
La notion de corps glorieux occupe une place particulière dans la tradition martiniste. Saint-Martin l'évoque lorsqu'il parle de l'armure impénétrable dont l'homme avait été révêtu. Cette notion n'est pas propre au judéo-christianisme dont relève le martinisme. En effet, il s'agit d'un concept que l'on trouve aussi bien dans le zoroastrisme, le néoplatonisme, ou encore dans la kabbale chrétienne. Ces différentes traditions recèlent des richesses propres à éclairer ce concept fondamental. ——————— La Xvarnah des Perses – La tunique de lumière – La résurrection – F. C. Œtinger – Martinès de Pasqually – L'armure – Sophia – Le manteau d'Élie |
![]() |
La Xvarnah des Perses La religion de la Perse ancienne, le zoroastrisme, parle d'une Lumière de gloire, la Xvarnah, une énergie à l'œuvre depuis l'instant initial de la Création et qui perdurera jusqu'à l'acte final de la transfiguration du monde [1]. Cette lumière est la substance qui constitue Ahura Mazda. L'iconographie la représente comme un nimbe lumineux, une aura glorieuse. Cette gloire est la Terre céleste, la mère du monde, Spenta Armaiti, une divinité qui correspond à notre Sophia occidentale. Elle intervient dans la relation entre l'âme et le Divin, qui s'opère dans un monde intermédiaire entre le monde de la matière et celui du pur esprit : le mundus imaginalis (monde imaginal).Ce monde est celui où les formes sensibles s'immatérialisent et où les intelligences pures prennent une corporéité spirituelle. Sur ce plan imaginal, la Terre est perçue comme un ange, Spenta Armaiti.
|
||
|
Cette désignation rappelle le Saint-Élément de Jacob. Boehme, la corporéité spirituelle qui est la demeure de Sophia, la Sagesse, l'âme du monde. Ce monde imaginal est désigné comme le huitième climat, la Hûrqalyâ. Il est situé au-dessus des sept climats ou mondes perceptibles par nos sens. L'âme peut accéder à ce plan avant la mort en usant d'une faculté purement spirituelle et totalement indépendante du corps, l'imagination active. (Paracelse l'évoquera par l'expression « imagination vraie »). C'est le lieu des grandes expériences visionnaires, des extases mystiques, des initiations. C'est à partir de cette Terre céleste que l'âme sustente son corps de résurrection à venir, son corps de lumière. |
|
L'imagination active est la puissance formatrice du corps imaginal de l'homme, de son corps subtil à jamais inséparable de l'âme, parce que constituant son individualité spirituelle. Dans cette perspective, l'acquisition du corps de gloire est présentée comme une participation à l'éclosion de la Terre céleste, c'est-à-dire à la transfiguration de la Création. Dans ce processus, l'âme conserve après la mort un corps, une chair spirituelle, son corps de résurrection [2], qui est participation à la vie de la Sagesse, la Lumière de gloire
|
||
La tunique de lumière Dans la tradition judéo-chrétienne, l'idée du corps glorieux s'enracine dans un passé lointain. Elle repose sur les interprétations d'un verset de l'Ancien Testament qui dit : « Yahvé Dieu fit à l'homme et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit » (Gn 3, 21, trad. Bible de Jérusalem). Très tôt, certains exégètes ont pensé que ce texte évoquait la situation de l'humanité, non pas après la Chute, mais avant. Ils ajoutaient que la tunique dont il est question dans ce verset n'est pas faite de peau, mais de lumière. Pour cela, ils s'appuyaient sur le fait qu'en hébreu les mots peau (âur) et lumière (aur) sont presque semblables. |
![]() |
La tradition targumique qui traite de ce verset parle elle aussi d'un vêtement de lumière. Le Midrash Rabba soutient également cette thèse en indiquant que le fameux Rabbi Meil (Ier siècle) avait en sa possession un Pentateuque dont le verset Gn 3, 21 ne comportait pas le terme « peau », mais celui de « lumière ». Cette idée de l'homme primitivement vêtu d'une robe de lumière, fut très populaire, même à l'extérieur du judaïsme, chez les mandéens et les manichéens. Elle le sera aussi chez les chrétiens de Syrie, et saint Ephrem, au IVe siècle, évoque souvent ce vêtement primordial de l'homme. Des écrits apocryphes, comme l'Ascension d'Isaïe, y font également référence. Plus tard, au XIIIe siècle, le Zohar parlera des vêtements d'Adam et Ève dont il est question dans ce verset, en précisant : « au début, il y a une tunique de lumière à la ressemblance de l'en-haut, après qu'ils fautèrent, il y a une tunique de peau [3]. » |
Suite > |
[1.] Ce thème a été mis en évidence par Henry Corbin dans Corps spirituel et Terre céleste, de l'Iran mazdéen à l'Iran shî'ite, Paris, Buchet/Chastel, 1979. [2.] Cette notion existe aussi dans le néoplatonisme, chez Proclus, qui parle de l'okhêma supérieur, le symphyès, un corps lumineux qui est le corps dans lequel le démiurge a placé l'âme à son origine et qu'elle conservera au-delà de la mort, contrairement à l'okhêma inférieur, pneumatikon, le véhicule pneumatique, qui disparaît peu après la mort. [3.] Le Zohar, Le Livre de Ruth, trad. Charles Mopsik, Verdier, 1987, p. 84. |
© Les textes, documents et illustrations publiés sur ce site sont protégés par un copyright ; leur reproduction, partielle ou intégrale, est interdite.