« L’homme est un esprit tombé de l’ordre divin dans l’ordre naturel et qui tend à remonter à son premier état. »
Publié par Julien Lejay en 1888 dans le premier numéro de la revue L’Initiation, cet article est l’une des rares publications que cette revue ait consacrées à Louis-Claude de Saint-Martin. Son auteur, Julien Lejay (1862-1904), était avocat à la cour d’appel de Paris, puis greffier en chef de la cour d’appel de Besançon (1903), ville où il décéda en 1904. « Il disparait à quarante-deux ans, laissant à ceux qui l’ont connu le souvenir d’un esprit distingué, dont ses trop rares écrits n’ont pas donné toute la mesure, et celui d’un caractère sûr et cordial[1] Revue Internationale de Sociologie, 1904, p. 794. . Julien Lejay fut membre de la Société Théosophique et de l’Ordre Martiniste fondé par Papus. Secrétaire de la rédaction de la revue L’Initiation, il fut l’un des membres fondateurs de l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix. Proche de Charles Barlet, il fut aussi secrétaire de rédaction de La Revue cosmique fondée par Max Théon. Passionné par la sociologie, Julien Lejay avait participé aux séances du premier Congrès international de Sociologie tenu en 1894 à Paris. Il a publié « La Science occulte appliquée à l’économie politique », article inséré dans La Science secrète (Georges Carré, Paris, 1890, p. 131-165), ouvrage collectif avec Papus, Barlet et Stanislas de Guaita. Il a également collaboré avec Barlet à la publication de deux ouvrages, Synthèse de l’esthétique : la peinture (Chamuel, Paris, 1895) et L’Art de demain : la peinture autrefois et aujourd’hui, (Chamuel, Paris, 1897).
Dans l’article que nous publions ici, « Théorie politique et sociale de Claude de Saint-Martin », Julien Lejay commente et analyse l’un des chapitres du livre d’Adolphe Franck, La Philosophie mystique en France à la fin du XVIIIe siècle, Saint-Martin et son maître Martinès de Pasqually (Germer Baillère, Paris 1866). Il s’agit du chapitre V, consacré à la doctrine politique de Saint-Martin. Franck y compare l’opinion de Philosophe inconnu sur l’origine de la société, avec celles de Jean-Jacques Rousseau et Joseph de Maistre. Contrairement à Franck, Lejay ne donne pas les références des extraits des œuvres de Saint-Martin qu’il cite, nous les avons ajoutées (Éclairs sur l’association humaine (1797) et Lettre à un ami ou considérations politiques philosophiques, et religieuses sur la Révolution française, Paris, Migneret, An III – 1795).
Dominique Clairembault, 6 avril 2024
Théorie politique et sociale de Claude de Saint-Martin
« L’homme est un esprit tombé de l’ordre divin dans l’ordre naturel et qui tend à remonter à son premier état ; c’est un être spirituel entièrement distinct de la nature quoiqu’il soit combiné et comme fondu avec cette substance hétérogène », telle est l’idée fondamentale d’où Saint-Martin va tirer tous ses principes sur l’association humaine[2] Adolphe Franck ,Le Mysticisme en France…, p. 106, qui paraphrase un passage de l’Éclair sur l’association humaine, p. 16 [10], éd 1861. .
Il n’est pas nécessaire d’être avancé dans l’étude de la science occulte pour voir dans ces mots une allusion à la théorie de la chute de l’homme qui est à la base de toute initiation. C’est en effet des principes mêmes de cette science que Claude de Saint-Martin, adepte de la véritable initiation, a tiré les fondements de son système social. L’ignorance de cette vérité ou de la méthode employée a souvent induit en erreur maints critiques ; nous allons essayer de montrer la politique du Philosophe inconnu sous son véritable jour.
L’homme est un esprit tombé de l’ordre divin dans l’ordre naturel. Insister sur cette chute serait sortir du cadre de nos études et cependant il est difficile de voiler le rayon qui doit éclairer tout le système. Nous allons emprunter à Papus le résumé de cette théorie telle qu’elle est exposée dans un livre fort curieux récemment publié. « L’homme était primitivement à l’état spirituel ; alors les courants divins qui partent de son centre mystérieux pour atteindre la surface avaient libre carrière. Par l’effet de son alliance avec les forces inférieures, l’homme donne naissance dans son être à des courants réactionnels agissant de l’extérieur à l’intérieur à l’encontre des courants divins. C’est alors que chaque molécule spirituelle se doubla de matière et que l’homme, l’origine bi-un, fut divisé en deux spécifications caractérisées par les sexes. Depuis ce malheur, l’Esprit, obscurci par la matière, accomplit lentement son évolution vers l’État primitif. Ce n’est pas sans peine, car les courants extérieurs, réagissant par les sens sur les courants intérieurs, livrent dans l’homme invisible un continuel combat. »
Ce résumé doit permettre à tout le monde de nous suivre ; il met en lumière l’état primitif de l’homme, état spirituel ; sa chute puis son évolution lente vers cet état primitif. Engageons donc le lecteur auquel ces théories sembleraient trop abstraites à chercher des éclaircissements dans les ouvrages mêmes de Saint-Martin, et pénétrons au cœur du sujet.
La conséquence du principe que nous venons d’émettre apparaît immédiatement et l’auteur l’expose nettement :
Si l’homme est esprit [ainsi que je me fais gloire de le reconnaître[3] Nous complétons les mots oubliés par J. Lejay de ce texte extrait de Éclair sur l’association p. 10, éd 1861. ], tout ce qui sort de lui doit avoir eu primitivement le caractère de l’esprit ; car c’est une loi à l’abri de toute contestation que tout être quelconque doit offrir des résultats et des productions de sa nature par lesquelles on la puisse évidemment discerner. D’après ce principe non seulement tout ce qui sort de l’homme-esprit doit avoir eu primitivement le caractère de l’esprit, mais en outre, avoir eu encore le caractère d’un esprit ordonné dans toutes ses mesures, attendu que l’agent suprême, dont il ne peut émaner que des êtres qui soient esprits, n’en peut sortir de lui aucun qui n’ait en soi ces sages et éminentes propriétés.
Lors donc que l’on voit la pensée de l’homme produire des œuvres et des conceptions puisées tantôt dans un ordre inférieur à l’ordre de l’esprit, tantôt dans les irrégularités de ce même esprit, on peut assurer que ces œuvres et ces conceptions désordonnées tiennent à une altération quelconque et qu’elles ne sont point le produit pur de ses facultés primitives qui ne devaient rien manifester de semblable[4] Note de Lejay : Nous avons voulu donner in extenso cet exposé, car c’est lui qui va servir de critérium dans l’examen des théories de Rousseau et d’Helvétius qui agitaient alors la France. . »
Rousseau prétendait que la société est née de l’accord réfléchi des volontés humaines ; que le pacte primitif, qui n’est autre chose que la souveraineté du peuple ou la volonté générale substituée à toutes les volontés particulières, a été rompu et qu’il faut au moins le rétablir puisqu’il est impossible de retourner à l’état de nature qui était l’état idéal.
Helvétius prétendait que la société est née de l’instinct de notre conservation physique. Nous allons voir le cas que Saint-Martin fait de ces théories.
À Rousseau il dit que l’état de nature tel qu’il a imaginé n’a jamais existé et qu’une œuvre de convention, un pacte semblable à celui qu’on nous représente sous le nom de contrat social, loin d’avoir donné naissance à la société, la suppose déjà établie depuis longtemps et parvenue à un degré de culture très avancé. Il demande un si merveilleux accord dans les volontés, un développement si rare dans les idées et dans les sentiments que si un monument de cette espèce avait pu être fondé, n’importe à quelle époque, il serait impossible, malgré les ravages du temps, qu’il n’eût sur la terre aucune trace de son existence.
À Helvétius il répond qu’on n’a jamais trouvé un peuple ni un gouvernement assez dégradé pour borner son ambition et ses efforts à la satisfaction des besoins de la nature animale ; il n’y en a pas qui n’ait été plus occupé des soins de son honneur ou de sa gloire que de la conservation de sa vie et de son bien-être matériel.
Au milieu de sa chute, l’homme a gardé le souvenir de sa splendeur perdue et rien ne peut lui arracher l’espérance ni lui ôter l’envie de la reconquérir. Il peut, sous l’empire de l’ignorance ou des passions, s’écarter par moments du but qui est placé devant lui, jamais il ne cesse de le poursuivre. « C’est ainsi qu’un homme tombé dans un précipice commence à gravir à quatre pattes comme les animaux, tandis qu’auparavant il marchait droit sur ses deux pieds comme les autres hommes ; et quoiqu’il se traîne, quoi qu’il tombe même à chaque tentative qu’il fait pour se relever, le but qu’il se propose n’en est pas moins évident[5] Éclair sur l’association, p. 10 et début 11, cité par A. Franck, La Philosophie mystique en France, p. 104. . »
Mais, alors, si nous ne trouvons dans notre être inférieur aucun des éléments qu’exige nécessairement une semblable entreprise, « n’est-il pas plus probable que ce n’est point dans l’ordre humain simple et réduit à lui-même que résident les matériaux de ce vaste édifice[6] Éclair sur l’association, p. 7, citation absente chez A. Franck. ? ».
Le défaut des publicistes, nous dit Saint-Martin, est de vouloir faire dériver l’ordre moral quelconque de la seule région des sensations animales et de nos besoins purement physiques, tandis que dans notre pensée saine et dans notre réflexion bien ordonnée nous sentons que les causes doivent toujours être supérieures aux effets au lieu que, dans l’hypothèse qu’il vient de combattre, ainsi que dans toutes celles de cette classe, les effets seraient de beaucoup supérieurs aux causes.
Analyse-t-il le principe de la souveraineté du peuple, il n’est pas moins catégorique.
Son opinion sur elle est résumée dans cette phrase : « La souveraineté des peuples est [était] leur impuissance[7] Éclair sur l’association p. 20, cité par A. Franck, La Philosophie mystique en France, p. 108. ». Ignorants de la véritable fin de l’homme et des véritables fins de l’univers, ils seraient depuis longtemps broyés si les lois qui se développent avec eux, leurs lois fondamentales et constitutives ne dérivaient pas des lois supérieures de l’éternelle justice : elles sortent de la nature même des choses et c’est précisément ce qui en fait la majesté et la force. « L’histoire des nations est une sorte de tissu vivant et mobile où se tamise, sans interruption, l’irréfragable et éternelle justice. Qu’on n’objecte pas que la liberté humaine n’existe plus : l’homme a la liberté de répondre ou de résister aux avances de Dieu qui, dans son amour pour ses créatures, a décidé que ses desseins, quoi qu’elles puissent faire, seraient accomplis[8] Lettre à un ami ou considération politiques…, p. 65-66, cité par Franck, La Philosophie mystique en France, p. 109. . »
Mais, la souveraineté du peuple, c’est la volonté générale, dit Rousseau. Il n’y a pas de volonté générale, dit Saint-Martin, il n’y a que des volontés particulières qui se combattent et dont la plus forte et non la plus juste l’emporte sur les autres. Une volonté générale ne peut se former dans une société corrompue comme la nôtre, divisée par l’intérêt, par les passions et les opinions. Le peuple n’a pas de volonté, pas même une volonté particulière ; il n’a que des passions à l’aide desquelles d’autres que lui le conduisent à leur gré et le ploient à leur dessein. « Qui ne sait que ce qu’on appelle peuple doit se considérer partout comme l’instrument le plus maniable pour tous ceux qui voudront s’en servir, n’importe dans quel sens ? Il leur est aussi facile de le mouvoir pour faire le mal que pour faire le bien, et l’on peut le comparer à un aiguillon dans la main du pâtre qui l’emploie à son gré pour conduire son bétail où il lui plaît et qui, avec ce même instrument, mène à sa volonté le bœuf au pâturage, au labourage ou à la boucherie[9] Éclair sur l’association, p. 28, cité par A. Franck, op.cit., p. 111. . »
Ne cherchons donc pas plus la volonté générale que la souveraineté du peuple dans le peuple ; la volonté générale n’est pas seulement supérieure, elle est antérieure à toutes les volontés particulières, c’est « la volonté universelle de l’éternelle sagesse qui embrasse tout[10] Éclair sur l’association, p. 25, cité par A. Franck, op.cit., p. 112. ».
Mais, par quels organes cette volonté sera-t-elle donc accomplie sur la terre ? Quel est donc le gouvernement capable d’entrer ainsi dans les voies de la Providence ?
Saint-Martin nous le dit : c’est la théocratie. Plusieurs critiques, monsieur Franck entre autres, privés des premiers principes de la science, dont toute la théorie sociale de Saint-Martin est la pure émanation, ont considéré cette théocratie comme le rêve d’un fanatique religieux ou d’un dictateur. Il nous suffira de mettre sous les yeux du lecteur les termes mêmes dans lesquels ce philosophe exprime son opinion sur le gouvernement, l’État et les prêtres pour écarter à jamais un pareil soupçon.
Le gouvernement, dit-il, n’est que la partie extérieure du corps social, tandis que l’association considérée dans son objet et dans ses divers caractères, en est la substance. Quelque forme que les peuples emploient pour leur gouvernement, le fond de leur association doit rester le même et avoir toujours le même point de vue… Si le gouvernement n’est que la forme extérieure du corps social et si l’association, considérée dans son but moral, en est la substance et le fond, ce serait de la nature même de cette association que l’on devrait attendre le patron de sa forme, comme la forme d’un arbre dérive essentiellement de la nature de son germe[11] Lettre à un ami ou considération politiques…, p . 51 et 52, cité par A. Franck, op.cit., p. 128. . »
La définition qu’il donne de l’État n’est pas moins explicite : « Tous les monarques de la terre, dit-il, ont dû expier, par la chute du plus grand d’entre eux, un orgueil qui leur est commun ; l’orgueil qui les a persuadés que toute une nation est concentrée dans un homme, tandis que c’est à tous les hommes d’un État à s’oublier pour se dévouer et ne se voir que dans la nation[12] Lettre à un ami ou considération politiques…, p. 16, cit par A. Franck, op.cit., p. 119. . »
Sont-ce là les théories d’un despote ?
L’accusation de fanatisme religieux tombe avec la même facilité. Qu’il me suffise de citer ce passage : « Quoiqu’il en soit, lorsque je plaide pour le règne théocratique, pris dans sa perfection originelle, je suis loin de me laisser conduire dans cette idée par les maximes vulgaires qui ne regardent la chose religieuse que comme un simple frein politique, qui prétendent qu’il faut une religion aux hommes si on veut les contenir et qui ne voient par conséquent dans la chose religieuse qu’un épouvantail que les législateurs font fort bien de montrer au peuple pour l’asservir facilement[13] Éclair sur l’association, p. 44, non cité par A. Franck. . »
Mais alors, qu’est-ce donc que cette théocratie ? C’est le gouvernement des hommes qui, par le développement de leurs facultés intellectuelles, je dirai même psychiques, ont pénétré les mystères de la nature et sont capables de faire régner ici-bas l’ordre divin. « Connaissez les lois et les conventions immuables qui sont avant vous, dit Saint-Martin, remplissez-les et alors l’ordre social sera dans la nature[14] Éclair sur l’association, p. 8 et 9, non cité par A. Franck. . »
L’ordre divin, voilà le mot qui aurait pu donner aux critiques la clef de tout le système s’ils avaient eu les principes de la science occulte.
Faire régner l’ordre divin, c’est appliquer à l’organisation des sociétés humaines la loi du ternaire. Voilà ce que les critiques n’ont pas vu et ce qu’ils ne pouvaient pas voir !
La loi divine, c’est la loi qui régit l’univers comme elle régit l’homme, qui régit le macrocosme formé des trois mondes matériel, intellectuel et divin, comme elle régit le microcosme composé d’un corps, d’une âme et d’un esprit ! « Une chaîne progressive lie chaque classe voisine d’une autre par une propriété commune, quoique dans ces deux classes contiguës, il y ait toujours une propriété qui manque à la seconde et qui établisse la différence et la supériorité de la première ; c’est par cette progression suivie de similitudes et de différences que l’unité, ou la vie divine, se lie et s’étend jusqu’aux derniers rameaux des êtres. C’est par cette loi que Dieu est partout, que Dieu est tout, quoique rien ne soit lui excepté lui[15] Des nombres, éd. Schauer, 1861, p. 36, non cité par A. Franck. . »
C’est là l’ordre divin qui doit régir les sociétés humaines, c’est cet ordre qui régnera lorsqu’elles seront fondées sur cette hiérarchie que partout l’on rencontre dans la nature ; lorsqu’elles auront un corps, une âme et un esprit ! Économie, Pouvoir, Autorité !
Voilà ce que Saint-Martin, le philosophe inconnu, entend par théocratie. Est-ce le rêve d’un mystique, d’un dictateur ou d’un fanatique religieux ?
Avouons que nous avons été effrayés par ces mots d’homme spirituel, d’homme-esprit et de théocratie, que nous ne comprenions pas ou que nous traduisions mal.
Saint-Martin a puisé ses connaissances à des sources cachées, ne soyons donc pas étonnés de ne pas pouvoir toujours le suivre dans ses spéculations et suspendons nos jugements. Ces sources, Le Lotus et la présente revue L’Initiation ont entrepris de nous les faire connaître ; profitons de cette aubaine et étudions. Peut-être comprendrons-nous mieux !
Les recherches des sociétés savantes sur les facultés psychiques de l’homme n’ont-elles pas déjà jeté un jour nouveau sur sa nature et n’est-on pas en droit d’espérer qu’un jour l’existence de l’homme-esprit dont nous parle Saint-Martin sera scientifiquement démontrée ?
La merveilleuse application qu’un éminent occultiste de nos jours, M. le Marquis de Saint-Yves, fait de la loi du ternaire à la sociologie ne jette-elle pas une lumière éclatante sur cette partie de la philosophie ? Lisez La France vraie et dites-moi si vraiment vous trouvez une ombre de mysticisme dans sa synarchie.
Étudions donc, cherchons et puissent nos recherches nous conduire à une synthèse, à une vérité qui nous délivre à jamais de l’anarchie politique dans laquelle nous vivons ; à une vérité qui ouvre enfin les yeux des économistes actuels qui en sont encore à admirer le mécanisme ingénieux de la concurrence ; à une synthèse qui pénètre les socialistes de toutes les écoles, tous ceux qui pensent qu’il est nécessaire, urgent, de modifier les bases de la société, qui les pénètre, dis-je, du plus profond respect pour l’ordre et la hiérarchie sans lesquels rien de durable ne se fondera.
Julien Jay
(Extrait de L’Initiation n° 1, 1888, p. 38-47.)
Notes :





