« C'est à Martines de Pasqually que je dois mon entrée dans les vérités supérieures. »

L.-C. de Saint-Martin,
Mon portrait, n° 418.

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Martinès de Pasqually

Dominique Clairembault

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« Quand à moi, je suis un homme et je ne crois point avoir vers moi plus qu'un autre homme […] Je ne suis ni dieu ni diable, ni sorcier, ni magicien »… « Je ne suis qu'un faible instrument dont Dieu veut bien, indigne que je suis, se servir de moi pour rappeler les hommes mes semblables à leur premier état de Maçon, qui veut dire spirituellement hommes ou âmes afin de leur faire voir véritablement qu'ils sont réellement Hommes-Dieu, étant créés à l'image et à la ressemblance de cet Etre tout-puissant. » Martinès de Pasqually

Au milieu du XVIIIe siècle, dans les années qui suivent sa naissance, la Franc-maçonnerie cultive les hauts-grades, ceux qui poursuivent la hiérarchie maçonnique au-delà des degrés d'apprenti de compagnon et de maître. Entre 1740 et 1773, ces grades, parfois nommées side-degrees, prolifèrent avec une certaine anarchie. Ils se constituent quelquefois en ordres indépendants, ainsi en est-il de l'Ordre des Chevaliers Maçons Élus coëns, qui apparaît autour des années 1754 et dont Martinès de Pasqually (1710?-1774) fut l'instigateur.

Malgré les recherches de René Leforestier (1858-1951) et de Gérard Van Rijnberk (1875-1953), la vie de Martinès de Pasqually reste mystérieuse. On sait peu de choses sur lui. Depuis la publication de leurs études peu de découvertes importantes son venues s'ajouter à leurs travaux, si ce n'est celle de l'acte d'inhumation de Martinès par Jean Pinasseau en 1969 et celles de Christian Marcenne en 1996 à propos de la carrière militaire du fondateur des Élus coëns.

Comme l'a montré Gérard Van Rijnberk, son père était un espagnol, né à Alicante et certains historiens pensent qu'il descendait d'une famille d'origine marrane. Il était franc-maçons et vécut probablement pendant quelques temps à Grenoble, car c'est la que naquit son fils, Martinès de Pasqually. Ce dernier fut d'ailleurs baptisé dans la paroisse Notre-Dame de cette ville. La date de sa naissance reste incertaine, mais d'après on peut la situer vers 1710. Le nom même de Martinès de Pasqually reste problématique. Dans ses lettres, il en varie souvent l'orthographe et la composition. Ainsi utilise-t-il parfois le nom de Joachim Dom Martinès de Pasqually, ou celui de Jacques Delivon Joacin Latour de La Case. Nous nous contenterons ici d'employer celui qui lui est généralement attribué : Martinès de Pasqually.

Que fut sa jeunesse, nous l'ignorons encore. On ne sait rien sur ce que furent ses études et sa formation. Il est probable qu'il ne vécut pas toujours en France et ses lettres montrent qu'il maniait mal la langue française. Certains rituels de l'ordre qu'il a fondé, celui des Élus coëns, comportent des textes latin, et la plupart des autres comportent des citations latines, il est donc possible qu'il possédait une culture classique.

point Une carrière de militaire

imageDes documents déposés par Martinès chez Perrens fils, notaire à Bordeaux, il apparaît qu'il fut militaire pendant une dizaine d'années, avec le grade de lieutenant. En 1737, il sert en Espagne, dans la compagnie du régiment d'Edimbourg-Dragons, commandé par son oncle, Dom Pasqually. En 1740, il est en Corse, où il participe à l'intervention française sous le commandement du marquis de Maillebois (en février 1741, ce dernier sera fait maréchal de France, pour avoir soumis l'île de Corse). En 1747, il est au service de l'Espagne et combat en Italie. On ignore quand et pour quelle raison il a quitté la carrière militaire. A partir de 1754, il semble sans activité. Il vit en France, d'abord à Montpellier (1754-1760), puis, après un passage à Toulouse, s'installe à Bordeaux en avril 1762. C'est là, en 1767, qu'il épouse la nièce d'un ancien major du régiment de Foix, Marguerite-Angélique de Colas de Saint-Michel.

point Emmanuel Swedenborg et Martinès de Pasqually

Papus, dans son livre Martinisme Willermosisme - Martinisme et Franc-Maçonnerie (1899), affirme que Martinès avait été initié par Emmanuel Swedenborg (1688-1772) à Londres et chargé de répandre en France le système dont le voyant suédois était le créateur. Papus, qui voyait en Swedenborg le créateur des Hauts Grades maçonniques, va jusqu'à dire que le martinisme est un swedenborgisme adapté. Papus eut tort d'accorder crédit à une information qu'il puisa dans l'Orthodoxie Maçonnique (1853) de Ragon. Ce dernier avait reprit, sans les contrôler, les éléments donnés par Marcello Reghellini dans La Maçonnerie considérée comme le résultat des religions égyptienne juive et chrétienne (1833).Cet auteur dresse une biographie assez fantaisiste du fondateur des Élus coëns. D'après lui, Martinès serait d'origine allemande et mort centenaire ! Marcello Reghellini ne fait pas de Martinès un disciple de Swedenborg, mais indique que c'est ce philosophe suédois qui lui donna l'idée de créer un rite se rapportant à la théosophie biblique et chrétienne.

imageOn peut s'étonner que Ragon et Papus aient manqué à ce point d'esprit critique pour reprendre ces affirmations, car une étude, même rapide, des idées de Pasqualy et de Swedenborg montre qu'elles n'ont rien en commun. Marcello Reghellini prétendait également que « le matériel lui a été fourni par les juifs talmudistes et par les chrétiens de Saint Jean, qui vivaient dans les lieux d'Orient qu'il avait visités pendant sa jeunesse ». Il parle des voyages de Martinès de Pasqually en Turquie, en Arabie et en Palestine, sans toutefois citer aucune source. Il faut avouer que Martinès, dans ses écrits et ses correspondances, n'a jamais fait état de tels voyages. Il semble donc difficile d'accorder le moindre crédit aux affirmations fantaisistes de Reghellini.

Le père de Martinès était franc-maçon. Charles Édouard Stuarts (1720-1788) lui avait accordée le 20 mai 1738 une patente transmissible à son fils. La carrière maçonnique du père de Martinès est assez floue. Il semble avoir été vénérable d'une loge à Aix en 1723. Dans ses lettres, Martinès de Pasqually parle parfois de l'origine des « quelques connaissance que mes prédécesseurs m'ont transmis ». C'est probablement de son père que Martinès reçut l'essentiel de sa formation mystique. Mais il dit aussi, « la Sagesse m'a enseigné », ce qui semble montrer que son savoir vient aussi de sa propre expérience spirituelle. Martinès adapta ses connaissances à son époque et au cadre qu'il avait choisi pour les diffuser, la Franc-Maçonnerie. L'étude de ses écrits, instructions, rituels etc., montre qu'il connaissait parfaitement la Bible et particulièrement l'Ancien Testament, qu'il cite fréquemment avec cependant de fréquents ajouts. Ces éléments, souvent empruntés à la tradition talmudique, montrent qu'il connaissait bien la religion de ses ancêtres. Martinès attribuait une origine mythique à l'ordre des Élus coëns, évoquant des connaissances venant d'Énoch, connaissances transmises par un ange, dès l'origine du monde à Seth, le troisième enfant d'Adam. Cette Tradition se serait ensuite transmise de génération en génération, d'initié en initié, et c'est ainsi qu'au XVIIIe siècle, Martinès de Pasqually se présentait comme en étant l'héritier.

point Kabbale et mystique juive

Bien qu'il soit erroné d'assimiler le Martinisme à la kabbale, le système de Martinès de Pasqually possède une certaine affinité avec le fonds général de la mystique juive. Par son père, Martinès est d'origine espagnole. Or, depuis le XIIe siècle la kabbale était très présente en Espagne. Il est donc tout à fait possible que ses ancêtres, et plus particulièrement son père ait étudié cette science. Martinès disait tenir ses connaissances d'un héritage ésotérique dont sa famille était en possession depuis trois cent ans. Sa famille, disait-il, avait reçu des documents de l'Inquisition, une institution dont quelques-uns des membres de sa famille avaient fait partie. Nous ne savons hélas rien sur cet héritage. S'agit-il de documents renfermant des connaissances et des pratiques dont Martinès s'est fait le dispensateur, ou cet héritage lui venait-il d'une société initiatique à laquelle appartenait sa famille ? Jean-Baptiste Willermoz disait que Martinès avait succédé à son père qui vivait en Espagne ! Cette remarque laisse entendre qu'il exista probablement un petit groupe de « pré coëns » à l'époque du père de Martinès. Cet ordre pourrait être celui des Chevaliers Lévites, des Coënim-Leviym et des Élus Coëns, nom sous lequel il tentera d'instituer un groupe dans une loge maçonnique de Toulouse en 1760. Quoi qu'il en soit, l'Ordre constitué par Martinès est véritablement une création, ou au moins une réactualisation, puisqu'à la lecture des diverses correspondances du Maître avec ses disciples on assiste à la genèse d'un Ordre, qui même au moment de la mort de son fondateur, ne sera pas encore totalement opérationnel.

A la lecture du Traité sur la réintégration des êtres, le texte dans lequel Martinès a résumé l'ensemble de sa doctrine, on constate des éléments qui enrichissent les récits du Traité trouvent leur source dans de la littérature talmudique, rabbinique et kabbalistique. Bien des détails relèvent aussi de l'ésotérisme judéo-chrétien propre au christianisme primitif. On aurait donc tort de faire de Martinès un kabbaliste, car sa philosophie, tout comme sa théurgie ne sont pas spécifiquement kabbalistes. Elles doivent être classées davantage dans un christianisme qui a plus à voir avec le christianisme primitif qu'avec la religion catholique romaine, même si Martinès se réclame de cette dernière. En effet, Martinès pense comme un chrétien d'avant le premier Concile. Pour lui, le Christ est un prophète qui s'est incarné à travers le temps sous différents noms, de plus, il a une conception angélologique du Christ, autant de positions qui sont caractéristiques du judéo-christianisme. Si les divers mouvements judéo-chrétiens qui constituent la source du christianisme ont été marginalisés au sein de l'Eglise après les premiers Conciles, il n'en reste pas moins vrai que certains ont subsisté assez longtemps. Il est possible qu'une survivance judéo-chrétienne ait subsisté en Espagne et que Martinès soit l'un de ses descendants.

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Selon les écrits de Martinès, la science des Élus coëns trouve son origine dans les instructions que Seth, le troisième fils d'Adam, aurait reçu d'un ange. Cette science enseigne la manière de conduire les rites propres à permettre à l'homme de se réconcilier avec Dieu. Les descendant de Seth et d'Enoch pervertirent cette connaissance, au point qu'elle était devenue inutilisable. Noé fut alors instruit sur cette science qui, depuis, se serait transmise jusqu'aux Élus coëns. Martinès prétendait que les rites perpétués par les Élus coëns venaient de cet héritage.