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Appeler les esprits bons, éloigner les mauvais, nécessite de connaître leurs noms, leurs jours d'influence et les heures propices pour les interpeller à l'aide du rite approprié. Pour ce faire, Martinès confiait à ses émules Réaux-Croix, un répertoire contenant les noms, les hiéroglyphes secrets de 2400 esprits, et de multiples recommandations sur les périodes favorables aux opérations, comme les équinoxes ou les phases lunaires les plus bénéfiques.
Le rituel préconisé par Martinès est extrêmement complexe à mettre en œuvre ; il réclame un lieu spécialement aménagé. Sur le sol on dessine le tableau figuratif de l'opération, un pantacle composé de cercles concentriques, de triangles et de quarts de cercles reliés aux cercles principaux. L'adepte doit prendre grand soin de dessiner les hiéroglyphes des esprits avec lesquels il désire opérer. Sur ce pantacle on place, à des points précis, des bougies dont le nombre peut aller jusqu'à plusieurs dizaines. Avant d'opérer, le disciple doit prendre soin de se livrer aux jeûnes et purifications nécessaires à l'accomplissement du culte magique.
Dans une lettre à Louis-Claude de Saint-Martin, le Baron Kirchberger évoque ces pratiques, rapportant ce qu'en disait Duroy d'Hauterive, un disciple de Martinès. Ce dernier prétendait jouir de « la connaissance physique de la cause active et intelligente, qu'il y parvenait à la suite de plusieurs opérations préparatoires, et cela pendant les équinoxes, moyennant une espèce de désorganisation, dans laquelle il voyait son propre corps sans mouvement, comme détaché de son âme ; mais que cette désorganisation était dangereuse, à cause des voisins qui ont alors le plus de pouvoir sur l'âme ainsi séparée de son enveloppe qui lui servait de bouclier contre leurs actions. théurgiques», (lettre du 25 juillet 1792). Cette cause active, c'est la présence divine. Les voisins, évoqués par d'Hauterive, ce sont les anges mauvais qui cherchent dans ces moments à ouvrir la porte inférieur de nôtre coeur, pour nous séduire et nous ganer à leur cause.
En dehors des éléments de théurgie, que l'on retrouve dans de nombreuses pratiques anciennes, il faut souligner le caractère mystique des rites de Martinès. En effet, à la lecture de ses rituels, on est surpris de l'importance qu'y occupent les prosternations, les prières, souvent extraites des Psaumes. La théurgie de Martinès ne cherche pas à diriger des forces sur quelqu'un ou à obtenir des avantages. Ce n'est pas une « magie pratique » orientée vers les petits soucis du quotidien ; c'est une sainte magie dont l'objet est l'union mystique. Tout, dans la théurgie Coën, conduit à cette rencontre entre le visible et l'invisible. Dans cette pratique l'invisible, la Chose, se manifeste par une influence spirituelle que les Coëns appellent intellect, une manifestation émanée de Dieu ou de Ses anges. Cet intellect ne prend jamais une forme corporelle, il se manifeste soit par un son distinct qu'il occasionne dans l'air, soit par une voix lente que les Coëns nomment « la conversation secrète entre l'âme et l'intellect ». Le plus souvent, il exprime sa présence par un hiéroglyphe lumineux. Les Élus coëns appelaient ces diverses manifestations des « passes ».
Les instruction secrètes , les rituels coëns et les correspondances entre Martinès et ses disciples montrent la difficulté de telles opérations. A leur lecture, on peut se demander combien furent ceux qui purent rassembler les conditions préconisées par le Souverain Grand Maître des Élus coëns, conditions qu'ils seraient impossibles de réunir à un homme vivant à l'époque moderne. A la lecture des textes de Martinès de Pasqually, on peut se demander aussi si ces travaux n'étaient pas finalement uniquement une préparation extérieure destinées à conduire le disciple vers une communion plus intérieur avec le Divin. En effet, pour Martinès le lieu privilégié de la rencontre avec le Divin reste le cœur de l'homme, car c'est dans ce tabernacle qu'il peut recevoir les plus grandes satisfactions ainsi que les plus grandes faveurs que le Créateur lui envoie.
La
magie de la prière
Pour un Coën, il était également nécessaire de dire les sept Psaumes de Pénitences au moins à chaque renouvellement de Lune, ou tous les jours suivant les périodes de travail, de dire l'Office du Saint Esprit tous les jeudis, de réciter le Misere, debout face à l'Orient, et le De Profundis, face contre terre. Plus le disciple avançait dans la hiérarchie, plus les obligations, prières, jeunes, abstinences augmentaient. Comme on peut le constater, la vie d'un Coën était bien remplie et demandait une disponibilité totale. Elle n'avait rien à envier à celle d'un moine. La magie de Martinès était une « sainte magie », ayant pour but de conduire le disciple à une vie spirituelle de plus en plus intense. L'abbé Pierre Fournier nous indique que les instructions journalières de Martinès « étaient de nous porter sans cesse vers Dieu, de croître de vertus en vertus, et de travailler pour le bien général ; elles ressemblaient exactement à celles qu'il paraît dans l'évangile que Jésus-Christ ». D'Hauterive, dans une lettre du Fonds Du Bourg, précise le travail d'un Coën en ces termes : « La réjection continuelle de la pensée mauvaise, la prière et les bonnes œuvres : voilà les seul moyens d'avancer dans la découverte de toutes les vérités, et, ce qui est encore au-dessus, la pratique de toutes les vertus ». L'exigence de telles pratiques rebutera de nombreux disciples venus chercher le merveilleux et peu enclins à suivre des règles aussi contraignantes.
La
fin des Élus coëns
A son arrivée à Bordeaux, même s'il vit modestement, Martinès de Pasqually ne semble pourtant pas manquer d'argent. Cependant, ses affaires semblent empirer, et en 1769, il a 1200 livres de dettes. Le port de Bordeaux est spécialisé dans le commerce du sucre avec Haïti, et il est probable que le fondateur des Élus coëns avait lui-même des intérêts sur cette île. Ses beaux-frères s'y étaient installés et plusieurs officiers du régiment de Foix y avaient des propriétés. En 1772, Martinès décide de partir pour Saint-Domingue pour le recouvrement d'une petite succession qu'il avait eu d'un de ses parents décédé là-bas. Il veut la « retirer des mains d'un homme qui la retient injustement ». Il espère que le règlement de cette situation le mettras à l'abris du besoin.
Le 5 mai 1772, il embarque pour Port-au-prince. La Franc-maçonnerie est très active en Haïti et Martinès peut créer rapidement des loges à Saint-Domingue et à Léogane. Depuis Haïti, il continue d'envoyer ses instructions à ses disciples. Hélas, le Maître ne rentra jamais de voyage, car il meurt le 24 septembre 1774 à Saint-Domingue. Quelque temps avant sa mort, il avait nommé Armand-Robert Caignet de Lestère, l'un de ses disciples d'Haïti, pour diriger l'Ordre des Élus coën. Mais ce dernier mourut lui-même en décembre 1778.
Son successeur, Sébastien de Las Casas, rentra en France en novembre 1780 et mit officiellement en sommeil un Ordre qui, depuis la mort de son fondateur, s'éteignait de lui-même. Il pouvait difficilement en être autrement étant donné que Martinès de Pasqually n'avait pas consigné par écrit le rituel d'initiation au degré suprême de l'Ordre, celui des Réaux-Croix. Par conséquent, ses disciples étaient dans l'impossibilité d'assurer la pérennité de l'Ordre. Par ailleurs, beaucoup de ses membres s'étaient éloignés de pratiques théurgiques trop complexe pour s'enrôler dans mesmérisme, plus particulièrement depuis que le marquis de Puységur avait découvert en 1784 le somnambulisme, qui par l'intermédiaire d'un médium permettait d'entrer en contact avec l'autre monde.
Inévitablement, tous ceux qui se sentaient portés vers les sciences de l'invisible, et au premier plan les Élus coëns, furent séduits par le somnambulisme. Jean-Baptiste Willermoz n'échappa pas à l'engouement général, et il est probable que cette pratique soit pour beaucoup dans la chute de l'Ordre des Élus coëns. En effet, avec le somnambulisme, plus besoin d'ascèse et de rites compliqués pour communiquer avec l'invisible : il suffit de plonger un patient dans le sommeil magnétique et de l'interroger. La pratique montrera hélas que les choses ne sont pas si simples, et Jean-Baptiste Willermoz, qui dans cette mouvance créa la Société des Initié (1785), en fera les frais entre avril 1785 et octobre 1788. Il se rangera ensuite parmi les Martinistes qui, comme Rodolphe Salzmann et Louis-Claude de Saint-Martin, pensaient qu'il est dangereux de vouloir soulever le voile de l'autre monde sans faire un travail de sanctification.
Les Disciples
L'Ordre des Élus coën ne comporta jamais un grand nombre de membres. Il compta cependant, quelques femmes, chose rare pour un rite maçonnique à l'époque. Parmi elles on compte : Mme de Pasqually, Melle de Lusignan, Mme Provensal (la sœur de J.-B. Willermoz), Mme de Brancas, Mme Dubourg (la présidente) et Melle Chevrier. Avec Louis-Claude de Saint-Martin, Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824), négociant en soieries à Lyon, fut l'un des membres les plus éminent de l'Ordre. Initié dans la Franc-Maçonnerie en 1750, alors qu'il n'a que vingt ans, il occupa rapidement une place importante au sein de la Franc-Maçonnerie lyonnaise. S'il fut séduit par les enseignements de Martinès de Pasqually, il fut quelque peu déçu par les capacités d'organisateur de ce dernier. En effet, l'Ordre des Élus coëns était perpétuellement en gestation, et son fondateur n'en finissait pas d'écrire les rituels et les instructions destinés au fonctionnement des loges. Jean-Baptiste Willermoz pratiquera la théurgie avec assiduité pendant des années avant d'en retirer quelques fruits.
Les
Chevaliers Bienfaisant de la Cité sainte
Après la disparition de Martinès de Pasqually, Jean-Baptiste Willermoz et Louis-Claude de Saint-Martin tentent, chacun à leur manière, de poursuivre le travail de leur Maître. Le premier, intègre la doctrine de la Réintégration dans le rite maçonnique de la Stricte Observance Templière allemande du baron Carl Gotthelf von Hund (1722-1776), Ordre avec lequel il était en relation depuis quelques années. En 1778, lors d'un convent, cet Ordre se réorganise en adoptant cette doctrine et devient celui des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte . Jean-Baptiste Willermoz rédige pour les degrés supérieurs de cet Ordre, ceux de Profès et de Grand Profès , des instructions qui présentent, sans la nommer directement, la doctrine de Martinès. Cependant, Willermoz ne transmet pas les enseignements théurgiques de Martinès aux Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte. Lors du convent de Wilhemsbad, en 1782, la réforme est adoptée : c'est la naissance du Rite Écossais Rectifié. Ce rite ne survivra guère à la Révolution française, et avant même la disparition de Jean-Baptiste Willermoz en 1824, il entre en sommeil en France. Il connaît cependant une survivance en Suisse qui permettra à Edouard de Ribaucourt et à Camille Savoire de le faire revivre en France la veille de la première Guerre mondiale.
La
voie intérieure
La
pensée de Martinès de Pasqually trouve aussi une continuité hors de la Franc-Maçonnerie
à travers Louis-Claude de Saint-Martin. Il abandonne la théurgie, la voie
externe, au profit d'une démarche plus intérieure. En effet, après des années
de pratique, il juge la théurgie dangereuse, et peu sûre pour trouver le
Divin. L'outil et le creuset de l'évolution spirituelle de l'homme doit être,
selon Saint-Martin, le cœur de l'homme. Il veut « entrer dans le cœur du
Divin et faire entrer le Divin dans son cœur ». C'est dans ce sens que l'on
appelle la voie préconisée par Saint-Martin la voie cardiaque . L'évolution
de l'attitude de Saint-Martin est due en partie à sa découverte de l'œuvre
de Jacob Boehme, dont il s'attacha à traduire les œuvres en français pour
les publier. Elle est aussi le résultat logique d'un penchant naturel pour
l'introspection. Cependant, les enseignements de Pasqually eurent sur Louis-Claude
de Saint-Martin une influence profonde, et il conserva toute sa vie un grand
respect pour celui qu'il appelait « son premier instructeur ». C'est par
la plume que Saint-Martin s'appliqua à convaincre ses contemporains à s'engager
sur la voie de la réintégration. Les livres qu'il écrivit sous le nom de
Philosophe Inconnu, depuis Des Erreurs et de Vérité en 1775, Le Tableau Naturel
en 1782, L'Homme de désir en 1790 ou Le Nouvel Homme en 1792 … jusqu'à son
dernier livre, Le Ministère de l'Homme-Esprit , publié en 1802, sont tous
marqués de la doctrine de Martinès de Pasqually. La doctrine de Martinès
de Pasqually occupe une place importante dans les écrits du Philosophe Inconnu
et pour comprendre ses livres, il est indispensable de la connaître au risque
de passer à côté de l'essentiel et de n'y rien comprendre. ![]()
Dominique Clairembault
Voir aussi :
Xavier
Cuvelier-Roy, Le Traité :des manuscrits aux
éditions (sur ce site).
Martinès
de Pasqually, Traité
sur la réintégration des êtres dans leur première propriété, vertu
et puissance spirituelle divine (texte intégral sur Gallica)
Lien :
Société
Martines de Pasqually : Fondée en 1989, société d'étude
ayant pour but d’être un lieu d’échanges pour une
connaissance plus approfondie de la vie, de l’œuvre et du rayonnement
de Martinès de Pasqually. Elle publie un Bulletin
annuel (voir
le sommaire des Bulletins.
