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Notes

  1. Mercure de France, Archives littéraires de l'Europe, ou mélanges de littérature et d'histoire et de philosophie par une société de Gens de Lettres... tome I, Paris, Henrichs, janvier-mars 1804, p. 320-336. Cette version comporte des notes additives de l'éditeur. Ce texte a été réédité en reprint chez Slatkine, à Genève, en 1972.
  2. Anecdote littéraire du dix-huitième siècle, Paris, imp. de J.-B. Sajou, 1811.
  3. Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours, Paris, H. Nicole, 1808.
  4. Mémoires des sociétés savantes et littéraires de la République française, Paris, an IX.
  5. La Guerre de Troie depuis la mort d'Hector, de Quintus de Smyrne, Paris, Lesguillez, 1800.
  6. Traduction complète des Odes de Pindare, Paris, 1818.
  7. Œuvres complètes de l'empereur Julien, accompagnées de notes et d'un abrégé historique et critique sur sa vie, Paris, 1821.
  8. Traités d'Hippocrate, Paris, Béchet jeune, 1833.
  9. Nous croyons que M. T. se trompe quant à la langue allemande. M. de St-M. ne l'apprit que fort tard à Strasbourg, dans le seul but de traduire les ouvrages de Boehme qu'on lui fit connaître alors et dont il n'avait jamais entendu parler. Les extraits qu'on lui communiqua lui firent juger que les idées de Boehme rempliraient quelques lacunes qui restaient encore dans son système. Il étudia aussitôt la langue de cet illuminé célèbre, qui ne ressemble nullement à l'allemand d'aujourd'hui. Ceux qui connaissent l'une et l'autre, pourront seuls apprécier le dévouement dont M. de St-M. fit preuve dans cette occasion. (Note des rédacteurs.)
  10. Ce goût pour Rabelais paraîtra bizarre à ceux même qui ont lu le Crocodile de M. de St-M. Nous ne voyons guère de rapprochement entre lui et le curé de Meudon, que dans leur malveillance commune envers les princes des prêtres. Cependant Rabelais est souvent si obscur, et M. de St-M. était tellement amateur des choses cachées, qu'il peut avoir trouvé dans Pantagruel beaucoup de choses qui flattaient ses opinions, et que les profanes n'y sauraient découvrir. (Note des rédacteurs

 

Notice historique sur les principaux ouvrages du Philosophe inconnu et sur leur auteur
Louis-Claude de Saint-Martin

René Tourlet

livreLe texte que nous présentons ici est la plus ancienne des biographies du théosophe d'Amboise. Elle a été publiée par René Tourlet (1757-1836) en 1804 – l'année qui suivit la mort de Saint-Martin –, dans Le Moniteur, puis dans Archives littéraires de l'Europe [1]. L'éditeur fit suivre le texte de cette seconde publication par la « Conversation avec Saint-Martin sur les spectacles » J.-M. de Gérando.
René Tourlet – originaire d'Amboise, comme le Philosophe inconnu — était médecin, mais il s'est surtout fait connaître comme chroniqueur parisien avec Anecdote littéraire du dix-huitième siècle [2], parue dans le Magasin encyclopédique. Il collabora au Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours [3] et rédigea les Mémoires des sociétés savantes et littéraires de la République français [4]. Il exerça aussi ses talents comme traducteur. On lui doit une transcription de La Guerre de Troie depuis la mort d'Hector, de Quintus de Smyrne, [5], une traduction des Odes de Pindare [6], des œuvres complètes de l'empereur Julien [7] et des Traités d'Hippocrate [8].
René Tourlet avait une certaine sympathie pour Louis-Claude de Saint-Martin, qu'il rencontra plusieurs fois, ainsi qu'il l'indique lui-même dans l'article ci-dessous. Sa Notice historique, même si elle a l'excuse d'être la première, n'est guère précise. Bien qu'il ait eu accès au manuscrit du Portrait grâce à son compatriote et ami Nicolas Tournier, le petit cousin du Philosophe inconnu, il connaît si mal la vie de Saint-Martin qu'il omet de parler de son passage au sein des Élus coëns. De même, il ne situe pas l'origine de la pensée du théosophe d'Amboise dans la lignée de celle de Martinès de Pasqually. Son analyse doctrinale est embrouillée, et il omet d'évoquer le scénario ternaire : émanation, chute et réintégration, sur lequel se déploie l'œuvre de Saint-Martin.
Il semble que les amis du Philosophe inconnu, au premier rang desquels figurent Joseph Gilbert, Prunelle de Lière ou Nicolas Tournier, n'aient guère apprécié ce premier hommage rendu à sa mémoire. Nicolas Tournier en reproduit pourtant de courts extraits dans le premier volume des Œuvres posthumes de Saint-Martin, qu'il publia à Tours chez Letourmy, en 1807. Quoi qu'il en soit, nous sommes heureux de remettre en circulation ce qui reste un document, laissant à chacun le soin de se faire son opinion. >

D. Clairembault


 

Il est en morale, comme en physique, des phénomènes qui doivent fixer l'attention de tout observateur curieux et impartial. Où est l'homme, par exemple, où est le philosophe, grand par lui-même, fort de ses vertus, dédaignant et les richesses et la célébrité, n'attachant aucun intérêt personnel, soit à la censure, soit aux éloges de ses comtemporains ? Ce mortel est rare sans doute ; mais si, faisant tous ses efforts pour être ignoré, il brûle du désir d'être utile, s'il consacre à cette œuvre sublime ses talents, ses veilles, ses loisirs ; croira-t-on que l'orgueil puisse être le mobile de sa conduite ? Cependant l'orgueil le plus secret perce toujours à travers le manteau du philosophe ; un geste, une parole, un écrit décèle tôt ou tard le personnage qui a su s'en couvrir. L'enthousiasme, dira-t-on, en peut-il enfanter une tel prodige ? Mais l'enthousiasme est nécessairement exclusif, opiniâtre, souvent cruel ; et l'homme, dont nous allons parler, fut constamment inaccessible à la colère, à toute passion haineuse ; il ne démentit jamais personne, ne médit jamais de personne, et n'épousa aucun parti dans les circonstances les plus extraordinaires, quoiqu'il ait eu des opinions singulières et même exaltées.

Deux choses nous paraissent donc ici devoir être signalées : 1° l'existence, ou si l'on veut, l'historique du personnage qu'il s'agit de faire connaître ; 2° les principes auxquels on peut rapporter son plan de conduite, principes puisés, et dans ses actions, et dans ses ouvrages : voilà, selon nous, tout ce qui appartient à l'histoire, et ce qu'elle a droit d'exiger ; c'est d'après ces bases que nous allons esquisser le portrait du philosophe inconnu.

Louis-Claude de Saint-Martin naquit le 18 janvier 1743 à Amboise, département d'Indre et Loire, de parents nobles, qui le destinaient à la magistrature. Il préféra la profession des armes, ou plutôt il s'y dévoua pour se soustraire à tout projet d'établissement dans la robe pour laquelle il se sentait une répugnance invincible, n'ayant d'ailleurs d'autre goût que celui de l'étude des sciences, et principalement de la religion : âgé de vingt-deux ans, et protégé par le ministre, duc de Choiseul, il entra au régiment de Foix, en qualité d'officier. La carrière de l'honneur fut aussi pour lui celle de la vertu la plus sévère ; il ne donna à son état que le temps nécessaire pour en remplir exactement les devoirs ; il employait le reste à l'étude des belles-lettres et de la philosophie religieuse. La musique et des promenades champêtres furent ses délassements favoris. Ses inclinations étaient douces et son caractère liant, quoiqu'il recherchât de préférence la société des hommes occupés du même objet que lui. Des voyages au sein de sa famille, ou dans les pays étrangers pour s'y instruire, et des actes de bienfaisance qu'il avait soin de tenir secrets, absorbaient le fruit de ses économies. Amant passionné de la vérité, il semblait ne vivre que pour l'étudier et la faire connaître ; tel fut le but, et de ses démarches, et des ouvrages qu'il publia dans la suite ; il ne quitta le service militaire que pour vaquer uniquement à cette occupation devenue l'aliment nécessaire de son esprit et de toutes ses facultés. À cette époque il avait joint à la connaissance des langues anciennes l'usage des principaux idiomes de l'Europe [9] ; il en profita pour voyager en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, en Italie, etc. ; partout il fut accueilli avec distinction, par des familles illustres, et par des savants pénétrés d'estime pour ses talents et de respect pour ses vertus. Sa réputation l'avait précédé à Berne, à Rome, à Londres, et dans tous les lieux qu'il visita. À son retour de l'un de ces voyages, des protecteurs alors puissants lui offrirent leur crédit pour obtenir la Croix de Saint-Louis avec une pension. Il refusa constamment cette faveur : « Quand j'ai été raisonnable, disait-il depuis, je n'y ai pas même pensé ; et, quand j'ai été juste, je me serais blâmé de l'avoir accepté. »

C'est ici le lieu d'examiner quelle fut son opinion sur la révolution française et quelle part il y prit. On sait d'avance qu'il n'épousa point les préjugés de la noblesse, et qu'il s'applaudit de n'avoir jamais eu la volonté d'émigrer. On connaît aussi sa Lettre à un ami, ou ses Considérations politiques, philosophiques et religieuses sur la révolution française, – imprimées à Paris en l'an III. Nous ne ferons mention que de ce qui n'a pu encore être universellement connu.

Le 7 mars 1793, deux mois après avoir rendu les derniers devoirs à son père, il contribua dans sa commune de toutes ses facultés à tous les actes de dévouement que les besoins publics exigeaient. « J'y trouvais du plaisir, disait-il, parce que le mobile secret et la tenue de la révolution se lient avec mes idées, et me comblent d'avance d'une satisfaction inconnue à ceux même qui s'en montrent les plus ardents défenseurs. »

Compris dans le décret du 27 germinal contre les nobles, il quitta Paris sans murmurer, et revint tranquillement dans ses foyers. Il se fit un devoir d'acquitter personnellement son service dans la garde nationale parisiennne jusqu'à ce qu'il eut atteint l'âge où ce service cessa d'être exigible ; lui-même nous apprend qu'il montait sa dernière garde en l'an II, au Temple, où était alors détenu le fils de Louis XVI ; circonstance assez singulière, si l'on se rappelle surtout, qu'en 1791, l'assemblée nationale avait compris M. de Saint-Martin, dans la liste de ceux parmi lesquels on devait choisir un gouverneur au prince royal. « L'idée d'un tel choix, disait-il depuis, avec sa bonhomie ordinaire, n'avait pu venir que de quelqu'un qui ignorait combien j'étais peu propre à cet emploi. »

Au mois de frimaire an III (1794), M. de Saint-Martin fut nommé élève aux Écoles Normales, et le comité de salut public le requit alors de rentrer à Paris, nonosbstant le décret du 27 germinal. Ces écoles ayant été fermées, le 30 floréal de cette même année, il retourna dans son département, où en vendémiaire de l'an IV, il fut membre des premières assemblées électorales.

On voit que M. de Saint-Martin donna surtout à ses compatriotes l'exemple de la soumission aux lois, de l'intégrité, du désintéressement, et de la bienfaisance. Il aima singulièrement son pays natal, et se plut à fréquenter, dans ce pays, les li« eux où Descartes, Rabelais, etc. virent la lumière [10] ; il avait lu autrefois, avec fruit, leurs ouvrages. Il en faisait ses délices dans un âge plus avancé ; mais c'est dans ceux de Burlamaqui qu'il nous dit avoir puisé, dès sa jeunesse, le goût de la méditation qu'il conserva toujours : car il étudia pendant sa vie entière ; peu de mois avant de mourir, il suivait encore des cours publics, et assistait, avec les élèves, aux leçons des professeurs des écoles centrales. Quoique versé dans toutes les sciences humaines, il était d'une modestie rare et d'une admirable simplicité. Son extérieur était si humble et sa réserve si extrême, qu'à le voir et à l'entendre, on n'eût jamias soupçonné les trésors de science qu'il cachait. Il fut savant sans orgueil, charitable sans ostentation, sensible et humain par caractère, religieux par vertu.