« Il n’est pas, pour les gens doués d’une imagination vive, de société plus dangereuse que celle des amis du merveilleux. Un pareil goût est presque toujours inséparable d’un orgueil bien condamnable, puisqu’il ne porte celui qui en est obsédé à rien moins qu’à dominer dans une partie dont il n’est pas même la porte. Il subjugue les imaginations vives et faciles, en ébranlant vivement le sang, siège du principe de l’imagination, et par là, porte à l’esprit, qui en est si voisin, de dangereuses atteintes[1] Traité sur les communications ; Ms. . »
L’auteur de ces mots n’est autre que Jean-Jacques Duroy d’Hauterive (1741-1800), un élu coën qui avait une certaine expérience des pratiques occultes. Beaucoup de théosophes furent victimes de cet attrait pour le merveilleux. Willermoz lui-même se laissa pendant un temps séduire par les vaticinations de l’Agent Inconnu. Charles de Hesse Cassel suivit le même chemin, mais contrairement au Lyonnais qui se ressaisit à temps, le prince se laissa dévorer par cette passion.
Sommaire
Le merveilleux
Le landgrave Charles de Hesse-Cassel (1744-1836), beau-frère du roi du Danemark Chrétien VIII, gouverneur royal des duchés de Schleswig-Holstein, avait été l’un des acteurs essentiels du convent de Wilhelmsbad (1782) au côté de Ferdinand de Brunwisck, grand maître général du Régime écossais rectifié (R.E.R). Passionné par l’alchimie et la franc-maçonnerie mystique, il a toujours cherché « à allier une grande piété chrétienne à la recherche de communications avec l’au-delà et de révélation de toutes sortes[2] Antoine Faivre « J.C. Lavater, Charles de Hesse et l’École du Nord », Mystiques, théosophes et Illuminés au Siècle des lumières, Hildesheim/New York, G. Olms, 1976, p. 175-190. . » En 1784, le landgrave recueille le comte de Saint-Germain (le « rose-croix immortel ») qui vient mourir chez lui. Il devient ensuite le protecteur Eken und Eckhoffen (1753-1803), fondateur de l’Ordre de Saint Jean l’évangéliste d’Asie en Europe (les Frères Asiatiques), et de Ephraïm Joseph Hirschfeld (circa 1758-1820), l’un de ses derniers rescapés. Il s’entiche ensuite de Bernard Müller, personnage sulfureux qui se prenait pour le deuxième Jean-Baptiste. Müller se présentait comme étant « l’organe » destiné à préparer le règne des mille ans qui allait suivre le retour prochain du Christ. Charles de Hesse, comme beaucoup de théosophes de son temps, est convaincu de vivre les derniers temps de l’histoire et pense que le retour du Christ est imminent.
Oui, Monseigneur, j’existe encore
Lorsqu’en 1810 Willermoz reprend avec Charles de Hesse-Cassel, des relations interrompues par la Révolution[3] « Oui, Monseigneur, j’existe encore malgré les dangers multiples dont ma vie a été menacée dans les temps orageux […] » B.m.L Ms 5889. , il ne peut que constater que celui qui va succéder à Ferdinand de Brunswick à la fonction de grand maître général du R.E.R a beaucoup changé. Alors que le Régime renait péniblement de ses cendres, Charles de Hesse-Cassel ne semble pas enthousiasmé par cette situation. À la suite d’expériences personnelles résultant de ses relations avec les frères Asiatiques — dont il était devenu l’un des dirigeants —, le prince avait formé son propre système initiatique. Il s’agit du système de Gottorp, appelé aussi l’École du Nord[4] Sur ce sujet voir Antoine Faivre « J.C. Lavater, Charles de Hesse et l’École du Nord », op. cit, p. 175-190. . Il a pour fondement les révélations obtenues par une sorte de théurgie mystique basée sur la contemplation d’un portrait du Christ. Elle donnait lieu à l’apparition d’une lumière éclatante, censée manifester la présente du Christ. Le 16 juillet 1818, il écrira à Willermoz qu’il pourrait lui donner accès à cette « vraie Lumière palpablement et visiblement[5] Voir Le Forestier, La Franc-maçonnerie templière et occultiste, publié par Antoine Faivre, Paris, Aubier Montaigne, 1970 ; réed. Milano, Arché, 2003. p. 1015-1016. Voir également les lettres du prince des 14 novembre et 16 décembre 1820, publiées par Rijnberk, Épisodes de la vie ésotérique, op. cit., p. 44-57. . Le 16 juillet 1818, Charles de Hesse-Cassel avait écrit à Willermoz qu’avant même « le décès du duc Ferdinand [Brunswick], il nous arriva de nouvelles connaissances de l’Orient […] ».
Lavater participera avec enthousiasme à ces expériences en 1792. Il en parlera au baron de Kirchberger, lequel informera Saint-Martin pour avoir son avis. Ces échanges constituent un chapitre particulièrement intéressant de leurs échanges[6] Voir Lettres sur la Sagesse, Correspondance avec Nicolas-Antoine Kirchberger, 1792-1799 (Théosophie – Martinisme et Franc-Maçonnerie), première édition complète établie et présentée par Dominique Clairembault, avec une préface de Nicole-Jacques Lefèvre, Marseille, édition de La Tarente, 2024. . Parmi les doctrines que le prince veut ajouter dans la nouvelle réforme qu’il appelle de ses vœux, figure celle de la métempsychose.

Le landgrave veut abandonner l’Ordre Intérieur
Charles de Hesse souhaite qu’on ne conserve que les grades de la maçonnerie symbolique du R.E.R. et qu’on abandonne l’Ordre Intérieur, celui des Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte, au profit de son système de grades. Pour lui, l’heure n’est plus à la chevalerie, il doit désormais préparer le retour imminent du Christ. Il écrivit le 21 février 1818 au Grand Prieur d’Helvétie à Zurich :
J’ai toujours considéré comme accessoires les connaissances renfermées dans l’Ordre, et le Seigneur comme en étant le seul but véritable essentiel. J’ai désiré incorporer de nouveau ces connaissances dans l’Ordre, et conduire mes frères à cette vraie lumière qui n’est autre que lui. C’est ainsi que nous préparons son royaume dans l’Ordre, afin qu’il le trouve bien disposé quand il reviendra pour en prendre possession. Que chacun veille donc, dans une attente continuelle, à ce que sa lampe soit garnie d’huile, afin que le Seigneur, dans quelque assemblée de nos frères d’Ordre qu’il se présente, dans un temps plus ou moins proche ou éloigné, se trouve au milieu des siens. Que ce soit là pour toujours la tendance des travaux de l’Ordre jusqu’aux derniers temps, afin que le royaume du Seigneur y soit établi à tout jamais[7] Galiffe, La Chaine symbolique – Développement et tendances de l’idée maçonnique, dans les formes sous lesquelles elle s’est manifestée dans ses rapports avec la religion, l’état et l’art. Mythe, traditions, documents, histoire et dogmes de la Franc-Maçonnerie moderne, et de plusieurs autres sociétés secrètes, suivi de la Règle Maçonnique à l’usage des Loges réunies et rectifiées, arrêtée au Convent général de Wilhelmsbad, en 1782, Genève, Imprimerie d’Elie Carey, 1852, p. 432. . »
Willermoz est sceptique, il écrit à Jean de Turckheim que « Dans le cinquième (grade du système maçonnico-mystique du landgrave Charles de Hesse-Cassel) que je n’ai pas connu en entier, la pierre de touche que mon initiateur (Pasqualis) auquel je tiens de cœur et d’âme, m’avait mis dans les mains pour distinguer au besoin l’or d’avec le cuivre, m’a fait connaître ce jour-là du cuivre un peu déguisé et je ne crus pas devoir aller plus loin[8] Lettre inédite de juin 1818, voir van Rijnberk, Un thaumaturge au XVIIIe siècle, Martines de Pasqually, Paris, Alcan, 1935, t. 1, p. 129. . »
Le 11 août 1818, Frédéric-Rodolphe Saltzmann écrit à Willermoz que Charles de Hesse-Cassel a été « reconnu comme chef de l’O.[rdre] pour la partie scientifique [doctrinale]. Je ne connais pas encore son système. Mais nous avons la promesse d’y être initiés si l’état du Sérme F. lui permet d’approcher nos frontières ». Saltzmann semble avoir quelques notions sur les grades en question qu’il juge « bien inférieurs aux nôtres pour la forme. Aussi est-on généralement décidé chez nous [à Strasbourg] de conserver ce que nous avons, sans aucun changement. Quant aux grades de notre O. intérieur que notre G.M. [Charles de Hesse-Cassel] n’a pas conservé dans son système, il n’y a pas encore eu de délibération à cet égard. On voit du pour et du contre. Nous attendons à cet égard de plus grandes lumières[9] Lettre publiée par Robert et Catherine Amadou dans Renaissance Traditionnelle, n° 150, 2007, p. 127-129. . Sur Saltzmann on consultera avec profit la seule biographie complète de ce Strasbourgeois, celle de Jules Keller, Le Théosophe alsacien Frédéric-Rodolphe Saltzmann et les milieux spirituels de son temps, contribution à l’étude de l’illuminisme et du mysticisme à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, (2 vol. 211 et 510 p., Bern, Frankfurt am Main, New York, Nancy, Peter Lang, 1985). Il s’agit d’une adaptation de sa thèse de doctorat.
Les « niaiseries » du prince
Willermoz avait interrogé à plusieurs reprises le landgrave sur sa doctrine, mais il la jugeait contraire aux canons de la foi chrétienne. Elle accordait une place importante à la métempsychose. Le 16 juillet 1818, Charles de Hesse-Cassel lui avait précisé qu’avant « le décès du duc Ferdinand [Brunswick], il nous arriva de nouvelles connaissances de l’Orient […][10] Voir Le Forestier, La Franc-maçonnerie templière et occultiste, publié par Antoine Faivre, Paris, Aubier Montaigne, 1970 ; réed. Milano, Arché, 2003. p. 1015-1016. ». Ce sont des Frères Asiatiques dont il parle sans le dire réellement, mais le 5 juillet 1920, il finira par préciser que ses connaissances lui viennent des Frères Asiatiques[11] Voir, G. van Rijnberk, Épisodes ésotériques, op. cit., p. 43. , ce qui n’était pas de nature à rassurer Willermoz. Il évitera cependant de s’opposer trop directement au landgrave, mais prendra petit à petit ses distances. Pour des raisons que l’on comprendra aisément, Willermoz ne participera pas au deuxième convent de Wilhelmsbad (août 1818) et ne jugera pas même utile d’y envoyer un représentant.

Jean de Turckheim confiera à Christian de Hesse-Darmstadt[12] Le plus jeune frère du landgrave Louis IX, général Néerlandais, pendant la fut lieutenant général et combat pour Guillaume V d’Orange-Nassau contre les français de 1793 à 1794. Après s’être exilé en Angleterre il s’installe à Darmstadt en 1799. (1763-1830) que le patriarche lyonnais doutait de la réalité des expériences mystiques de Charles de Hesse-Cassel. Il « ne croit pas que le Dieu du Ciel et de la terre se manifeste avec tant de niaiseries pour l’instruction d’un de ses plus chers disciples. » (Lettre du 9 juin 1822). Le landgrave réussira cependant à entrainer avec lui une partie des frères de la province de Bourgogne, notamment à Strasbourg. Jean de Turckheim le suivra, mais Frédéric Saltzmann était plus réservé, estimant que la doctrine du landgrave s’éloignait de l’Évangile. Charles de Hesse trouvera un appui solide auprès d’autres frères, notamment à Frankfort avec Franz Joseph Molitor (a Linga sancta). La réforme du R.E.R. souhaité par Charles de Hesse sera marquée par le convent tenu à Wilhelmsbad du 2 au 9 août 1817. Charles de Hesse-Cassel, s’était décidé à y participer après avoir ménagé un peu de suspense. Quelques jours avant le convent, le 12 juillet, il écrivait à Jean de Turckheim qu’il ignorait encore s’il pourra venir à Wilhelmsbad. Il attendait de recevoir les ordres de son oracle lumineux pour se mettre en route[13] Voir, Gérard van Rijnberk, Épisode de vie ésotérique, p. 50. .
Examen de la doctrine de l’école du Nord
La mort de Saltzmann le 7 octobre 1821, celle de Jean de Turckheim le 28 janvier 1824 (il avait quitté ses fonctions de Visiteur général en 1822), suivie de cette de Willermoz le 29 mai 1824, permettra aux partisans de Charles de Hesse-Cassel, tels que Wilhelm Metzler (a Rosa Rubra) et Franz Joseph Molitor (a Lingu Sancta) de poursuivre ses projets. Les critiques ne vont pourtant pas tarder à réapparaitre, en particulier avec Johann Friedrich von Meyer (1772-1849), l’un des représentants les plus importants de la pensée ésotérique chrétienne en Allemagne au XIXe siècle. Grand connaisseur de l’histoire et des doctrines religieuses, hébraïsant, sa traduction de la Bible en Allemand lui valut le surnom de « Bible-Meyer ». Reçu Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte et Grand Profès le 17 novembre 1827, il reçoit le 19 janvier suivant, les VIe et VIIe grades du système de Gottorp. Charles de Hesse voyait en Meyer la troisième colonne du temple formé par Metzler et Molitor. Meyer va cependant se montrer très critique sur le système de Gottorp, accusant son fondateur d’avoir déformé le système de Willermoz, c’est ce que démontre Jacques Fabry (1931-2012) dans l’ouvrage qu’il a consacré à ce personnage : Le Théosophe de francfort, Johann Friedrich von Meyer (1772-1849) et l’ésotérisme en Allemagne au XIXe siècle, Berne, Frankfort-s- Main, New York, Paris, Peter Lang 1989, 2 vols, 1256 pages[14] Jacques Fabry (1931-2012), germaniste, professeur émérite des universités, docteur d’État, est un spécialiste des courants de la pensée mystiques et ésotériques dans l’Allemagne des XVIIIe et XIXe siècles. Ses ouvrages sur Meyer, Friedrich Herbort et Jung-Stilling, sont indispensables pour appréhender le contexte de l’illuminisme dans les pays germanophones. Une version abrégée de l’ouvrage qu’il a consacré à von Meyer a été publiée en 2014 sous le titre Un Maître de la tradition hermétique, Johann Friedrich von Meyer (1772-1849), éd. Signatura, 256 p. Jacques Fabry a également consacré une série d’articles à ce personnage dans les Cahiers Villard de Honnecourt : « Johann Friedrich von Meyer et la franc-maçonnerie mystique », en quatre livraisons : n° 8, 1984, p. 131–143 ; n° 9, p. 144–155 ; n° 10, 1985, p. 187–212 ; n° 11, 1985, p. 107–128. .

Utilisant la correspondance entre Johann Friedrich von Meyer et Charles de Hesse-Cassel, Jacques Fabry met en évidence les controverses entrainées par les positions doctrinales du landgrave. Laissons la parole à Jacques Fabry en reprenant le chapitre XI du livre qu’il a consacré à von Meyer. Nous ne reprendrons pas l’ensemble des nombreuses des notes de bas de pages qui figurent dans l’ouvrage de Jacques Fabry (n° 1349 à 1497). La plupart renvoient aux textes en Allemands cités par l’auteur. Seules quelques-unes sont ici reproduites et nous renvoyons les lecteurs à l’édition originale de 1989 pour les autres. Pour faciliter la lecture de ce texte assez long, nous avons ajouté entre crochets des intertitres qui permettent de se repérer plus facilement.
Vol. 1, Chapitre XI
Meyer et Charles de Hesse – Critique du système de Gottorp.
« La brève correspondance de Meyer avec Charles de Hesse-Cassel présente un intérêt tout particulier bien que les deux hommes se soient déçus réciproquement. S’il respectait le landgrave (1349), Meyer n’estimait guère son système maçonnique[15]1350. : Cf. une petite note manuscrite de Meyer (n°27 C2) : « Dass a Leone Résurgente einen Geist des Irrthums und der Verwirrung hat, ergibt sich schon aus dem Umstande, dass beÿ ihm das Naturliche wunderbar, das Wunderbare natürlich, das Figürliche buchstàblich und das Buchstàbliche figürlich genommen wird. Es sind gleichsam die Irrthümer zweÿer Zeiten in ihm vereinigt, der des Aberglaubens und der des Unglaubens – Wahnglaube und Néologie. » [Le fait que Leone Resurgente ait un esprit d’erreur et de confusion résulte déjà du fait que, chez lui, le naturel est merveilleux, le merveilleux naturel, le figuratif littéral et le littéral figuratif. On y retrouve pour ainsi dire les erreurs de deux époques, celle de la superstition et celle de l’incroyance, la croyance délirante et la néologie.] Le jugement n’est pas tendre.

L’intérêt de cette correspondance, c’est la brève polémique qui les a opposés sur le problème de la réincarnation. Un écrit de Meyer du 19 janvier 1828[16] 1351. Einn Untheit über daz Gottorpsche System, publication posthume in Latomia, freimaunenische Vientetjahrschrift, 1873 (9p.). […] Le texte de Meyer est reproduit mot pour mot d’après un manuscrit signé Johannes a Cruce et intitulé Vertrauliches Pro Memonia. Il a été rédigé le 19 janvier 1828, « le soir, après avoir reçu communication des instructions des sixième et septième degrés de Gottorp » (n° 27 C2). se montre très sévère envers le système de Gottorp qu’il juge peu compatible avec la foi chrétienne. Après avoir rappelé que les résolutions de Wilhelmsbad avaient été un bienfait pour l’Ordre et qu’il était dommage qu’elles eussent été remplacées « par un éclectisme plat et négateur » (cf. supra), l’auteur estime que Willermoz et les siens n’avaient pas travaillé en vain puisque « trois grades johanniques et un grade écossais (rectifiés), deux instructions pour le grade de chevalier, une Petite et une Grande Profession » devaient amener progressivement le maçon à la connaissance des secrets divins dans la foi, l’amour et l’espérance (1352). Il reconnaît au système de Gottorp la même intention louable et constate que les similitudes entre les deux systèmes sont grandes jusqu’au cinquième degré inclusivement (1353). Meyer estime même que le cinquième degré de Gottorp est susceptible d’amener des incroyants au christianisme et qu’il est, en conséquence, « bon et louable » bien qu’il soit, comparativement au système lyonnais, « insuffisant et médiocre » (1354). C’est à partir des sixième et septième degrés que les choses prennent un tour bien propre à irriter Meyer. Ces deux degrés sont entièrement théosophiques. Cela ne serait certainement pas un mal s’il ne constatait pas une rupture brusque avec la progression observée jusque-là ; de plus, il est clair « qu’on peut faire de la théosophie ailleurs qu’en loge » (1355).
Mais il faudrait surtout que ceux qui ont la prétention d’apporter du nouveau en ces matières « veuillent bien se laisser juger » ; non par les théologiens officiels, certes, mais par ceux « qui comprennent la parole de Dieu aussi bien dans son sens grammatical que dans son sens le plus profond, qui l’approfondissent chaque jour davantage et qui savent la mettre en harmonie avec les autres révélations divines que sont la nature, l’homme, etc. » (1356.)
[La transmigration des âmes dans le système de Gottorp]
On ne saurait faire plus nettement, sinon plus habilement, sa propre apologie !!! Dans les hauts grades du système de Charles de Hesse, notamment dans le septième, il y a des choses que notre érudit ne peut pas concilier avec sa manière de voir « consécutive à un labeur de bientôt vingt-sept années dans les hautes sciences et selon une connaissance non superficielle de la Bible et de ses secrets ». (1357) Le plus inacceptable, c’est la doctrine selon laquelle les esprits (ou les âmes) suivant le degré de leur chute respective, se réincarnent d’un être humain à l’autre pour se purifier et acquérir progressivement la perfection. Il est également question d’expiations dont Meyer avoue ne pas bien saisir le sens. Sa conception, ou du moins l’essentiel de celle-ci est presque orthodoxe : depuis qu’Adam est descendu au rang des mortels, l’âme passe d’un père à son enfant par le moyen de la procréation ; Dieu lui insuffle un esprit et « cet être trinitaire reste un individu autonome pour toute l’éternité » (1358). La formule est belle. D’une filiation humaine dualiste dont les racines temporelles plongent cependant dans l’infini, Dieu fait un être à trois dimensions, comme lui-même, en lui insufflant l’Esprit de Vie. Le reste est peut-être moins orthodoxe, en tout cas plus théosophique : avant Adam, certains anges (peut-être un tiers, nous dit Meyer, selon les indications fournies par les Écritures) ont chuté. Amener ces esprits déchus à résipiscence, tel fut le rôle dévolu à l’Homme, et il n’a pas cessé ; il est provisoirement interrompu, mais un jour, comme le dit l’apôtre, nous serons à même de juger aussi les anges[17] 1359. On aperçoit ici l’esquisse de la théorie théosophique bien connue de la double chute .
[Caïn, un mauvais ange et Seth un bon ange passé en Melchisédech]
Or, selon le système de Gottorp, Caïn était un mauvais ange, incarné par procréation, et Seth un bon ange, « humanisé » de la même manière. Par ailleurs, Abel serait devenu Hénoch. Seth serait passé en Melchisédech ; ce dernier était habité par le Fils de Dieu lui-même, lequel habita ensuite Jacob, etc. Meyer considère que de telles conceptions ne concordent pas avec l’Écriture sainte. Conciliant, il admet à la rigueur, les iburs[18] NDLE : ibur : âme qui vient habiter une personne encore vivante, en plus de celle qu’elle possède déjà et dont son corps dépend. , c’est-à-dire le fait qu’un mort puisse exercer une influence telle sur un vivant qu’elle peut aller jusqu’à une véritable possession[19] 1360. Dans le dossier n°27C2, un papier daté du 3/3/1828 est ainsi libellé : « Notre cher frère a Cruce admet les iburs, il ne sera donc pas entièrement impossible de se réunir avec le sérénissime a Leone Resurgente. Ce dernier, avec a Lingua Sancta (Molitor) admettent les Rotations (la métempsychose) tandis qu’a Cubo (Ehrmann de Strasbourg) et a Cruce (Meyer) sont d’une opinion différente. Cette diversité ne nous brouillera pas, et nous autres, nous nous contenterons probablement des iburs. Ce qu’a Cruce allègue contre les Rotations à l’occasion de la transfiguration me parait décisive (sic), nous verrons ce que répondra le digne frère de Gottorp. Ce texte, écrit en français, parait être de Christian de Hesse-Darmstadt. C’est bien sa manière et son style, mais le MS est de la main de Meyer. . Quoique relativement douteux, cet article n’est pas en contradiction avec les allégations bibliques concernant saint Jean-Baptiste, selon lesquelles il aurait possédé (ou aurait été possédé par) l’esprit du prophète Élie.
[Les théories racistes de Charles de Hesse]
Meyer admet également une forme de métempsychose ascendante, c’est-à-dire des « paliers » successifs faits alternativement de souffrances et de joies ineffables dans l’ascension des défunts vers la lumière divine, mais il s’inscrit résolument contre une métempsychose descendante. Il pense qu’on est là en présence de doctrines tardives et abâtardies de l’Égypte, de l’Inde et de l’hébraïsme tardif, et que, de toute façon, saint Paul dans sa Lettre aux Hébreux déclare expressément que l’homme ne meurt qu’une fois. Il va jusqu’à invoquer Campanella qui raconte combien son désir était grand d’avoir commerce avec de bons anges, mais qu’il n’avait eu en partage que des apparitions de mauvais anges ; ces derniers, entre autres tromperies, auraient essayé de lui inculquer la doctrine de la migration des âmes (1361). Il est aussi, dans le système de Gottorp, des théories que n’auraient peut-être pas reniées les idéologues du troisième Reich, mais qu’on a quelque vergogne à citer. L’affreux Caïn, toujours lui, aurait créé la race des singes en copulant avec des animaux (on ne précise pas lesquels) et — crime plus noir encore si l’on ose dire — il aurait créé la race des nègres en ayant commerce avec des singes I ! !
On croit rêver, mais ce n’est pas tout : à cette peu édifiante zoophilie s’ajoute encore l’expression d’un racisme révoltant : seule la race blanche est pure, les hommes de couleur sont impurs (1362).
Par ailleurs, bien des dates de l’histoire biblique sont altérées et même, ce qui étonne Meyer, « interprétées prosaïquement à la manière des néologues » (1363). L’arche de Noé est passée sous silence ; ce dernier, en revanche, s’enfuit avec les siens sur une montagne (cf. infra). La confusion des langues consécutive à la construction de la tour de Babel devient une simple dispute, le passage de la mer rouge est rendu plus crédible par le phénomène du flux et du reflux ; les murs de Jéricho s’effondrent minés par des galeries souterraines, etc. Toutes ces instructions, conclut Meyer, sont à rejeter entièrement, « car elles sapent l’enseignement du cinquième degré en faisant de vrais chrétiens des hérétiques » (1364). Dans son sixième point, Meyer en vient à se demander d’où l’auteur a bien pu tenir ces étranges fables. Si elles lui ont été communiquées par des esprits — le landgrave était coutumier de telles expériences — n’oublions pas qu’il y a des esprits menteurs et qu’un mage (magus) « est d’autant moins à l’abri de leurs tromperies qu’il est plus charitable » (1365). Félicitons Meyer de faire preuve ici d’un peu de charité avant d’asséner, en conclusion, le coup fatal :
Ce qui, pour l’ensemble, manque à l’auteur, par ailleurs respectable, et ce qui ne doit surtout pas manquer à un hiérophante des Mystères […], c’est la compréhension de la langue imagée […]. Ce qui est littéralement vrai, il l’analyse parfois allégoriquement, et il prend à la lettre ce qui est Symbolique. […]. Tout cela ne constitue pas une lecture profonde et vaste de la langue hiéroglyphique dont j’ai donné quelque aperçu dans mon ouvrage biblique et dans d’autres écrits (1366). »
Et Meyer termine son Pro Memoria en se déclarant peu désireux de connaître « les autres instructions en provenance de la même source (1367) ». Or, la source était loin d’être tarie. Charles de Hesse écrivait, en français, le 28 janvier 1826 :
Depuis le 22 j’ai derechef recommencé à écrire un nouveau grade, ce qui me fut tout à coup ordonné. C’est le XIIe degré. Je vais passer le reste de la soirée jusqu’à ce que je me couche à ce travail, qui se fait presque chaque soir (1368). »
Meyer l’a échappé belle, qui eut la sagesse et le bon goût de s’en tenir au septième degré !
[Les expériences théurgiques du landgrave]
Avant d’aborder la correspondance des deux hommes, il faut noter le contenu d’un long post-scriptum sur le manuscrit de Erlangen du Pro Memoria et qui n’a pas été publié. Meyer y fait allusion à la phosphorescence qui semble avoir accompagné les expériences théurgiques du landgrave. Il note que les « apparitions lumineuses » ont toutes des points communs. Cette lueur d’un blanc bleuâtre qu’une somnambule voit sortir des mains de son magnétiseur, par exemple, est une sorte d’auréole inférieure (niedere Glorie) qui n’est pas sans rapport avec la lumière céleste. Ladite phosphorescence est proche parente de l’électricité naturelle qui donne naissance, spontanément, à des substances. Ne voit-on pas parfois, autour de la tête d’enfants endormis, comme une auréole ? Dans quelle mesure ne serait-il pas possible, par des moyens naturels, de rendre phosphorescent le corps humain ? Il suffirait de libérer le phosphore qu’il contient, notamment dans les os. On notera au passage que Meyer, comme son contemporain le célèbre physicien J. W Ritter[20] Johann Wilhelm Ritter (1776-1810) a découvert les rayons ultraviolets. Sur ce personnage et la naturphilosophie, voir Antoine Faivre, Philosophe de la nature, physique sacrée et théosophie, XVIIIe – XIXe siècle, Albin Michel, 1996, p. 207-304. se livre volontiers à des considérations ayant trait à la physique, à la chimie ou aux sciences naturelles. En cela, il est bien un Natuphilosph pour lequel la nature, qui est pour ainsi dire « le corps de la divinité », mérite la plus grande attention et le plus grand respect. Dans ce même post-scriptum, le Francfortois note encore un détail important : il a entendu dire que a Leone resurgente [Charles de Hesse] aurait été initié par Eckof[fen] lequel aurait fait partie d’une société Rose-Croix dont il aurait ensuite été exclu [21]NDR : Il s’agit de l’Ordre de saint Jean l’évangéliste d’Asie en Europe, dont Charles de Hesse était devenu l’un des dirigeants avec Ferdinand de Brunswick. . Les membres de cette société auraient fait de nombreuses expériences sur le phosphore et ses dérivés. Meyer ne nie pas qu’une luminescence divine puisse apparaître à des chrétiens fervents, mais la phosphorescence de Charles de Hesse lui paraît fort suspecte (1369).
[La franc-maçonnerie n’est que le parvis du temple]
Quant à la correspondance des deux hommes, elle va nous permettre d’évoquer d’une manière un peu plus précise les arguments dont ils se sont servis pour faire valoir leur point de vue. C’est Meyer qui écrit le premier, comme il sied à un homme qui connaît les usages. Charles de Hesse étant le Sérénissime Grand Maître de son obédience, il est normal qu’il le remercie de la faveur qu’il a bien voulu lui faire en l’admettant à la Profession. Il ajoute même que c’est pour lui une joie profonde de pouvoir profiter de l’expérience et des sages avis du landgrave[22] 1370. MS ERL n° 24r, brouillon de lettre de Meyer à Ch. de Hesse du 4 décembre 1827. . Il ne le répétera pas deux fois.
Dans sa réponse, Charles de Hesse commence par dire à Meyer tout le bien qu’il pense de lui. Il sait qu’il est l’auteur d’ouvrages savants sur la doctrine chrétienne —-il ne les a vraisemblablement pas lus — et qu’il passe pour un homme pieux et fort éclairé. Le landgrave note avec plaisir que le Francfortois souhaite avoir des informations sur le système de Gottorp [23] 1371. Meyer n’exprime pas ce désir dans sa première lettre. Ch. de Hesse en aura été informé par Christian de Hesse-Darmstadt. . À l’étudier en profondeur, écrit Charles de Hesse, vous verrez « qu’il est essentiellement axé sur la foi en Jésus-Christ »[24] 1372. Lettre orig. de Charles de Hesse à Meyer du 6/2/1828. . Le septième degré représente une étape préparatoire. Dans le huitième apparaît la biographie de Jésus jusqu’à sa trentième année, le neuvième va jusqu’à son ascension (il ne parle pas des autres degrés dans cette lettre). La franc-maçonnerie n’est en quelque sorte que le parvis du temple que représente l’Ordre. Seul ce dernier est dépositaire de ce qui est sacré (1373). Dès son entrée dans l’Ordre, le landgrave y a cherché exclusivement le Seigneur. Ayant eu la bonne fortune de l’y trouver, il a décidé de conduire ses frères vers Lui, qui est tout, puisqu’il est « la Voie, la Vérité et la Vie » (1 374).
[La métempsychose, clef de voûte du système de Gottorp]
Rien, jusqu’ici, qui puisse déplaire à Meyer, bien au contraire. La suite va commencer à creuser entre eux un fossé qui ne fera que s’élargir. Charles de Hesse avoue qu’il se permet « de ne pas prendre tout à fait au pied de la lettre (1375) la langue orientale et ses usages qui contiennent beaucoup d’éléments figurés »[25] 1376. Charles de Hesse à Meyer 6/2/1828. . Pour ce qui concerne la métempsychose (Rotatio), clef de voûte de son système, il n’indique pas moins de huit passages bibliques qui sont censés y référer comme à une certitude, même si elle est parfois voilée[26] 1377. I.Buch Mosis 17, v.14 – 2.Buch Mosis, 30, v.33-38 – Psalm. 90, v .3 – Jeremia 1, v.5 – Ezechiel 16, v .6 – Malachi. 4, v.5 – Mattei 11, v.14-15 – Joh.9, v.2,3. . Comme il ne sait ni l’hébreu ni le grec, il souhaiterait que Meyer opère un contrôle « pour voir s’ils ont un sens différent de celui qu’il leur attribue » (1378). De tous ces exemples, c’est celui où Jean-Baptiste est comparé à Élie qui lui paraît le plus probant (1379). Pour lui, aucun doute n’est possible : Élie s’est réincarné en Jean-Baptiste[27] Charles de Hesse prétendait être la réincarnation d’un apôtre de saint Pierre puis de Jules César. Il disait avoir découvert les vies précédentes de ses contemporains : Louis de Hesse Darmstadt aurait été une réincarnation de saint Jean et plus tard de Mahomet ; Lavater avait été Ponce Pilate, Josias puis Joseph d’Arimathie ! Sur la doctrine de la rotation, voir Gérard van Rijnberck « La doctrine de la réincarnation telle que Charles de Hesse l’a professée », Épisodes de la vie ésotérique 1780-1824, Lyon, Paul Derain, 1948, p.95-114. Dans son ouvrage sur Meyer, Jacques Fabry revient à de multiples reprises sur ce sujet qui divisa les Grands Profès. . Comme on l’a vu plus haut, le landgrave fait de l’histoire de l’arche un récit figuré. « Pouvez- vous imaginer, dit-il à Meyer, que l’arche ait pu contenir huit personnes et toutes les espèces possibles d’animaux ? » Puis, argument suprême, Charles déclare qu’il tient le sens exact de ce récit « de la source la plus sacrée qui soit » (1380) (cf. infra). Mais il est difficile de convaincre par lettre : que le frère Meyer se donne donc la peine de demander au prince Christian communication complète des instructions du septième degré ! Une telle lecture ne peut être que profitable. Mais le landgrave estime qu’il y a mieux à faire :
Vous ne pouvez obtenir que de moi-même une instruction complète. Je souhaite vous amener à un stade où vous pour vos frères être une lumière et un guide. C’est là en vérité votre vocation, mais êtes tout à fait libre de la repousser. Il y a beaucoup d’appelés, dit saint Paul[28] Meyer a rectifié au crayon : Christus : , mais peu d’élus […]. Je vais sur mes quatre-vingt-quatre ans […]. Si vous pouvez vous tenir éloigné quelques semaines de vos affaires, venez me voir, pour l’amour du ciel : c’est l’affaire du Seigneur, il bénira cette entreprise[29] 1382. Charles de Hesse à Meyer 6/7/1828. […] Dans une lettre à Molitor du 18/2/1828 dont un extrait a été recopié par Meyer, le landgrave est convaincu d’avoir répondu victorieusement aux objections de son correspondant. Il exprime son projet de donner aux frères un instructeur de qualité en la personne de Meyer : „Sehr wunsche ich den dortigen Hoheren Brüdern einen Lehrer zu geben, der sie weiter führen könnte nachhero.“ . »
[Distinguer ce qui dans la Bible est figuré de ce qui ne l’est pas ?]
Meyer, embarrassé, ne sait comment remercier le landgrave de la confiance dont il l’honore et de l’honneur qu’il veut lui faire. Avec tout le tact possible, il lui donne cependant à entendre « que la langue et les coutumes orientales sont tantôt vraies au sens littéral, tantôt symboliques, un vaste champ d’investigation où fleurit la sagesse »[30]1383. Meyer à Charles de Hesse 19/2/1828. . Il n’est certes pas de « terrain plus glissant » que celui de la langue imagée. Comment décider de ce qui est figuré et de ce qui ne l’est pas ? De quelle manière peut-on, dans chaque cas littéral, donner aussi une interprétation figurée ? Voilà les difficultés auxquelles se heurte l’exégète biblique. Il y faut, prévient Meyer, « des principes solides et une vocation spéciale » (1384). Il ne manque évidemment pas de réfuter les arguments de Charles de Hesse en citant à son tour des passages de l’Écriture. Ce qui lui tient le plus à cœur, c’est le « couplage » Élie-Jean-Baptiste. Il considère que ce sont des personnes différentes, qui ne font qu’un au sens figuré dans la mesure où le premier préfigure (Vorbild) le second (Nachbild). De même que Jean-Baptiste est appelé Élie, de même le Christ est appelé, dans un sens totalement figuré, David. Peut-on en conclure que l’âme de David est revenue dans le Christ ou même admettre l’idée d’un ibbur davidien dans le Christ ? (cf. supra.)
C’est, pour Meyer, tout à fait impensable (1385). Il va sans dire qu’il ne partage pas le point de vue de Charles de Hesse concernant l’arche de Noé. Pour lui, le récit est à prendre à lettre. Du reste, il y avait, avant le déluge, moins d’espèces animales que par la suite, « car la division qui produit la pluralité est la résultante de l’action du temps et, pour ainsi dire, une maladie de la nature » (1386). Sur les autres points, les deux hommes sont également en désaccord. En fin de lettre, Meyer s’excuse de ne pouvoir venir à Gottorp et recommande à Charles, sans doute en guise de compensation, de lire les ouvrages qu’il écrit depuis vingt ans !
[L’évidence de la cause des inégalités]
Dans sa seconde lettre, le landgrave reprend à son compte un vieil argument qui n’a rien perdu de son actualité. Les inégalités criantes qui s’étalent journellement sous nos yeux sont-elles compatibles avec l’idée de justice divine, de bonté et d’amour divin ? Comment se fait-il, en prenant l’exemple de deux enfants nés au même moment, que l’un d’eux, né dans une famille irréprochable, se trouvera dans des conditions optimales pour affronter la vie cependant que le second, « né d’une mendiante impie », sera élevé dans la misère, incité à voler, à mendier, à tuer peut-être, au point qu’il deviendra un objet d’opprobre et de condamnation générale ? De telles divergences sont-elles explicables sans que l’un ait à expier des fautes passées (commises dans une vie antérieure) l’autre recevant, à l’inverse, l’heureux héritage d’une lignée restée en permanence dans le droit chemin ? C’est le phénomène d’expiation que Meyer avouait ne pas comprendre (cf. supra)[31] 1387. Charles de Hesse à Meyer 29/2/1828. .
La lettre suivante de Meyer reprend un à un (il les a numérotés) les arguments du landgrave pour les réfuter. Bornons-nous à en citer deux. En ce qui concerne Élie, les textes sont formels : il n’est fait nulle part mention de l’ancien Élie, mais de l’Élie futur (nachbildlich). Pour ce qui est de l’inégalité des destins humains, Meyer ne voit pas que la métempsychose puisse l’expliquer, pas plus que les trois amis de Job n’étaient en mesure d’expliquer son sort étrange. Il concède que cette vision des choses est très raisonnable et très éclairante, mais « notre raison juge toujours superficiellement » : à y regarder de plus près, cette solution ne tient pas. Il a bien fallu, en effet, selon la théorie même de la réincarnation, que l’âme s’incarnât une première fois. Or, à ce stade initial, les inégalités existaient déjà. En tout état de cause, Meyer ne saurait accepter la théorie de la métempsychose et, a fortiori, un système dont elle est le principe de base[32] 1388. Brouillon de lettre de Meyer à Charles de Hesse 12/4/J828. Un autre MS de Meyer du 8/3/1828 reprend sur un ton plus véhément, la même argumentation. Rédigé plus d’un mois avant sa réponse au landgrave, ce texte était peut-être destiné aux frères de la loge. .
Le ton de la dernière lettre de Charles de Hesse est plus ferme. Sans être cassant, l’auteur ne peut s’empêcher d’exprimer son dépit[33] 1389. Charles de Hesse à Meyer le 20/4/1828. . Comme il l’avait déjà fait, Meyer numérote les affirmations du mage de Gottorp et répond à chaque argument. Mais cette fois, il n’enverra pas sa réponse qui porte, bien lisible, la mention : Remarques concernant une lettre de son Excellence a Leone Resurgente du 20 avril 1828. [34] 1390. Charles de Hesse à Meyer 30/4/1828. . La raison pour laquelle il cesse de correspondre avec le landgrave est exposée dès le début :
Cette lettre (du 20 avril) prouve […] qu’il m’est décidément impossible de continuée à correspondre avec son auteur. Mes objections sincères l’ont exaspéré. Comme je ne trouve pas convenable de rompre des lances avec le vieux prince, je retiens mon destrier et le tournoi prend fin. (1391) [35] Ibid. . »
Pour illustrer la polémique à laquelle Meyer tient à mettre fin si promptement, il reste à mentionner, avec leurs réponses, les plus caractéristiques des vingt-cinq points « numérotés » par le Francfortois. Ces deux dernières lettres constituant un document de premier ordre, c’est à regret que j’élimine ceux des points qui me paraissent secondaires.
Tout d’abord, plus de « très cher et vénérable frère » au début de la lettre de Charles. D’entrée de jeu, il aborde le sujet sans aménité. Il rappelle que Jésus, à deux reprises, avait répondu à ses disciples qui le questionnaient au sujet de saint Jean-Baptiste, que ce dernier était Élie. Il ajoute sèchement, à l’adresse de Meyer, qu’il ne veut pas accepter cette interprétation « parce qu’il n’a pas d’oreilles pour entendre »[36] 1392. Charles de Hesse à Meyer 20/4/1828. . Il ne l’entend effectivement pas de cette oreille-là et prétend à son tour que Charles « n’a pas d’oreilles » pour entendre le sens de ce passage évangélique ni les interprétations qu’il en donne, lui Meyer, à la satisfaction de la plupart des frères[37] 1393. Bemerkungen zu einem SchneiLen des Dunch, a Leone Resurgente 20/4/1828. . « Vous réclamez, dit Charles, des preuves tirées de l’Écriture. Dans le contexte, vous comprendriez tout sans preuve et sans doute l’accepteriez-vous[38]1394. Charles de Hesse à Meyer le 20/4/1828. . » « Comment parler de contexte quand il y a tant d’inconséquences », réplique Meyer (1395).
Charles lui reproche alors, terrible inconséquence à ses yeux, de rejeter les propos formels (ausdrücklich) du Seigneur et de ne pas tolérer la moindre marge d’interprétation concernant « les propos emphatiques du parler oriental[39] 1396. Charles de Hesse à Meyer le 20/4/1828. . » Meyer répond qu’il ne rejette en aucune façon les paroles du Seigneur. Ce qu’il rejette, ce sont les interprétations réincarnationnistes qu’on veut leur appliquer arbitrairement. De plus, l’expression employée pour désigner la langue sacrée prouve assez que son auteur ne comprend pas davantage le sens profond de la langue biblique imagée que les expressions littérales de la Bible (1397). Selon Charles, Meyer fait des choses les plus antinaturelles des articles de foi[40] 1398. Charles de Hesse à Meyer le 20/4/1828. . « Je vous en prie, rétorque le Francfortois. Ce n’est pas à moi qu’il faut reprocher cela, c’est à l’auteur du septième degré. » (1399). Puis, le landgrave ironise. Comment Meyer peut-il accepter la fable des animaux rentrant sagement par couple dans l’arche ? Cela lui rappelle une légende de l’Église grecque selon laquelle saint Nicolas aurait remonté la Volga sur une meule en tenant dans sa bouche sa tête coupée[41] 1400. Charles de Hesse à Meyer le 20/4/1828. !! Charles de Hesse, on le constatera, sait être drôle. Pour Meyer, il blasphème et se raille des miracles divins tout en ayant le front de vouloir imposer des miracles de son invention « qui confinent à l’absurde » (1401). Pour l’auteur du système de Gottorp, les voyages symboliques du futur maçon, notamment le deuxième et le troisième (épreuve du feu et de l’eau), font allusion à la « rotation » des âmes. Meyer les interprète traditionnellement dans le sens de « mort et renaissance (1402) ».
L’Ordre enseigne, poursuit Charles, « que l’homme est un esprit déchu et non un être nouvellement créé » (ibid.). « Fausse doctrine, dit Meyer, et fausse information qui prouve que l’auteur de la lettre ne connaît pas l’Ordre » (1403).

[Saint Jean, source de l’École du Nord]
On en arrive alors à un passage capital où le chef de l’École du Nord dévoile la source de tout son savoir :
J’ai hérité (de) la connaissance, de tous les hommes qui ont habité mon esprit. Une somnambule, habitée par des esprits supérieurs qui parlèrent avec moi et m’instruisirent, confirma spontanément bien des points : elle connaissait les détails les plus secrets de ma vie sans que j’eusse dévoilé quoique ce fut, et nous étions seuls. Six mois durant, et même plus, tous les soirs je lui parlai, soit seul à seule, soit en présence d’autres personnes[42]1404. Charles de Hesse à Meyer 20/4/1828. . »
Meyer était déjà au courant. Il savait que les esprits de Melchisédech, de Jacob, de saint Pierre, etc. (1405) avaient habité le landgrave illuminé. Il souhaite seulement que ses illusions ne soient pas détruites « si cela le rend heureux ». Il se voit pourtant contraint d’ajouter qu’il existe un homme, dans la région rhénane, qui croit se souvenir « qu’il avait servi comme tambour lors du siège de Troie ! ! (1406). Quant aux « esprits supérieurs » dont parle Charles, Meyer sait à quoi s’en tenir : ce sont des esprits non purifiés qui savent parfaitement se masquer et flatter nos goûts « car ils connaissent nos pensées. » (1407). Pour ce qui concerne la dure loi selon laquelle Dieu ferait rejaillir sur les enfants les crimes des pères, et ce jusqu’à la quatrième génération, Charles de Hesse considère qu’on ne peut pas imputer à Dieu, ce qui est « toute bonté, toute sagesse, toute justice, toute miséricorde et toute science », l’affreuse pensée de vouloir rendre malheureux « un esprit nouveau et entièrement innocent », moins encore celle de le punir pour des fautes commises par ses ancêtres. Le mot génération (dans la traduction allemande (Glied) ne saurait, s’appliquer au fils, au petit-fils ou à l’arrière-petit-fils, mais « à l’enfant dans l’enveloppe corporelle duquel le pécheur, à chaque fois, renaît » (1498). « Quelle analyse ! », s’exclame Meyer. « Est-ce là l’argument irrésistible » que lui réservait le mage de Gottorp ? Sur ce thème, il aurait à lui dire bien des choses « qui entrent assez profondément dans les voies de Dieu », mais auxquelles il ne prêterait pas l’oreille (1409).
Revenant ensuite à un sujet plus spécifiquement maçonnique, Charles affirme que l’enseignement de l’Ordre provient en ligne droite de saint Jean lui-même, qu’il a été repris par d’autres et constitue authentiquement « la suite occulte de l’Écriture sainte » (1410) « Tradition apocryphe », objecte Meyer, qui précise, à l’intention de ses frères de loge, que le landgrave tient cette légende des Frères Initiés de l’Asie[43] NDR : C’est-à-dire, de l’Ordre de Saint Jean l’évangéliste d’Asie en Europe. Selon la légende composée par les fondateurs de cet Ordre, il aurait été fondé par saint Jean 40 ans après la naissance du Christ. Sur l’histoire de cet Ordre, voir la notice de Molitor « Histoire de l’Ordre des Frères de saint Jean l’évangéliste d’Asie en Europe, version la plus longue, dictée au cours de l’été 1829 à Johann Friedrich von Meyer (d’après les souvenirs d’Ephraïm Joseph Hischfeld », Arthur Mandel, Le Messie Militant ou la fuite du Ghetto, Arché, Milan, 1989, p. 307-325. chez lesquels on trouve « quelques éléments authentiques au milieu d’un fatras d’inexactitudes ». Et d’affirmer sans ambages que saint Jean l’évangéliste ne saurait, de près ou de loin, être tenu pour l’auteur de ces idéosyncrasies, pas même de celles qui paraissent de bon aloi (1411). À son avis, c’est là, particulièrement, que le maître de Gottorp prouve à l’envi sa crédulité et son manque de sens critique (1412). À court d’arguments, Charles de Hesse finit par dire que même un apôtre ou un prophète ne saurait convaincre Meyer. Il lui conseille, puisque sa foi dans le Christ est grande, de s’y tenir. Il se montre convaincu que cette voie suffit pour faire son salut, mais qu’il apprendra peut-être dans l’au-delà ce qu’il aurait pu savoir dès son passage sur cette terre. Il l’assure enfin, fort courtoisement, de sa constante estime (1413). Meyer, dans son dernier point, l’en remercie bien sincèrement et affirme en retour qu’il nourrit à son endroit les mêmes sentiments. La réponse, on l’a vu, n’a pas été envoyée au landgrave. Mais si le Francfortois rédige son texte comme si sa lettre lui était adressée, c’est qu’il sait parfaitement qu’une copie parviendra au présumé destinataire, par l’intermédiaire d’un frère ou du prince Christian. Il ne peut pas cependant s’empêcher d’ajouter :
Je note encore qu’à la fin de sa lettre, il semble, en quelque sorte, me signifier mon congé ; il serait donc immodeste de ma part de vouloir continuer cette correspondance (1414). »
[La légende de saint Jean]
Ainsi prend fin ce passionnant échange de vues. Charles de Hesse, à n’en point douter, est une figure hautement pittoresque de la franc-maçonnerie mystique. L’enseignement qu’il a reçu des Frères Initiés de l’Asie lui permettait, semble-t-il, de voir apparaître, même en plein jour, des figures et des signes lumineux. On raconte qu’un portrait du Christ, autour duquel apparaissaient des lumières de différentes couleurs, lui servait d’oracle. Ne fera-t-il pas surgir, sur un oratoire, en 1793, devant Caspar Lavater enthousiaste et ébloui, des images lumineuses semblant venir en ligne droite de l’au-delà ?
Il est assurément facile, mais relativement injuste aussi, de railler ce qui nous paraît être du délire intégral ou, à tout le moins, une risible crédulité. Et si les outrances de Charles de Hesse doivent être taxées de délire, que dire de Lavater qui tenait toujours prête une chambre spécialement aménagée pour y recevoir saint Jean ?!!
Tous les maçons mystiques de cette époque ressentaient plus ou moins la même soif de mystères, le même irrésistible besoin de voir se manifester, d’une manière tangible, le spirituel. C’était une façon d’affermir sa propre foi et de défendre le bastion du christianisme traditionnel des assauts répétés de l’Aufklärung et de la libre pensée dont on redoutait les coups de plus en plus violents. Ils menaçaient de faire s’effondrer l’édifice et il ne fallait pas qu’ils y parvinssent. À cette fin, ce n’était pas trop des prodiges de l’École du Nord, ce n’était pas trop non plus des étonnantes manifestations de la théurgie martinésiste. »
Jacques Fabry
Folie mystique ?
Après s’être éloigné de Charles de Hesse-Cassel, Meyer avait noué des relations solides avec Christian de Hesse-Darmstadt. Comme lui, ce prince avait pris ses distances avec le système de Gottorp et s’intéressait beaucoup aux sources du R.E.R., la doctrine de Martinès de Pasqually. À Darmstadt on étudiait le Traité de la réintégration des êtres. Bien que Charles de Hesse-Cassel ait décidé de supprimer l’Ordre Intérieur — avec ses grades d’Ecuyer novice, de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte et de Grand Profes —, « il continuait à subsister derrière son dos », écrit Meyer en 1829 à la fin d’un texte où il relate l’histoire des frères initiés d’Asie et de la franc-maçonnerie. Le 17 octobre 1817 à 15h, Christian de Hesse-Darmstadt reçut Frédéric d’Orange, Grand Maître du Grand Orient des Pays-Bas, C.B.C.S. à La Haye[44] Voir Jozef Van Bellingen « Fredericus eques a Leone Belgico: maçonnieke politiek en het Charter van Keulen », Thoth 60ste jaargang n° 3, p. 138. . Dans une lettre datée du 31 décembre 1829, le prince informait Meyer qu’il avait reçu C.B.C.S. August Ring Stark en novembre[45] Voir J. Fabry, Le Théosophe de Francfort J. F. Meyer, op. cit. p. 274 et 306 . Christian de Hesse-Darmstadt avait chargé Meyer de restructurer le Régime, et ce dernier avait rédigé un nouveau règlement et établi une procédure pour l’ordination des frères dans les grades de Profès et Grand Profès. La mort de Christian de Hesse-Darmstadt, le 17 avril 1830 va mettre fin à ce projet. Le 17 mai 1830, une circulaire de Metzler annonçait la dissolution des C.B.C.S. Les chapitres écossais de Strasbourg, Frankfort et Darmstadt étaient sous la dépendance de Christian de Hesse-Darmstadt, délégué de Charles de Hesse-Cassel, le Grand Maître Général.
Le texte de Jacques Fabry apporte un éclairage étonnant sur cette période de l’histoire, en mettant en évidence la façon dont Charles de Hesse-Cassel, après avoir été l’une des chevilles ouvrières du convent de Wilhelmsbad de 1782, tenta d’entrainer par la suite ce Régime sur une voie toute personnelle. Le deuxième convent de Wilhelmsbad, celui d’août 1818 marque une étape importante dans ce dernier. Il explore une période de l’histoire du R.E.R. qui reste encore à étudier et en particulier sur le rôle joué par Christian de Hesse-Darmstadt dans l’évolution de la Ve province de l’Ordre. De même, il est important de ne pas négliger de prendre en compte l’évolution du contexte politique européen pendant la Restauration pour comprendre cette période.
Après avoir étudié de près les archives et les publications de Charles de Hesse-Cassel, notamment son livre La pierre zodiacale du temple de Dendérah, expliquée où il développe des thèses fantaisistes[46] 1724, Il fait du Zodiaque de Dendérah un « panégyrique d’Osiris ». Il prétend que la religion la plus pure, celle de Noé, fut continuée pendant des années en Égypte. Osiris aurait envoyé son fils Fo, qu’il assimile à Bouddha, pour civiliser la Chine. Il raconte qu’Osiris traversa le Danube pour s’installer en Suède sur une montagne près d’Uppsala et prit, ou reçut le nom d’Odin, traversa l’Europe et fit des établissements de sa religion partout et fonda les Druides en France… les mystères grecs, etc.. , Gérard van Rijnberk ne pouvait s’empêcher de constater que le landgrave avait été victime d’une certaine folie mystique. Meyer lui-même pensait qu’il avait été le jouet d’esprit pervers dans ses opérations théurgiques[47] Lettre à Christian Darmstadt du 31 mars 1828, Jacques Fabry, Le Théosophe de Francfort, op. cit. p. 295. . En définitive les positions de Charles de Hesse-Cassel adoptées lors du convent de 1818, contribuèrent à diviser et affaiblir le Régime écossais Rectifié, qui ne survécut guère à cet épisode.
Dominique Clairembault, mars 2026.
Notes :




