« Alors tu verras la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, qui venant de Dieu descendra du ciel en toi, étant parée comme une épouse qui se pare pour son époux […]. Ne te donne donc point de relâche que cette ville sainte ne soit rebâtie en toi, telle qu’elle aurait dû toujours y subsister. »
Introduction
Avec Le Nouvel homme, ouvrage publié en 1792, Saint-Martin aborde la question de la naissance de Dieu dans l’âme. Il assimile les étapes de la purification de l’âme aux différents stades de la vie du Rédempteur. Ainsi s’élève en l’homme un « nouvel homme » qui marque le terme de sa régénération. Saint-Martin voulait faire de ce livre, une exhortation à la régénération plus qu’une théorie, « quoiqu’il y ait cependant par-ci par-là quelque chose à prendre », ainsi qu’il l’écrit à Kirchberger le 6 septembre 1792. L’extrait du Nouvel homme que nous proposons ici concerne la dernière étape de cette transformation, étape marquée par la descente de la Jérusalem céleste dans l’âme.
« 71. Ce n’est point assez que le nouvel homme ait parcouru toutes les époques temporelles de la régénération, et qu’il ait passé par toutes les progressions particulières attachées à la restauration de la postérité humaine, il faut qu’il atteigne d’une manière temporelle spirituelle au complément particulier de cette restauration, si ce n’est à demeure, vu la défectuosité de notre région, au moins en aperçu, et comme par initiation à cette réintégration permanente dont il jouira, quand, après avoir été représenté ici-bas son principe d’une manière limitée, il pourra le représenter dans les cieux d’une manière aussi vaste que durable.
Il faut donc qu’indépendamment de ce jugement particulier que nous lui avons vu prononcer, lorsqu’il est descendu dans ses abîmes, il prononce encore, prophétiquement, le jugement final qui doit décider du sort des prévaricateurs, et faire la séparation de ceux qui dans lui-même ayant échappé, par la pénitence, à la première mort, seront préservés de la seconde mort, d’avec ceux qui seront les victimes de l’une et de l’autre de ces deux morts.
Voyons-le ainsi tracer d’avance en lui le tableau de ces derniers temps, où l’espérance sera abolie, et où il ne restera que la consolation ou le désespoir, que la jouissance parfaite ou la privation absolue. Voyons-le prendre les sept trompettes pour appeler en lui au jugement dernier toutes les nations qui sont soumises à sa puissance, pour examiner celles « qui auront adoré la bête ou son image, qui en auront reçu le caractère sur leur front ou dans la main, afin qu’elles boivent du vin de la colère de Dieu, de ce vin tout pur, préparé dans le calice de sa colère, et qu’elles soient tourmentées dans le feu et dans le soufre devant les saints anges, et en présence de l’agneau. »
Voyons-le d’un autre côté « debout sur la montagne de Sion, et avec lui les cent quarante-quatre mille personnes qui auront le nom de l’agneau et le nom de son père écrits sur le front, et qui chanteront le cantique nouveau devant le trône, comme ayant été rachetés de la terre ; car leur voix sera semblable à un bruit des grandes eaux, et au bruit d’un grand tonnerre, et ne formera que comme un seul son de plusieurs joueurs de harpe qui touchent leurs harpes. Et il ne s’est point trouvé de mensonge dans leur bouche parce qu’ils sont purs et sans tache devant le trône de Dieu. »
Voyons-le volant par le milieu de son ciel, « portant l’évangile éternel pour l’annoncer à ceux qui sont sur la terre, à toute nation, à toute tribu, à toute langue, et à tout peuple, et disant d’une voix forte : Craignez le Seigneur, et rendez-lui gloire, parce que l’heure de son jugement est venue, et adorez celui qui a fait le ciel et la terre, la mer et la source des eaux. »
Voyons-le ensuite prendre dans le temple du tabernacle du témoignage les sept coupes d’or pleines de la colère de Dieu qui vit dans les siècles des siècles.
Voyons-le verser les quatre premières coupes sur la terre, sur les fleuves, et sur le soleil pour opérer la dissolution de la région fantastique et illusoire qui le retient dans les ténèbres, et pour faire «que les hommes qui auront le caractère de la bête soient frappés d’une plaie maligne et dangereuse, que la mer devienne comme le sang d’un mort, que les fleuves et les sources des eaux soient changés en sang ; et les hommes étant frappés d’une chaleur dévorante, blasphèmeront le nom de Dieu, qui a ces plaies en son pouvoir, refusant de faire pénitence pour lui donner gloire. La cinquième coupe se répandra sur le trône de la bête, et son royaume deviendra ténébreux. La sixième coupe se versera sur le grand fleuve d’Euphrate, et son eau sera séchée pour ouvrir le chemin aux rois qui doivent venir de l’orient. La septième coupe se répandra dans l’air, et une forte voix se fera entendre du temple comme du trône, et qui dira : c’en est fait. »
Alors il se fera dans le nouvel homme, « des éclairs, des bruits, des tonnerres, et un grand tremblement de terre, et si grand qu’il n’y en eut jamais un tel depuis que les hommes sont sur la terre. La grande ville sera divisée en trois parties, et les villes des nations tomberont, toutes les îles s’enfuiront, et les montagnes disparaîtront ».
Après tous ces effroyables prodiges le nouvel homme « prendra la bête et avec elle le faux prophète, et les jettera tout vivants dans l’étang de feu et de soufre. » et il sortira du trône une voix qui dira : «Louez notre Dieu, vous tous qui êtes ses serviteurs, et qui le craignez, petits et grands, parce que ses jugements sont véritables et justes, qu’il a condamné la grande prostituée, qui a corrompu la terre par sa prostitution, et qu’il a vengé le sang de ses serviteurs que ses mains ont répandu. »
Âme humaine, quand ces redoutables jugements seront prononcés, et exécutés en toi, c’est alors qu’il y aura pour toi un nouveau ciel, et une nouvelle terre, car le premier ciel, et la première terre auront disparu, et la mer ne sera plus ; alors tu verras « la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, qui venant de Dieu descendra du ciel en toi, étant parée comme une épouse qui se pare pour son époux ; et tu entendras une grande voix qui viendra du trône, et qui dira : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes, et il demeurera avec toi, et tu seras son peuple, et Dieu demeurant lui-même au milieu de toi sera ton Dieu. Dieu essuiera toutes les larmes de tes yeux, et la mort ne sera plus. » Âme humaine, veux-tu connaître les proportions de cette ville sainte, de cette Jérusalem qui descendra en toi, étant parée comme une épouse qui se pare pour son époux, transporte-toi sur la grande, et haute montagne qui est en toi. Tu verras que cette ville sainte est illuminée de la clarté de Dieu, que la lumière qui l’éclaire, est semblable à une pierre précieuse, à une pierre de jaspe transparente comme du cristal.
Tu verras qu’elle est bâtie en carré, qu’elle est égale dans sa longueur, et dans sa largeur, et que la mesure de la muraille est de cent quarante-quatre coudées de mesure d’homme, pour te faire comprendre que c’est sur les propres dimensions à la fois ternaires, quaternaires, et septenaires de ton essence sacrée, que doit s’élever cette ville éternelle de la paix, et des consolations ; parce que tu es la seule avec qui l’éternelle source de toutes les mesures, et de tous les nombres, ait des rapports assez rapprochés, pour avoir voulu faire de toi son représentant parmi les peuples, et parmi toutes les régions de l’univers visible, et invisible ; tu reconnaîtras que tu es toi-même le tabernacle de Dieu avec tous ceux qui habitent en toi, et que c’est pour cela qu’il veut demeurer en toi, afin que tu sois son peuple, et que, demeurant lui-même en toi, il soit ton Dieu.
« Aussi tu ne verras point d’autre temple dans cette ville sainte, et dans cette céleste Jérusalem, parce que le Seigneur Dieu tout puissant, et l’agneau en est le temple ; et cette ville n’a point besoin d’être éclairée par le soleil ou par la lune, parce que c’est la lumière de Dieu qui l’éclaire, et que l’agneau qui est en toi en est la lampe. Les nations marcheront à la faveur de sa lumière, et les rois de la terre y porteront leur gloire et leur honneur. »
Âme humaine, tu vois les hommes qui n’en sont encore qu’au règne terrestre et matériel, fermer les portes de leurs villes de guerre, après avoir eu soin d’en faire sortir les ennemis et les malfaiteurs. Les hommes dans le règne spirituel en font autant, sans quoi ils courent risque d’être les victimes de leur négligence ; car s’ils ont laissé des ennemis dans la place, après en avoir fermé les portes, combien de ces ennemis les dévoreront à leur insu pendant leur sommeil ? Combien l’aurore leur découvrira d’afflictions, en ne leur ouvrant les yeux que pour leur laisser voir leur captivité ?
Mais dans ce règne divin que le nouvel homme établit en toi « on ne fermera plus chaque jour les portes de la ville sainte, parce qu’il n’y aura point-là de nuit ; qu’il n’y aura rien de souillé ni aucun de ceux qui commettent l’abomination ou le mensonge, mais seulement ceux qui sont écrits dans le livre de vie. »
Tu verras aussi dans la ville sainte un fleuve d’eau vive, claire comme du cristal, qui coulera du trône de Dieu et de l’agneau, car tu n’ignores plus que l’homme est lui-même un ruisseau émané de ce fleuve, et devant par conséquent couler éternellement comme celui qui lui donne sans interruption la naissance.
« Tu trouveras également au milieu de la place de la ville, des deux côtés du fleuve, l’arbre de la vie qui porte douze fruits, et donne son fruit chaque mois, et les feuilles de cet arbre sont pour guérir les nations. » Car cet arbre de vie, c’est cette lumière de l’esprit qui vient de s’allumer dans la pensée du nouvel homme, et qui ne pourra plus s’éteindre. Ce fruit qu’il donne chaque mois, c’est la parole de ce nouvel homme qui doit désormais remplir de toutes ses sagesses l’universalité du temps. Ces feuilles qui doivent guérir les nations, ce sont les œuvres de ce nouvel homme qui répandront sans cesse autour de toi et l’harmonie et le bonheur, comme tu aurais dû les répandre autrefois en vertu de ces trois dons sacrés qui te constituent à la foi l’image et le fils du Dieu des êtres.
Ne te donne donc point de relâche que cette ville sainte ne soit rebâtie en toi, telle qu’elle aurait dû toujours y subsister, si le crime ne l’avait renversée, et souviens-toi tous les jours de ta vie que le sanctuaire invisible où notre Dieu se plaît d’être honoré, que le culte, les illuminations, l’encens dont la nature et les temples extérieurs nous offrent des images instructives et salutaires, qu’enfin toutes les merveilles de la Jérusalem céleste peuvent se retrouver encore aujourd’hui dans le cœur du nouvel homme, puisqu’elles y ont existé dès l’origine.
(Nouvel homme, Paris, Imprimerie du Cercle Social, An 4 [1792], n° 71, p. 425-432)






