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:: Le retour à l'Élysée Après deux ans d’emprisonnement, la citoyenne Vérité est enfin libérée, et en septembre 1795, Saint-Martin a la joie de l’apprendre. Malgré tout, son amie n’est pas encore autorisée à regagner Paris, car les républicains ont peur que sa présence stimule les ardeurs des contre-révolutionnaires. Finalement, à la suite d’une intervention de l’ancien député Audrein, le 21 janvier 1796, Bathilde d’Orléans est autorisée à regagner Petit-Bourg puis Paris. En août, Saint-Martin est heureux d’annoncer au baron de Kirchberger qu’il part pour la capitale afin de rendre visite à la duchesse de Bourbon.
Cette dernière a réussi en effet à reprendre possession de son palais, qu’on appelle désormais l’Élysée pour supprimer toute référence aux Bourbon. N’ayant plus les même moyens, en juin 1797, la citoyenne Vérité est contrainte d’en louer le rez-de-chaussée à un négociant flamand, Benoît Hovyen, entrepreneur de fêtes publiques. L’Élysée, rebaptisée pour la circonstance, « Le hameau Chantilly », devient en partie un lieu de fête, à la fois casino et guinguette. Avec la fin de la Terreur, les Parisiens sont en effet avides d’amusements. Le plaisir apparaît « comme le but suprême de l’existence et sa recherche est l’instigatrice de toutes les folies, de toutes les inconséquences où se complaisent toutes les classes de la société. […] Sous la Terreur, hormis les suspects et les victimes, le peuple n’a cessé sans doute de se distraire, mais l’incertitude du lendemain voilait d’une ombre de tristesse des plaisirs parfois grossiers […] .» Les bals se multiplient dans les jardins publics, les anciennes églises et les hôtels restés sans propriétaires à la suite de l’exécution ou de l’exil de ces derniers [7]. Dans son journal, le Philosophe inconnu témoigne de cette époque où le sang et les fêtes se côtoient. Ainsi, le 29 juillet 1797, rentrant de faire viser son passeport, il se trouve sur la Grève au moment où l’on exécute quatre assassins. Il éprouve alors « une forte suffocation à la vue de cet épouvantable spectacle. C’est véritablement le spectacle de l’enfer » (Mon portrait, n° 793). Quelques heures plus tard, une autre scène, tout à l’opposé, s’offre à lui. :: Un bal à l’Élysée « Le soir de ce même jour, écrit-il, j’eus un spectacle bien différent ; ce fut la fête donnée à l’ambassadeur turc dans les jardins de l’Élysée-Bourbon, où se trouvait réuni tout ce que les circonstances peuvent fournir d’agrément. Je ne pus m’empêcher de faire le rapprochement de ces objets si contrastants qui s’offraient à moi à ces deux diverses époques de ma journée. Je vis aussi, non sans y faire attention, le contraste du luxe des dames du jour qui garnissaient la scène en bas, avec les très simples vêtements des dames de l’Ancien Régime avec qui j’étais alors au premier étage. Enfin je sentis que les républicains, et surtout des républicains aussi nouveaux que nous, pouvaient prétendre aux vertus guerrières et terribles, mais qu’ils ne devaient pas se mêler de donner des fêtes dont l’âme doit être la délicatesse, le goût, et l’urbanité, car ils n’entendent rien à ces choses-là. Aussi la fête fut-elle manquée complètement, et me parut ressembler à une cohue insignifiante. » (Mon portrait, n° 794.)
Cette fête a laissé une trace dans l’histoire, puisqu’il s’agit de l’une des grandes réjouissances organisées à Paris en l’honneur d’Esséid Ali Effendi, ambassadeur de la Sublime Porte ottomane après de la République française. Son arrivée à Paris fut l’occasion de nombreuses festivités, et ce jour-là, Benoît Hovyen para le palais de la duchesse de Bourbon d’une « illumination nouvelle, des masses d’harmonie répandues dans les bosquets avaient transformé l’Élysée en vrai jardin d’Armide. Une foule énorme était accourue pour voir le lion du jour […]. Vers dix heures, la curiosité avait rassemblé une telle quantité de gens autour d’Esséid Ali qu’on craignit un instant de le voir étouffer. On le conduisit donc au premier étage de l’hôtel, d’où il assista, installé sur le balcon, à un splendide feu d’artifice qu’accompagna un bruit d’enfer, une artillerie de pétards et de bombes : la pièce principale placée à l’extrémité du jardin s’alluma par un dragon fulgurant auquel le héros de la fête mit lui-même le feu [8]. » Sans doute la duchesse de Bourbon n’apprécia-t-elle pas plus la fête que le Philosophe inconnu, mais elle n’avait guère le choix. Elle n’aura pas l’occasion cependant d’en voir beaucoup d’autres, car le temps de sa liberté se termine. Le Directoire, inquiet du retour en force du royalisme à la suite des élections de l’an V, ordonne en effet par décrets des 1er août et 17 septembre 1797, d’expulser de France les derniers Bourbon. Bathilde d’Orléans, duchesse de Bourbon, sera exilée en Espagne. Saint-Martin ne reviendra plus à l’Élysée.
Mais durant cette période, il aura rédigé les ouvrages dans lesquels il tente de relier ses idées philosophiques avec les événements marquant de son époque. Parmi ceux-là, signalons sa Lettre à un ami, ou considérations philosophiques et religieuses sur la Révolution française, ouvrage publié en 1796, dont Nicole Jacques-Lefèvre vient de redonner une édition remarquable. Saint-Martin poursuivra sa réflexion avec Éclair sur l'association humaine - Quelles sont les institutions les plus propres à fonder la morale d'un peuple, publié en 1797 [9]. Ce n’est qu’en 1814, onze ans après
la mort de Louis-Claude de Saint-Martin, et après bien des démarches,
que la duchesse de Bourbon rentrera en France. Elle reprendra possession
de l’Élysée pour l’échanger deux ans
plus tard, en 1816, avec l’hôtel Matignon, laissant son palais à Louis
XVIII. Dominique Clairembault
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