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Emmanuel Swedenborg et Martinès de Pasqually

Papus, dans son livre Martinisme Willermosisme - Martinisme et Franc-Maçonnerie (1899), affirme que Martinès avait été initié par Emmanuel Swedenborg (1688-1772) à Londres et chargé de répandre en France le système dont le voyant suédois était le créateur. Papus, qui voyait en Swedenborg le créateur des Hauts Grades maçonniques, va jusqu'à dire que le martinisme est un swedenborgisme adapté. Papus eut tort d'accorder crédit à une information qu'il puisa dans l'Orthodoxie Maçonnique (1853) de Ragon. Ce dernier avait reprit, sans les contrôler, les éléments donnés par Marcello Reghellini dans La Maçonnerie considérée comme le résultat des religions égyptienne juive et chrétienne (1833).Cet auteur dresse une biographie assez fantaisiste du fondateur des Élus coëns. D'après lui, Martinès serait d'origine allemande et mort centenaire ! Marcello Reghellini ne fait pas de Martinès un disciple de Swedenborg, mais indique que c'est ce philosophe suédois qui lui donna l'idée de créer un rite se rapportant à la théosophie biblique et chrétienne.

Emmanuel Swedenborg
 

On peut s'étonner que Ragon et Papus aient manqué à ce point d'esprit critique pour reprendre ces affirmations, car une étude, même rapide, des idées de Pasqualy et de Swedenborg montre qu'elles n'ont rien en commun. Marcello Reghellini prétendait également que « le matériel lui a été fourni par les juifs talmudistes et par les chrétiens de Saint Jean, qui vivaient dans les lieux d'Orient qu'il avait visités pendant sa jeunesse ». Il parle des voyages de Martinès de Pasqually en Turquie, en Arabie et en Palestine, sans toutefois citer aucune source. Il faut avouer que Martinès, dans ses écrits et ses correspondances, n'a jamais fait état de tels voyages. Il semble donc difficile d'accorder le moindre crédit aux affirmations fantaisistes de Reghellini.

Le père de Martinès était franc-maçon. Charles Édouard Stuarts (1720-1788) lui avait accordée le 20 mai 1738 une patente transmissible à son fils. La carrière maçonnique du père de Martinès est assez floue. Il semble avoir été vénérable d'une loge à Aix en 1723. Dans ses lettres, Martinès de Pasqually parle parfois de l'origine des « quelques connaissance que mes prédécesseurs m'ont transmis ». C'est probablement de son père que Martinès reçut l'essentiel de sa formation mystique. Mais il dit aussi, « la Sagesse m'a enseigné », ce qui semble montrer que son savoir vient aussi de sa propre expérience spirituelle. Martinès adapta ses connaissances à son époque et au cadre qu'il avait choisi pour les diffuser, la Franc-Maçonnerie. L'étude de ses écrits, instructions, rituels etc., montre qu'il connaissait parfaitement la Bible et particulièrement l'Ancien Testament, qu'il cite fréquemment avec cependant de fréquents ajouts. Ces éléments, souvent empruntés à la tradition talmudique, montrent qu'il connaissait bien la religion de ses ancêtres. Martinès attribuait une origine mythique à l'ordre des Élus coëns, évoquant des connaissances venant d'Énoch, connaissances transmises par un ange, dès l'origine du monde à Seth, le troisième enfant d'Adam. Cette Tradition se serait ensuite transmise de génération en génération, d'initié en initié, et c'est ainsi qu'au XVIIIe siècle, Martinès de Pasqually se présentait comme en étant l'héritier.

 

Kabbale et mystique juive

Bien qu'il soit erroné d'assimiler le Martinisme à la kabbale, le système de Martinès de Pasqually possède une certaine affinité avec le fonds général de la mystique juive. Par son père, Martinès est d'origine espagnole. Or, depuis le XIIe siècle la kabbale était très présente en Espagne. Il est donc tout à fait possible que ses ancêtres, et plus particulièrement son père ait étudié cette science. Martinès disait tenir ses connaissances d'un héritage ésotérique dont sa famille était en possession depuis trois cent ans. Sa famille, disait-il, avait reçu des documents de l'Inquisition, une institution dont quelques-uns des membres de sa famille avaient fait partie. Nous ne savons hélas rien sur cet héritage. S'agit-il de documents renfermant des connaissances et des pratiques dont Martinès s'est fait le dispensateur, ou cet héritage lui venait-il d'une société initiatique à laquelle appartenait sa famille ? Jean-Baptiste Willermoz disait que Martinès avait succédé à son père qui vivait en Espagne ! Cette remarque laisse entendre qu'il exista probablement un petit groupe de « pré coëns » à l'époque du père de Martinès. Cet ordre pourrait être celui des Chevaliers Lévites, des Coënim-Leviym et des Élus Coëns, nom sous lequel il tentera d'instituer un groupe dans une loge maçonnique de Toulouse en 1760. Quoi qu'il en soit, l'Ordre constitué par Martinès est véritablement une création, ou au moins une réactualisation, puisqu'à la lecture des diverses correspondances du Maître avec ses disciples on assiste à la genèse d'un Ordre, qui même au moment de la mort de son fondateur, ne sera pas encore totalement opérationnel.

A la lecture du Traité sur la Réintégration des Êtres, le texte dans lequel Martinès a résumé l'ensemble de sa doctrine, on constate des éléments qui enrichissent les récits du Traité trouvent leur source dans de la littérature talmudique, rabbinique et kabbalistique. Bien des détails relèvent aussi de l'ésotérisme judéo-chrétien propre au christianisme primitif. On aurait donc tort de faire de Martinès un kabbaliste, car sa philosophie, tout comme sa théurgie ne sont pas spécifiquement kabbalistes. Elles doivent être classées davantage dans un christianisme qui a plus à voir avec le christianisme primitif qu'avec la religion catholique romaine, même si Martinès se réclame de cette dernière. En effet, Martinès pense comme un chrétien d'avant le premier Concile. Pour lui, le Christ est un prophète qui s'est incarné à travers le temps sous différents noms, de plus, il a une conception angélologique du Christ, autant de positions qui sont caractéristiques du judéo-christianisme. Si les divers mouvements judéo-chrétiens qui constituent la source du christianisme ont été marginalisés au sein de l'Eglise après les premiers Conciles, il n'en reste pas moins vrai que certains ont subsisté assez longtemps. Il est possible qu'une survivance judéo-chrétienne ait subsisté en Espagne et que Martinès soit l'un de ses descendants.

Selon les écrits de Martinès, la science des Élus coëns trouve son origine dans les instructions que Seth, le troisième fils d'Adam, aurait reçu d'un ange. Cette science enseigne la manière de conduire les rites propres à permettre à l'homme de se réconcilier avec Dieu. Les descendant de Seth et d'Enoch pervertirent cette connaissance, au point qu'elle était devenue inutilisable. Noé fut alors instruit sur cette science qui, depuis, se serait transmise jusqu'aux Élus coëns. Martinès prétendait que les rites perpétués par les Élus coëns venaient de cet héritage.

L'Arche de Noé, tiré de la Bible de Nuremberg, 1483.

 


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