Notes

  1. Ce groupe, marqué par le piétisme, s’attachait à entretenir la mémoire de Dutoit-Membrini. Parmi ses membres figurent également : Charles de Langallerie, J.-F. Ballif, le marquis de Dampierre, le comte de Divonne…. Sur ce sujet, voir Bridel, G. A., « Communication présentée à la Société d’histoire de la Suisse romande le 3 novembre 1926 à Lausanne (salle su Sénat) sur l’Oratoire des âmes intérieures ». Ms TP 1254 C/2, 12 pp., Bib. de Dorigny, Lausanne. Nous remercions Daniel Gombau, de la Bibliothèque des Cèdres de Lausanne, pour la communication de ce document.
  2. Fabry, Jacques, Le Bernois Friedrich Herbort et l’ésotérisme chrétien en Suisse à l’époque romantique, Berne, Peter Lang, 1983, p. 97-100.
  3. Sur ce personnage, voir l’étude de Jacques Fabry, Le Bernois Friedrich Herbort…, op. cit.
  4. Lettre de F. Herbort à F. Meyer du 23 janvier 1814, citée par Jacques Fabry, Le Bernois Friedrich Herbort…, op. cit., p. 19-24.
  5. Anselme Antoine Xavier de Vernetti-Vaucroze, 1758-1834.
  6. Voir Xavier Cuvelier-Roy, « Dom Pernety et les Illuminés d’Avignon, les mystères du mont Thabor ».
  7. Jacques Fabry,  Le Bernois Friedrich Herbort, op. cit., p. 91.
  8. Saint-Martin, Mon portrait historique et Philosophique (1789-1803), publié par Robert Amadou, Paris, Julliard, 1961, n° 896.
  9. Ibid, n° 972.
  10. Jacques Fabry, Le Bernois Friedrich Herbort…, op. cit., p. 92.
  11. Joly, Alice, Les Secrets de la franc-maçonnerie, Jean-Baptiste Willermoz, Mâcon, 1938, p. 316.
  • > Une référence au Traité sur la réintégration en 1851 : < 2 / 3 >

:: Friedrich Herbort et le marquis de Vaucroze

Le colonel Gaudard connaît fort bien Daniel Pétillet (1758-1841), libraire et éditeur à Lausanne. Marqué par le piétisme, ce dernier fut le secrétaire et l’éditeur de Jean-Philippe Dutoit-Membrini, et un membre assidu des « Âmes intérieures[1] ». Il joue le rôle de « trait d’union entre les mystiques francophones et germanophones[2] », et beaucoup de théosophes, tel Franz von Baader et le comte de Divonne, voire le baron Nicolas-Antoine de Kirchberger, figurent parmi ses clients.

MeyerGaudard et Pétillet sont intimement liés avec Friedrich Herbort (1764-1833), de Berne, l’un des théosophes suisses les plus éminents[3]. Profondément chrétien, tout comme son ami Friedrich von Meyer, de Francfort, Herbort est très impliqué dans les activités des sociétés bibliques qui fleurissent alors en Suisse. Passionné de kabbale et d’alchimie, il est un lecteur attentif des œuvres de Saint-Martin. Il fut en relation avec Franz Viktor Effinger, le gendre de Kirchberger, l’ami suisse du Philosophe inconnu, et des théosophes comme Karl von Eckartshausen, Friedrich Rudolf Salzmann et Johann Heinrich Jung-Stilling.

Entre les années 1808 et 1818, Herbort entreprend de fonder une organisation initiatique, les Pèlerins de Salem, « une société d’hommes de désir, occupés de la recherche des vérités les plus importantes à l’homme[4] ». (Nous reviendrons prochainement sur ce groupe intéressant.) Le colonel Gaudard, tout comme Daniel Pétillet, y participent activement. Mais les Pèlerins de Salem ne verront jamais le jour, Herbort laissant ce projet de côté après 1815. Il est possible que celui-ci ait été supplanté par le ralliement d’une partie des amis d’Herbort (comme Charles Gaspard Peschier et les membres de la loge L’Union des cœurs, de Genève) au Rite écossais rectifié.

Nous évoquons ici la personnalité d’Herbort, car il est probable que ce soit chez lui que le colonel Gaudard ait copié le Traité de Martinès de Pasqually dont il est question dans l’article du Messager. En effet, la correspondance d’Herbort avec Meyer nous apporte des éléments qu’il est intéressant de mettre en parallèle avec ceux qui sont donnés par le correspondant du Messager au sujet de la copie qu’il a consultée.

Herbort nous révèle que c’est le marquis de Vaucroze [5], le protecteur de Dom Pernety et des Illuminés d’Avignon [6], qui lui a confié le Traité de Martinès de Pasqually. Le Bernois a lié connaissance avec le marquis au cours de l’été 1817, et leurs relations ne prendront fin qu’avec le décès du théosophe de Berne en 1833. (Vaucroze meurt en Suisse le 22 octobre 1834.)

Pétillet

:: Un ami intime de Saint-Martin

Dans une lettre adressée à Meyer, datée du 10 juillet 1817, Herbort présente Vaucroze comme ayant été un « ami intime de Saint-Martin », précisant qu’il succéda au Philosophe inconnu dans la traduction du Mysterium magnum de Jacob Boehme [7]. Le Philosophe inconnu nous révèle lui-même qu’il connaît le marquis de Vaucroze :

« En floréal l'an VI [mai 1798], je suis allé à Saint-Germain où j’ai fait la connaissance de toute la famille Vernetti Vaucrose, Boubers, d'Arcis, Folard qui ne fait qu'un. C'est un spectacle patriarcal que cette famille-là. C'est la piété, la bonté, personnifiées. J’ai éprouvé là une impression inverse de celle que j’éprouvais autrefois par rapport à Paris[8]. »

Il est sans doute excessif de faire du marquis un « ami intime de Saint-Martin ». On connaît par ailleurs les réserves exprimées par le théosophe d’Amboise à l’encontre des illuminés d’Avignon dont le marquis fut le protecteur. Toutefois, les deux hommes s’appréciaient suffisamment pour que Vaucroze vienne passer quelques jours chez le Philosophe inconnu, en août 1799.

« Verneti Vaucrose d'Avignon, est venu au mois de fructidor an VII, passer quelques jours avec moi à Amboise. Quoiqu'il ne soit pas encore bien avancé dans la carrière, faute de secours, je suis cependant bien aise de l'avoir vu. C'est une bonne âme ; et puis nous avons toujours pu nous entretenir de nos affaires selon sa mesure ; et sur cela sa mesure est un peu plus étendue que celle des gens qui m'entourent ici, parce qu'il a vu un plus grand théâtre et au moins entendu parler de plusieurs choses, dont ici on ne sait seulement pas les noms [9]. »

MeyerHerbort ne se trompe donc pas. Dans un autre courrier daté du 11 juin 1818, il apprend à Meyer que le marquis viendra lui rendre visite sous peu [10]. Retenons ce détail, car cette visite se situe quelques semaines avant que le colonel Gaudard ne commence à copier le fameux Traité. Plus tard, dans une lettre du 13 août 1819, Herbort ajoutera une information très importante : Vaucroze lui « a procuré le rare manuscrit de Dom Martines de Pasqually », et il ajoute qu’un de ses amis l’a copié ! Il est impossible d’affirmer que l’ami en question soit le colonel Gaudard, mais la coïncidence est troublante. (Le manuscrit présenté dans le Messager porte la mention : « Commencé la copie le 18 juillet et fin le 14 août 1818. F. Gandard, colonel à Vevey en Suisse.»)

Nous savons, par une autre source, que le marquis possédait un exemplaire du Traité à cette époque. En effet, lorsqu’Alice Joly parle des événements liés à la résurgence du Rite écossais rectifié autour des années 1807-1810, elle cite le cas de trois  Avignonnais parmi lesquels figure Vaucroze. Elle précise qu’à cette époque, ce dernier « possédait déjà des documents concernant les quatre premiers grades de Pasqually et même le Traité de la réintégration [11] ».

Après avoir envisagé l’hypothèse concernant le nom du copiste cité dans l’article du Messager en 1851, revenons vers cette publication.