Ce songe singulier relate une expérience onirique dans laquelle, au terme d’un parcours éprouvant, le rêveur atteint un temple abritant un mausolée : le tombeau de la Vérité. Au terme de cette vision étrange, la Vérité renaît sous forme androgynale.
Ce Songe singulier est à ranger parmi ces textes curieux dont L’Apocalypse philosophique et Hermétique de J. Touzay Du Chanteau (1790) offre l’un des plus beaux exemples[1] Rappelons que Le peintre Touzay Du Chanteau a publié sous le nom « par une société de Ph… Inc… » Le Grand Livre de la Nature ou l’Apocalypse philosophique et Hermétique. Ouvrage curieux dans lequel on traite de Philosophie occulte… Cet ouvrage s’intéresse essentiellement à l’alchimie. Il évoque plusieurs auteurs Paracelse, Swedenborg… mais aussi de Saint-Martin qu’il écrit « St Martin », dont il critique le premier ouvrage en écrivant : « L’intelligence de l’Apocalypse précédente lui démontrera des vérités que l’auteur d’un livre intitulé, Des erreurs et de la vérité, n’a fait que soupçonner. » Du Chanteau fait de La Société du Philosophe inconnu, l’équivalent de l’ordre des Rose-Croix. Sur Du Chanteau, voir l’étude d’Antoine Faivre « Une figure ambiguë et controversée de l’Illuminisme à Paris : J. Touzay-Du Chenteau (1741-1788) » Renaissance Traditionnelle, ° 190-191, avril-juillet 2018, p 74-110. .
Le récit qui nous intéresse figure dans le Registre vert des élus coëns (ou Manuscrit d’Alger), conservé à la BnF (FM4 -1282, p. 68-69). Il occupe deux pages sur lesquelles il est barré. Le Registre vert est un manuscrit de 134 pages dans lequel figurent de textes et de srituels Élus coëns venant de Pierre-André de Grainville (1728-1794), officier du Régiment Foix infanterie. Il est introduit par un texte attribué à Saint-Martin, « Lettre sur les rapports de l’harmonie avec les nombres ». Le Registre vert des élus coëns a été intégralement publié par Georges Courts sous le titre Le Grand manuscrit d’Alger, t. I, II et III, publié chez Arqa éditions 2009-2017 [2] Cette édition avait été précédée d’une publication par épisodes dans la revue De l’Esprit des choses entre 1996 et 2001. Cette première version publiée sous la direction de Robert Amadou avec la collaboration de Gino Sandri (1996 à 1998), puis de Jean-Louis Ricard (1999 à 2001) ne proposait pas la transcription de l’ensemble des textes, se contentant à partir de 1999 de donner un fac-similé des pages du manuscrit. . Le Songe singulier figure dans le tome III (2017, p. 45-46).

Une seconde version de ce texte est conservée dans le Fonds Willermoz à la bibliothèque municipale de Lyon, Ms 5526-9. Bien qu’il porte un titre différent « Songe et vision », et à l’exception de quelques mots, les deux versions sont identiques. Le texte de la BmL a été publié par Fadi Caledit sous le titre « Songe et vision de Willermoz » dans le Cahier n° 10 – Loge de recherche Héritage n° 2 (G.L.T.S.O), mars 2026, p. 116-120 (transcription et fac-similé du manuscrit).

Ce « songe singulier » est-il un récit imaginaire ou relate -t-il un rêve vécu par Pierre-André de Grainville (1728-1794), Louis-Claude de Saint-Martin, Jean-Baptiste Willermoz, ou par un autre élu coën ? Il est difficile de répondre à cette question. Le bois de Trifaven, lieu où le songe s’est produit offre un indice intéressant. En effet, ce nom est assez proche de celui de Tréfaven, lieu situé près de Lorient, ville où Pierre de Grainville et Saint-Martin s’arrêtèrent avec le Régiment Foix infanterie en 1768. La référence à Trifaven pourrait-elle évoquer un rêve vécu par l’un d’eux lors du stationnement du régiment Foix infanterie à Lorient ?
Situé dans le Morbihan, près de Lorient, sur la rive droite de l’estuaire du Scorff, Tréfaven est le nom d’un manoir construit en 1207. Fortifié en 1482 par Louis II de Rohan-Guémené, le château comportait deux tours encadrant un corps de logis, une cour et un jardin d’agrément, le tout enclos de murailles. En 1666, la Compagnie des Indes Orientales, qui s’était implantée dans la rade de Port-Louis, poste de défense avancé de Lorient, s’installa dans la forteresse de Tréfaven. Après la liquidation de la Compagnie en 1770, le fort est utilisé par la Marine Royale. En effet, le 26 avril 1770, Lorient devient port militaire et la Marine Royale prend possession du château[3] Après la Révolution le château deviendra un bagne destiné aux délits militaires (1790-1836). Il sera en grande partie détruit par un incendie et une tempête au début du XIXe siècle. Il ne reste plus qu’un tour et une partie des bâtiments du château d’origine. .
A plusieurs reprises, le Régiment Foix infanterie est venu assurer la défense de Lorient dans la forteresse de Port-Louis[4] Après son retour de Saint Domingue, le régiment fut placé au Château-Trompette de Bordeaux et à Blaye, d’où il est allé à Nantes en novembre 1766, à Port-Louis, Lorient et Belle-Isle en septembre 1767, à Rochefort en mai 1769, à Longwy en novembre 1769, à Saint-Omer en décembre 1770, à Lille et Aire en janvier 1771, à Lorient et Belle-Isle en octobre 1772. Saint-Martin quitta le régiment en 1771. . Rappelons que Pierre de Grainville fut l’un des initiateurs de Louis-Claude de Saint-Martin dans l’Ordre des Élus coëns lorsqu’il arrive à Bordeaux en 1765. Comme l’ont montré Michelle Nahon et André Kervella, pendant leur séjour en Bretagne en 1767, les disciples de Martines de Pasqually tentèrent de s’implanter dans la loge L’union de Lorient. Cette situation provoqua des tensions et le maire de la ville, Jean-Michel Ferrand Sabatrie un officier de marine de la Compagnie et Le Jeune, employé aux bureaux du port, furent expulsés de la loge pour avoir tenté d’y introduire l’illuminisme. Il aurait existé un « noyau coën » au sein de la loge L’union, à Lorient, en 1767, ainsi qu’à La Nouvelle Amitié de Morlaix[5] « Les officiers du régiment de Foix en Bretagne », Michelle Nahon et André Kervella, Bulletin de la Société Martinès de Pasqually n° 23, 2013. .
Les activités de l’ordre des Élus coëns à Lorient sont également attestée dans une lettre de Martinès de Pasqually à Jean-Baptiste Willermoz datée du 16 février 1770, « Je vous dirai que j’ai reçu hier une lettre du P[uissant] Maître de Grainville où il me demande le pouvoir d’avancer en grade le frère Barbarin qui reste à Lorient avec le P. Maître de Grainville qui me certifie les progrès de ce frère m’assurant qu’il voit beaucoup et entend ; en conséquence je lui enverrai ce qu’il faut pour le faire parvenir au grade de Grand Architecte. » [6] Gérard Van Rijnberk, Un thaumaturge au XVIIIe siècle, Martinès de Pasqually, sa vie, son œuvre, son ordre, Lyon : Lucien Raclet, 1938, t. 2, p. 130.
Un élément important nous conduit à penser que l’auteur du songe pourrait être Saint-Martin lui-même. En effet, dans son Portrait le théosophe évoque un songe marquant qu’il vécut lors de son séjour à Lorient en 1768.
En 1768, étant en garnison à L’Orient j’eus un songe qui me frappa. J’étais dans les premières années de mes grands objets, et c’est à L’Orient [sic pour Lorient] même que j’en avais eu les premières preuves personnelles en lisant un livre de mathématique. La nuit je vis un gros animal renversé par terre du haut des airs par un grand coup de fouet ; je vis ensuite un autel que je pris pour être chrétien, et sur lequel je vis quantité de personnes passer et repasser avec précipitation, et comme voulant le fouler aux pieds. Je me réveillai avec beaucoup d’affliction de ce que je venais de voir ; et la suite de ma vie m’a appris combien d’événements qui me sont arrivés depuis ont l’air d’être la confirmation de ce malheureux songe. Cependant ce n’est qu’une épreuve, et non un décret. J’ai mes raisons pour le penser ainsi. C’était l’annonce du renversement de l’Église […]. » (Mon Portrait, n° 172).
La destruction du « temple de la profanation » dont il est question dans ce songe figure-t-il le renversement de l’Église pendant la Révolution ? Le souvenir de ce songe reviendra en mémoire à Saint-Martin pendant cette époque troublée comme en témoigne un autre texte de son Portrait (n° 834) :
L’Église humaine penche chaque jour vers sa ruine selon l’accomplissement de tous les pressentiments des gens du métier, et pour préparer l’arrivée de l’Église d’Hénoch dont parle l’ami Boehme chapitre 30 du Mysterium magnum[7] Ce chapitre aborde la question de la Lignée de l’Alliance selon le chap. V de la Genèse, 1-20, qui divise le temps en sept époques depuis Adam jusqu’à Hénoch. . Les théophilanthropes sont une des limes sourdes qui la rongent. On n’a qu’à voir ce qui se passe dans les temples des chrétiens où ces philanthropes s’introduisent ; j’en ai vu assez en ne faisant seulement que traverser Saint-Eustache à Paris pour voir que Dieu veut nous amener à l’exécution du précepte de l’Évangile sur la prière qui nous dit, quand nous voudrons prier, de nous renfermer dans nos chambres. Car il est bien clair qu’on ne pourra plus guère prier dans les églises des hommes. C’est là une des explications des plus significatives de ce que j’avais eu à Lorient en Bretagne en l’année 1768. V. le n° 172. »
Dominique Clairembault 02 avril 2026
Songe singulier
[Découpage des paraphes adapté pour la lecture à l’écran.]
« J’étais il y a quelques jours dans l’endroit le plus solitaire du bois de Trifaven[8] Le Ms 5526-9 de la BmL présente ici une différence intéressante : « J’étais dans l’endroit le plus solitaire du bois que vous connaissez dans mon domaine » , méditant sur les causes de notre dégradation, lorsque tout à coup mes paupières s’appesantirent. Je fus forcé de m’asseoir au pied d’un arbre et de céder à cette affection soporative, pendant laquelle[9] Ms 5526-9 :« j’eus le songe, que vous allez entendre. » mon imagination échauffée me fit faire le songe singulier que vous allez entendre et que je n’oublierai de ma vie.
Il me sembla que j’étais dans une forêt excessivement sombre, plantée de cyprès, de pins, d’ifs et autres arbres funèbres, à laquelle je ne voyais aucune issue. La terre était couverte d’hypomane, de ciguë, de menthe, d’aconit, d’absinthe, de rue[10] Plante vivace malodorante, à fleurs jaunes. , de ronces, de chardons, d’orties, enfin de toutes les plantes offensives, vénéneuses et amères que nous connaissons. Ce lieu de tristesse n’était presque éclairé que par la foudre. Une vapeur bitumineuse, sulfureuse[11] Ms 5526-9, ce mot manque. , épaisse et fétide s’élevait d’un sol humide et corrompu, dont les rayons du soleil n’avaient jamais approché. La chauve-souris, la chouette, le hibou, le corbeau, étaient les seuls oiseaux qui s’y fissent entendre. Les monstres les plus redoutables, les animaux les plus féroces, les reptiles les plus dangereux, les insectes les plus incommodes semblaient s’y être rassemblés de tous les coins du monde.
Je marchais lentement, quelque désir que j’eusse de quitter cet horrible séjour. La frayeur me glaçait. J’étais sans pouls, sans force et sans haleine. Je me traînais sur un monticule du haut duquel j’espérais pénétrer plus facilement la sombre obscurité qui m’environnait. À peine fus-je parvenu sur le sommet que j’entendis prononcer ces mots par quelqu’un que je ne voyais pas : « Regarde, écoute, et prends courage ».
Alors la forêt me parut toute en feu et je vis qu’elle était habitée d’un peuple abominable qui, composé de toutes les nations de la terre et divisé sous différentes enseignes, offrit à mes regards tous les crimes qui font gémir la nature depuis que l’homme aveuglé par l’orgueil abandonna la vérité pour les prestiges de son imagination. Ce spectacle me déchirait. Je me couvris le visage pour donner quelque relâche à mon esprit accablé de tant d’horreurs ; mais la même voix se fit entendre de nouveau et me dit : « Regarde et console-toi. » Ces paroles me rendirent ma première vertu ; je regardais avec confiance et voici la figure enchanteresse dont je fus témoin.
Je me trouvais au milieu d’un édifice[12] Ms 5526-9 le reste de la phrase manque pour passer directement à « je vis que cet édifice… ». d’albâtre d’une majesté, d’une grandeur, d’une magnificence inexprimable. Je vis que cet édifice avait quatre portes qui regardaient l’orient, l’occident, le septentrion et le midi, auxquelles on parvenait par autant de colonnes d’une architecture divine et qui avaient chacune plus de cent toises de long : le tout de la plus grande blancheur et d’un poli inimitable, sans dorures, sans mosaïques, sans peintures[13] Ms 5526-9 : les mots « sans peintures » sont absents. . semblait avoir été taillé dans le même bloc.
Au milieu de cet auguste temple était une estrade de trois degrés, servant de base à un tombeau, sur lequel paraissait un cube exact soutenant, une urne sépulcrale de forme triangulaire, de laquelle sortait continuellement un feu vif et pur. Il y avait aux quatre coins de ce superbe mausolée quatre statues pédestres d’un travail exquis portées sur des piédestaux non moins dignes d’admiration. Ces figures avaient le visage couvert de larmes et les bras étendus vers le ciel, qui se voyait à découvert, parce qu’il n’y avait ni voûte, ni dôme, ni plafond en cet endroit. La première de ces statues avait une flamme sur la tête, la seconde un soleil rayonnant sur la poitrine, la troisième avait un niveau dans sa main droite, la dernière avait un serpent autour des reins.
Le génie protecteur qui m’avait déjà parlé deux fois se manifesta de nouveau et j’ouïs[14] Ms 5526-9 « j’entendis ». cette proclamation mystique, à laquelle je ne pus rien comprendre.
Les siècles sont écoulés. — Le temple de la profanation est détruit. — Le principe des ténèbres est rentré dans le sein de la Lumière. — Le faible est rentré dans son fort — Il ne sera plus exposé. Il ne sera plus découvert. — Il est imperturbable, invulnérable, inaltérable dans son unité particulière, comme la nature dans son unité plastique.
Alors le feu sortit de l’urne, s’éleva, s’étendit et forma une gloire dont l’éclat fit disparaître le soleil, comme le soleil fait disparaître les astres de la nuit. Peu à peu, des vapeurs légères et brillantes se réunirent au centre où elles composèrent une créature si belle, si parfaite, si ravissante, que je l’aurais prise pour la divinité même, si je n’avais pas été témoin de sa création. Elle était nue. Je remarquai qu’elle n’avait point de sexe, qu’elle réunissait au souverain degré de perfection toutes les beautés, toutes les grâces, tous les charmes d’une jeune vierge modelée par l’amour, à toutes les beautés mâles d’un homme accompli. Elle était assise sur deux fûts de colonnes brisées.
J’osai fixer l’immortelle[15] Ms 5526-9 « cette créature ». et je vis dans ses yeux le caractère d’une compassion si touchante que les miens se remplirent de pleurs. Je ne pouvais plus supporter l’excès de mon ravissement, mon cœur était trop plein. Les ombres de la mort m’environnèrent. Je perdis connaissance. Je tombai, non pas en rêve, mais très réellement, ce qui m’éveilla. »
Notes :





