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Notice historique sur les principaux ouvrages

du Philosophe inconnu... (2e partie)

   
 

Notes :

[3] C'est une méprise inexcusable que de confondre M. de St-M. avec Martinez-Pascali. Cependant la vérité veut que l'on convienne que l'un fut le disciple de l'autre, du moins dans une partie de ses opinions. M. de St-M. ne tint ni le langage, ni la conduite d'un chef de secte religieuse, et nous croyons avec M. T. qu'il fut exempt de toute ambition. Mais on pourrait le soupçonner d'avoir été, peut-être à son insu, l'apôtre d'une doctrine religieuse et politique. M. T. convient lui-même quelques pages plus loin, que dans le système social du philosophe inconnu, le régime théocratique était seul légitime. (Note des rédacteurs.)

 

 

 

 

 

 

 

Il avait pressenti sa fin prochaine, et l'avait annoncée à ses amis ; il vit de sang-froid arriver sa dernière heure, et parut même quitter avec joie sa dépouille mortelle. Il expira vers onze heures du soir, dans un accès de toux avec resserrement de poitrine, le 22 vendémiaire an XII, à Autray, près Chatillon, dans la maison de campagne du sénateur Lenoir-Laroche, où ce jour-là même il était allé dîner ayant quitté Paris dans la matinée.

Ce philosophe modeste était si peu répandu dans le monde, et si peu connu dans le lieu même où il vivait, que les feuilles du jour, en annonçant son décès, l'ont confondu avec Martinez-Pascali, mort depuis longtemps à Saint-Domingue, chef d'une secte d'illuminés répandue en Allemagne. Ceux qui sont tombés dans cette méprise n'ont sans doute jamais lu aucun de ses livres. Car sa doctrine, et son langage ne resesmblent à rien moins qu'à ceux d'un chef de secte religieuse [3] ; il prétendait au contraire que la voie de la vérité était ouverte à tous les hommes, et que tous avaient en eux les moyens d'y parvenir.

« Je vous répète (écrivait-il au cit. Garat, dans une lettre imprimée, au tome troisième des séances des Écoles Normales, recueillies par des sténographes, et revues par les professeurs, nouvelle édition 1801), je vous répète que personne n'est plus tolérant que moi sur le choix que chacun est libre de faire en ce genre, (de religion) et qu'on n'a jamais eu moins que moi la passion du prosélytisme. Mais je ne puis me dispenser de vous faire remarquer le désavantage que vous avez donné vous-même à votre propre cause, en ne sondant pas assez profondément les bases sur lesquelles vous croyez pouvoir appuyer votre défense ; » p. 81.

On lit aussi dans un de ses ouvrages les plus répandus, où il fait amplement sa professeion de foi, ces paroles remarquables :

« Malgré la supériorité d'un culte sur les autres, peut-être la terre entière participe-t-elle aux droits qui distinguent le culte parfait ; peut-être chez tous les peuples et dans toutes les institutions religieuses, y a-t-il des hommes qui trouvent accès auprès de la sagesse... Cessons de juger les voies de la sagesse et de circonscrire des limites à ses vertus : croyons que les hommes lui sont tous également chers etc. etc. » Voilà des maximes qui tiennent au système général des idées de l'auteur, et que nous aurons bientôt occasion de développer ; mais il faut pour cela donner un aperçu de sa théorie.

Le plus savant homme du monde peut ne pas se connaître ou se définir mal. Mais ses actions le jugent ; et c'est aussi d'après ses actions que nous avons jusqu'ici dépeint le philosophe inconnu. Maintenant prenons pour base ses ouvrages, et voyons si le portrait continuera d'être ressemblant. M. de Saint-Martin a beaucoup écrit, et ses livres sont traduits dans les principales langues de l'Europe ; ceux qui ont fait de notre philosophe un chef de secte pourront croire aussi qu'il écrivit pour se faire un nom. Cependant il dit à chaque page, au moins en substance, et quelque part en termes très précis : « Les livres que j'ai faits n'ont eu pour but que d'engager les lecteurs à laisser là tous les livres, sans en excepter les miens. »  Il est facile en effet de conclure d'après ces principes que telle a dû être son opinion ; pour en être convaincu, et en même temps pour donner un aperçu de sa doctrine, jetons un coup d'œil rapide sur ses principaux ouvrages, citons ceux, 1° des Erreurs et de la Vérité ; 2° du Tableau naturel ; de l'Esprit des choses ; 4° du Crocodile ; 5° du Ministère de l'Homme Esprit ; 6° de l'Éclair sur l'Association Humaine. Voilà les sources d'où nous allons extraire tout ce qui tient véritablement à l'ensemble de ses idées.

Son système a pour but d'expliquer tout par l'homme ; l'homme, selon lui, est la clef de toute énigme, et l'image de toute vérité ; prenant ainsi à la lettre ce fameux oracle de Delphes, nosce te ipsum, il soutient que pour ne pas se méprendre sur l'existence et sur l'harmonie de tous les êtres composant l'Univers, il suffit à l'homme de se bien connaître lui-même, parce que le corps de l'homme a un rapport nécessaire avec tout ce qui est visible, et que son esprit est le type de tout ce qui est invisible. Que l'homme étudie donc, et ses facultés physiques dépendantes de l'organisation de son corps, et ses facultés intellectuelles dont l'exercice est souvent influencé par les sens ou par les objets extérieurs, et ses facultés morales ou sa conscience qui suppose en lui une volonté libre ; c'est dans cette étude qu'il doit rechercher la vérité, et il trouvera en lui-même tous les moyens nécessaires d'y arriver. Voilà ce que l'auteur appelle la révélation naturelle.

Par exemple, la plus légère attention suffit, dit-il, pour nous apprendre que nous ne communiquons, et que nous ne formons même aucune idée qu'elle ne soit précédée d'un tableau ou d'une image engendrée par notre intelligence ; c'est ainsi que nous créons le plan d'un édifice et d'un ouvrage quelconque. Notre faculté créatrice est vaste, active, inépuisable, mais en l'examinant de près, nous voyons qu'elle n'est que secondaire, temporelle, dépendante, c'est-à-dire, qu'elle doit son origine à une faculté créatrice, supérieure, indépendante, universelle, dont la nôtre n'est qu'une faible copie. L'homme est donc un type qui doit avoir son prototype, c'est une effigie, une monnaie qui suppose une matrice. Et le créateur, ne pouvant puiser que dans son propre fonds, a dû se peindre dans ses œuvres, et retracer en nous son image et sa ressemblance, base essentielle de toute réalité.

Malgré le rapport ou la tendance que nous conservons vers ce centre commun, nous avons pu, en vertu de notre libre arbitre, nous en approcher ou nous en éloigner. La loi intellectuelle nous ramène constamment à notre première origine, et tend à conserver en nous l'empreinte de l'image primitive ; mais notre volonté peut refuser d'obéir à cette loi, et alors la chaîne naturelle étant interrompue, notre type ne se rapporte plus à son modèle ; il n'en dépend plus ; il se place sous l'influence des êtres corporels qui ne devaient servir qu'à exercer nos facultés créatrices, et par lesquels nous devions naturellement remonter à la source de tout bien et de toute jouissance.

Cette disposition vicieuse une fois contractée par notre faute, peut comme les autres impressions organiques, se transmettre par la voie de la génération. Ainsi nous hériterons des vices de nos parents. Mais la vertu, mais l'étude et la bonne volonté pourront toujours diminuer ou détruire ces affections dépravées, et corriger en nous ces altérations faites à l'image vivante de la divinité ; nous pourrons en un mot nous régénérer, et seconder ainsi « les vues réparatrices de l'homme-dieu qui s'est revêtu de notre chair, etc. etc. » Telle est à peu près la marche que le philosophe inconnu suit dans le développement de notre système. C'est l'homme qui se révèle à lui-même son état primitif, sa dégradation subséquente et les moyens de se régénérer. Il ne voit pas tout en dieu, comme l'a voulu Mallebranche ; au contraire, dieu voit tout en l'homme qui est son image, et l'homme actuel ne connaît dieu qu'en réformant sa propre image dégradée. Les philosophes indiens veulent que l'homme devienne dieu en s'identifiant avec lui par la pensée : celui qui connaît dieu, disent-ils, devient dieu lui-même. M. de Saint-Martin soutient seulement que l'homme vertueux redevient l'image de dieu ; ce qui rétablit la communication entre dieu et l'homme, et ce qui suffit pour le bonheur de ce dernier.

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