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› Un aventurier de la parole perdue

   Antoine Court de Gébelin

      Marie Frantz      

 

 

 

 

 

 

 

Notes :

1. Dans Commentaire de la Genèse.

2. Court de Gébelin, Antoine, Le Monde primitif..., tome VIII, p. xix.

 

 

Mercier-Faivre, Anne-Marie, Un supplément à « L'Encyclopédie » : Le « Monde primitif » d'Antoine Court de Gébelin, Paris, Honoré Champion, collection « Les Dix-Huitièmes Siècles », 1999.

 

 

 

 

 

3. Mercier-Faivre, Anne-Marie, Un supplément à « L'Encyclopédie » : Le « Monde primitif » d'Antoine Court de Gébelin, Paris, Honoré Champion, collection « Les Dix-Huitièmes Siècles », 1999, p. 13.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4. Mercier-Faivre, Anne-Marie, Un supplément à « L'Encyclopédie »…, op. cit., p. 45.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5. Mercier-Faivre, Anne-Marie, Un supplément à « L'Encyclopédie »…, op. cit., p. 78.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6. Court de Gébelin, Antoine, Le Monde primitif…, tome I, « Plan », p. 4.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

7. Idem.

8. Notamment l'apparition de l'agriculture, dont Court de Gébelin affirmera qu'elle naît en même temps que le langage.

9. Pour cet auteur en effet, le premier objet qui nous occupe est notre corps, puis celui de nos semblables.

 

 

 

 

 

10. Mercier-Faivre, Anne-Marie, Un supplément à « L'Encyclopédie »…, op. cit., p. 87.

11. Ibid., p. 88.

12. Mercier-Faivre, Anne-Marie, Un supplément à « L'Encyclopédie »…, op. cit., p. 89.

Ce texte est en grande partie inspiré de deux ouvrages d'Anne-Marie Mercier-Faivre  consacrés à Antoine Court de Gébelin :

– Un supplément à « L'Encyclopédie » : Le « Monde primitif » d'Antoine Court de Gébelin, Paris, Honoré Champion, collection « Les Dix-Huitièmes Siècles », 1999, 506 p.

– « Antoine Court de Gébelin et le mythe des origines », in Porset, Charles et Révauger, Cécile, Franc-Maçonnerie et religions dans l'Europe des Lumières, Paris, Honoré Champion, collection « Les Dix-Huitièmes Siècles », 1998, 216 p.

 


L'homme

Antoine Court de Gébelin (1725-1784) est un protestant actif. Son père, Antoine Court, le plus célèbre des refondateurs du protestantisme français, a fondé le séminaire de Lausanne, qui forme les pasteurs destinés aux cultes clandestins de France. Lui-même y enseignera d'ailleurs un temps la logique et la morale. Il reprendra sa charge de correspondant des Églises à sa mort.

Court de Gébelin est également économiste, physiocrate et franc-maçon convaincu : il est secrétaire puis second Surveillant de la célèbre loge des Neuf Sœurs, qui accueille aussi Voltaire, Franklin et Lalande. C'est un homme engagé. Considéré comme l'un des esprits les plus érudits de son temps, il inaugure la philologie comparée. Il est mêlé aux courants illuministes et les enrichit. Certes, il recherche le sens des mystères, mais il ne se rallie pas pour autant à l'ésotérisme ambiant.

À la recherche de la parole perdue : Le Monde primitif

a) Les objectifs

Le Monde primitif, page de titreEn tant que franc-maçon, Court de Gébelin recherche la « parole perdue » qui serait la clé de la connaissance et du bonheur. Mais cette quête est aussi teintée de sa culture protestante. Pour Luther déjà, la perte de la langue primitive, originelle et unique, est la source de tous les malheurs de l'humanité. Calvin (1), quant à lui, considère que la Pentecôte a enfin permis aux hommes de se réunir dans la foi, en rendant les traductions possibles.

L'on retrouve cette idée d'unité chez Court de Gébelin : « […] il existe un ordre éternel et immuable qui unit le Ciel et la Terre, le corps et l'âme, la vie physique et morale, les Hommes, les Sociétés, les Empires, les générations qui passent, celles qui existent, celles qui arrivent, qui se fait connaître par une seule parole, un seul langage, par un seul type de Gouvernement, par une seule Religion, par un seul Culte, par une seule Conduite, hors de laquelle, de droite et de gauche, n'est que désordre, confusion, anarchie et chaos, sans laquelle rien ne s'explique, et avec laquelle tous les temps, tous les langages, toutes les allégories, tous les faits se développent, se casent, s'expliquent avec une certitude et une évidence dignes de la lumière éternelle, sans laquelle il n'y a point de vérité, et qui est elle-même la vérité faite pour tous les hommes, et sans laquelle il n'est point de salut (2). »

L'œuvre majeure de Court de Gébelin, Le Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, est publiée entre 1773 et 1782 sous forme de neuf volumes de 500 pages environ chacun. Le « monde primitif » désigne ici le monde des origines jusqu'au début des temps historiques des Grecs et des Romains au VIIIe siècle avant J.-C. Il s'agit de remonter à la source des connaissances à travers ce que l'auteur appelle « les mots » (les langues) et « les choses » (les traditions, les mythes, les textes, les images). « Persuadé que tout est langage et que le monde est lui-même une allégorie, il a cherché à travers les racines des mots et des choses les secrets d'un grand ordre nécessaire et oublié (3). »

Pour lui, toute manifestation culturelle est métaphorique et renvoie à autre chose qu'elle-même. Ce lien était autrefois univoque, « naturel » ; il y avait un pouvoir de vérité dans la langue primitive, car il y avait une correspondance entre les mots et les choses, mais la perte de cette langue fait désormais écran à ces vérités dont l'homme se trouve coupé, et que Court de Gébelin se propose de restituer à l'humanité. Son Monde primitif se veut le complément de l'Encyclopédie dont la publication vient de s'achever.

Le projet est annoncé en 1772 par une souscription dans les Éphémérides du citoyen. Il y est question entre autres de : l'origine du Langage et de l'Écriture ; la Grammaire universelle ; l'Alphabet et le dictionnaire de la Langue Primitive ; les rapports de tous ces objets avec nos alphabets, nos Grammaires et nos Langues modernes. La critique est étonnée par l'ampleur du sujet et le fait qu'un seul homme en soit à l'origine. D'emblée, Court de Gébelin s'affirme comme un concurrent direct du vulgarisateur le plus lu de son temps, l'abbé Pluche. Huit cents personnes souscrivent. Or, le système de la souscription est rare à l'époque.

« Histoire d'Hercule » (extrait du Monde Primitif) Les premiers volumes séduisent, mais les lecteurs se lassent finalement d'entendre répéter les mêmes théories de volume en volume. Les dictionnaires étymologiques, publiés à partir de 1778, rebutent. Le public leur préfère la simplicité et l'ingéniosité des découvertes du Court de Gébelin des premiers volumes. Il attend surtout une révélation sensationnelle qui ne vient pas, car le dictionnaire de la langue primitive n'arrive toujours pas. « Le système est séduisant, mais improbable (4). »

Les critiques lui reprochent également son ton d'assurance et sa prétention à faire seul une tâche aussi immense. Il connaît cependant un formidable succès avant d'être rapidement oublié. Entre temps, Court de Gébelin est devenu un homme célèbre : il obtient pour trois ans le titre de Censeur royal

b) L'œuvre

Court de Gébelin tente de comprendre le monde primitif par ce qui en émerge dans le monde moderne. Il reprend pour cela des théories célèbres :

– Celle des onomatopées du Président de Brosses, Traité de la formation mécanique des langues et des principes physiques de l'étymologie, 2 vol., Paris, 1765 ;

– Celle des hiéroglyphes de l'abbé Noël Pluche, Histoire du ciel considéré selon les idées des poètes, des philosophes et de Moïse, 2 vol., Paris, 1749 ;

– Celle des trois âges de l'humanité de Vico.

La comparaison entre les langues, les religions, les écritures du monde primitif et celles du monde moderne doit conduire à la découverte d'une origine commune à travers des parentés profondes. Selon Court de Gébelin, la confusion de Babel n'est due qu'à la surpopulation et ne saurait donc être une malédiction divine.

Si l'homme a dû finalement renoncer à une langue et une religion uniques, c'est parce qu'il a été contraint de se disperser sur toute la surface de la terre et de subir par conséquent les influences modificatrices de climats, de reliefs, de régimes politiques, de tempéraments différents. Néanmoins, « […] la langue pure, celle qui dit la chose en disant le mot, existe donc encore. Ce n'est pas seulement l'hébreu qui a gardé les traces de la langue première, mais toutes les langues (particulièrement le celte). Après Babel, l'humanité n'a donc connu que des « perfectionnements », autrement dit des variations secondaires qu'on ne saurait assimiler à des progrès.

La perfection était là dès l'origine, et c'est vers cette origine que doit tendre l'homme moderne pour retrouver l'essence des choses. L'archéologie sera donc une résurrection du lien entre les mots et les choses tout autant qu'une description du monde des origines (5). » Le monde des origines nous semble chaotique et enseveli, parce que nous ne le comprenons plus. Court de Gébelin se propose donc de lui redonner du sens, de l'intégrer au savoir moderne et de revivifier celui-ci par cette découverte.

«Table Iliaque » (extrait du Monde Primitif) C'est par la connaissance des langues que l'on accède à la connaissance des choses. Saint Augustin l'affirmait déjà dans De la doctrine chrétienne : « Toute science a pour objet soit les choses, soit les signes, mais c'est par les signes que l'on apprend les choses. » (I, II, 2.). Étienne Bonnot de Condillac, l'auteur de l'Essai sur l'origine des connaissances humaines (1746), et Locke, pour qui le langage n'étant apparu que progressivement, il ne saurait y avoir d'idées innées, reprendront cette même idée. Mais Court de Gébelin va plus loin : la science elle-même est au cœur du langage. Pour lui, c'est la Nature qui est la cause première, unique et immuable ; il faut donc « saisir dans [elle] un principe inhérent à l'espèce humaine, et dont les effets ou les conséquences fussent nécessairement les mêmes pour tous les temps, pour tous les climats, pour tous les peuples. [...] Tout est né de nos besoins (6) ».

Ce terme de « besoin » vient de Condillac, pour lequel besoin et langage restent liés. C'est sur cette théorie des « besoins » que Court de Gébelin va construire toute son argumentation. « Ces besoins ont été les mêmes pour tous, dans tous les temps, dans tous les pays ; […] Les enfants ont apporté, en naissant, l'impuissance de se suffire à eux-mêmes ; ils ont nécessairement appris de leur père les moyens connus de suppléer à cette impuissance ; c'est dans la nécessité d'observer, de comparer, de rapprocher les êtres physiques, dans la faculté d'en former, pour ainsi dire, de nouveaux êtres en les pliant à de nouvelles combinaisons, qu'ils ont trouvé la source inépuisable de nouveaux moyens pour remplir leurs besoins.

Il y a donc une chaîne continue qui lie tout à l'homme : il ne faut que bien connaître celui d'aujourd'hui pour connaître ceux de tous les siècles (7). » Ainsi les besoins président-ils à la création du langage et des arts majeurs (8), qui seront les mêmes pour tous et pour toutes les époques. Toutefois, contrairement à ce qu'affirme d'Alembert dans l'Encyclopédie (9), la théorie des besoins selon Court de Gébelin ne prend pas en compte le corps individuel mais seulement le corps social, seul digne d'intérêt. C'est ainsi que, reprenant la théorie de Condillac sur l'émergence de la conscience individuelle, il l'applique au corps collectif.

 

Pour Court de Gébelin, il ne fait aucun doute que la Nature satisfait le même besoin par une multitude de moyens. Aussi analyse-t-il plus les constantes des civilisations que leurs différences : il s'agit de considérer ce qui a fait agir l'homme, et ce à travers toutes ses productions. Il pose la question de l'évolution, et il y répond en se servant encore de la théorie des besoins. Seul ce qui correspond à un besoin inhérent à la nature humaine a perduré, en ne subissant que de légères altérations, par exemple le langage religieux et les fables.

Court de Gébelin ne se contente pas de décrire, il analyse et compare : « Chaque chose, et chaque mot, doit trouver sa place et sa raison (10). » Il affirme s'appuyer sur « une démarche empiriste et sur les théories des sensualistes (11) ». Il s'agit en fait d'un système totalitaire, fermé, censé ordonner le monde autour d'un sens universel, et obéissant au principe de non-contradiction. « Le domaine des choses relève lui-même des mots : le réel n'existe que cartographié, ordonné chronologiquement, mis en forme par des récits et des descriptions. Pour Court de Gébelin, le monde n'existe que par le langage qui l'organise […] Ainsi l'histoire et la géographie sont des objets d'étude à déchiffrer au même titre que les fables et les blasons (12) […]. »

Toutes les religions dérivent d'un même culte primitif. En cela, Court de Gébelin adhère aux théories de la religion naturelle de Voltaire et du vicaire Savoyard, avec quelques réserves cependant.

 

 

 

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