Les
résultats de la scission due à l'active propagande de
Saint-Martin ne se firent pas attendre. Tout d'abord les loges du sud-ouest
cessèrent leurs travaux. La propagande de Saint-Martin échoua
bien près des loges de Paris et de Versailles, mais, lorsqu'en
1778, ces loges eurent vu leurs Frères de Lyon se tourner définitivement
vers le rite templier allemand de la Stricte Observance, et le grand
maître
Willermoz prendre la succession du grand maître provincial
Pierre d'Aumont, successeur de Jacques Molay, avec le titre de Grand-Maître
provincial d'Auvergne, elles songèrent à fusionner avec
les loges Philalèthes qui, depuis 1773, travaillaient d'après
les données de Martinès et de Swedenborg, et dans les
chapitres secrets desquels n'était admis aucun officier du Grand-Orient.
A cette époque, Saint-Martin commençait à être
connu, grâce à la récente apparition de son premier
ouvrage Des Erreurs et de la Vérité.
Beaucoup crurent voir en lui un continuateur de l'oeuvre de Martinès
; mais ce fut en vain que les loges dont nous venons de parler le prièrent
de s'unir à elles pour l'achèvement de l'oeuvre commune
: au dernier appel qu'elles lui firent, en 1784, lors du Convent que
provoqua à Paris l'association des Philalèthes, Saint-Martin
répondit par une lettre signifiant son refus de participer à leurs
travaux. Dès lors, sa grande préoccupation est d'entrer
en rapport avec les mystiques d'Italie, d'Angleterre ou de Russie ;
il perd bientôt tout intérêt pour le mouvement du
rite rectifié de Lyon, et on le voit se livrer à de véritables
impatiences quand on lui parle de loges.
Les événements qui suivirent ne firent qu'engager de
plus en plus Saint-Martin dans la voie qu'il avait choisie. En 1788,
celui qui devait devenir célèbre sous le nom de théosophe
d'Amboise était allé à Strasbourg, et l'opinion
la plus répandue est que ce fut à la fréquentation
d'une de ses amies, Mme de Boecklin, qu'il dût de se tourner
définitivement vers le mysticisme. L'exacte vérité fut
qu'il y rencontra Rodolphe de Salzmann, qui était, pour ainsi
dire, le directeur spirituel de Mme de Boecklin. Ami de Young Stilling,
et en correspondance ou en relation avec les grands mystiques allemands
de la seconde moitié du dix-huitième siècle, tels
qu'Eckarthausen, Lavater, etc., Rodolphe de Salzmann, bien que très
ignoré, était un homme des plus remarquables, profondément
versé dans la mystique des deux Testaments et dans celle des écrits
de Jacob Boehme, dont il avait reçu la clef. Ce fut cette clef
qu'il transmit à son tour à Saint-Martin, et celui-ci
crut avoir trouvé là ce qu'il n'avait pas obtenu auprès
de son ancien maître. Certes, l'enseignement de
Salzmann contribua beaucoup à doter
la France d'un mystique remarquable, mais cet enseignement ne put ouvrir à Saint-Martin
la doctrine de l'éminent théurge de Bordeaux. Aussi le
voyons-nous, en 1793, à l'âge de cinquante ans, se consoler
de poursuivre encore cette clef active, en pensant à l'avertissement
de Martinès : que si, à soixante ans, il avait atteint
le terme, il ne devait pas se plaindre. Déjà sa pensée
revenait en arrière, vers cette école de Bordeaux où s'étaient écoulés
cinq ans de sa jeunesse et dont il avait abandonné trop légèrement
les travaux. Il avouera dans une de ses lettres au baron de Liebisdorf
(11 juillet 1796) « que M. Pasqually avait la clef active de
ce que notre cher Boehme expose dans ses théories, mais qu'il
ne nous croyait pas en état de porter encore ces hautes vérités ».
Sa correspondance nous porte à croire qu'avant sa mort, survenue à Aulnay
en 1803, il était bien revenu sur les critiques inconsidérées
des travaux de son maître. Mais il était trop tard Le
disciple avait tué l'initiateur dans son oeuvre. Le Martinésisme
avait vécu.
Après la mort de
Martinès de Pasqually, en 1771, l'Ordre,
victime de la faiblesse de quelques-uns, et malheureusement aussi de
l'ambition de quelques autres, avait décliné rapidement.
Les compromissions de Willermoz hâtèrent sa ruine. La
plupart des frères se replacèrent sous leurs anciennes
obédiences : Ainsi firent ceux de l'Orient de La Rochelle, dont
la patente constitutive n'est pas ratifiée au-delà de
1776. En 1788, les loges de Paris disparaissaient ; les riches archives
qui avaient excité la jalousie de Cagliostro, vendues à l'encan
lors de la mort du marquis Savalette de Langes, échurent à deux
frères dévoués, puis à M. Destigny, qui
les transmit, en 1868, à M. Villaréal, aux bons soins
duquel nous devons de les avoir conservées. Depuis longtemps
les frères de Lyon avaient failli à leur tache. Leur
rite rectifié, qui n'était rien moins que le Martinésisme,
surtout après son second remaniement, vit les directoires de
ses trois provinces s'éteindre successivement : le Directoire
de Bourgogne fut dissout dès le 26 janvier 1810, faute de membres;
l'année suivante les autres fusionnaient avec le Grand-Orient,
qui avait toujours refusé de les reconnaître.
Nous ne nous sommes étendus sur les particularités de
la vie de Saint-Martin que pour montrer que c'est bien à tort
que des historiens mal informés attribuèrent au théosophe
d'Amboise la succession du théurge de Bordeaux, et que d'autres,
encore plus mal documentés, en ont fait le fondateur d'un Ordre
du Martinisme. Saint-Martin ne fonda jamais aucun ordre ; il n'eut
jamais cette prétention, et le nom de Martinistes désigne
simplement ceux qui avaient adopté une manière de voir
conforme à la sienne, tendant plutôt à s'affranchir
du dogmatisme rituélique des loges et à le rejeter comme
inutile. C'est bien là l'opinion de Jacques Matter, le célèbre
historiographe de Saint-Martin.
Jacques Matter était
le petit-fils de Rodolphe de Salzmann ; c'est ainsi qu'il se trouva
en possession des principaux documents relatifs au Martinézisme
et aux Martinistes, et nul ne fut placé mieux
que lui pour relater les principaux événements qui signalèrent
leur existence. D'autre part il fut en relation avec M. Chauvin, un
des derniers amis de Fabre d'Olivet, et l'exécuteur testamentaire
de Joseph Gilbert, qui lui-même, fut l'unique héritier
de tous les manuscrits du théosophe d'Amboise.
Aujourd'hui c'est entre
les mains de M. Matter, le fils de l'historien, que se trouve la presque
totalité de ces importants papiers,
dont le Traité de la Réintégration des Êtres est
un des plus intéressants et des plus remarquables, comme
contenant la substance de la doctrine traditionnelle, sans aucune adjonction
ni soustraction, de Martinès de Pasqually, et que le possesseur
nous a très gracieusement autorisés à publier.
Ce Traité, qui fut écrit à Bordeaux dans le courant
de l'année 1770, manque aux archives chapitrales de Metz. Celles
de la V. de Libourne n'en contiennent que les passages essentiels.
Ces passages, assez mal écrits et d'ailleurs remplis de coupures,
sont répartis entre les diverses instructions des rituels, de
telle sorte qu'il eut été assez difficile de reconstituer
l'ouvrage de Martinès de Pasqually. Nous ne saurions donc trop
remercier ici M. Matter de son obligeante communication.
Dans la suite paraîtront,
en leur temps, d'autres pièces
non moins importantes, et qui jetteront une nouvelle lumière
sur les choses et hommes de cette époque. 
Un Chevalier de la Rose
Croissante.
Paris, 20 septembre 1898, jour anniversaire
de la mort de Martinès de Pasqually.
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