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:: Des prophétesses à l’Élysée Pierre Pontard lui fait découvrir la prophétesse Suzette Labrousse (1747-1821). L’évêque et sa protégée cherchent à lire dans l’Apocalypse les preuves que la Révolution est le prélude d’une régénération universelle plus vaste. Déjà, avant même que celle-ci n’éclate, Suzette Labrousse avait annoncé la chute du clergé et celle de la noblesse. Elle veut maintenant convaincre le pape de réformer l’Église et de consacrer la Constitution civile du clergé [1] . Ces idées ne sont pas pour déplaire à la duchesse, qui finance la publication du Journal prophétique, gazette où Pierre Pontard expose ses projets [2]. Avant de se rendre à Rome, Suzette Labrousse souhaite obtenir l’avis d’évêques constitutionnels. Sont donc réunis, le 13 février 1792, Pierre Pontard (Dordogne), Éléonore-Marie Desbois (Somme), Claude Fauchet (Calvados), du Bourg-Miroudot. Dom Gerle, la duchesse de Bourbon, Péchausse, qui commande une division de la garde nationale, participent à cette réunion. Louis-Claude de Saint-Martin est également convié à se joindre à eux. Selon toute vraisemblance, la réunion se déroule à l’Élysée – en effet, depuis le mois de janvier, la prophétesse habite chez Bathilde d’Orléans. Au milieu de son exposé, Suzette Labrousse annonce la résurrection du Dauphin et de Mirabeau ! Fauchet est sceptique. De son côté, le Philosophe inconnu n’ose pas affirmer son opinion : « Je n’avais qu’une phrase à y dire, précise t-il, et c’est celle-ci : non seulement ce n’est pas avec l’esprit qu’on peut éprouver les esprits, mais c’est avec plus que l’esprit, comme on éprouve les métaux avec une substance plus active que les métaux. Mais ma timidité m’arrêta et je ne rendis qu’à moitié mon idée […]. » (Mon portrait, n° 34.)
Après le départ de Suzette Labrousse pour Rome – elle y sera emprisonnée –, Pierre Pontard présente sa protégée à la duchesse de Bourbon. Cet ancien prieur des chartreux de Pont-Sainte-Marie, prédicateur renommé, est un personnage haut en couleur. Député du clergé aux États généraux, il figure sur le célèbre tableau attribué à David, le Serment du jeu de Paume. Après avoir soutenu Suzette Labrousse [1], dom Gerle s’intéresse à une autre prophétesse, Catherine Théot (1736-1801). Celle-ci se fait appeler « la Mère de Dieu ». Elle s’adonne au magnétisme et possède un temple rue de la Contrescarpe. Elle compte dans son entourage des personnages aussi éminents que Robespierre, dont les ennemis n’hésiteront pas à mettre au jour leur relation dans le but de le faire tomber, comme nous le verrons plus avant [3].
:: Ecce Homo et le Crocodile Entre 1792 et 1793, Saint-Martin fera plusieurs séjours chez la Bathilde d’Orléans. Ces visites lui permettent de s’échapper d’Amboise, où il veille sur les derniers jours de son père. C’est chez elle, le 7 août 1792, qu’il termine la rédaction du Crocodile ou la guerre du bien et du mal arrivé sous le règne de Louis XV, poème épico-magique en 102 chants (Mon portrait, n° 669). Quelques jours plus tard, le 10 août 1792, les Parisiens prennent d’assaut le palais des Tuileries. « Tout ce jour-là, précise Saint-Martin, fut rempli de meurtres et de massacres sanglants […]. À dix heures je voulus sortir pour aller voir quelqu’un qui était logé rue Montmartre, proche les diligences ; j’étais logé hôtel de Bourbon rue du Faubourg St-Honoré tous les gens de la maison pleuraient, et se mettaient presque à mes pieds pour m’empêcher de sortir. » (Mon portrait, n° 298.)
Lorsque la duchesse n’est pas à Paris, c’est à Évry-sur-Seine, à vingt-sept kilomètres au sud-est de la capitale, que le Philosophe inconnu va la rejoindre en son château de Petit-Bourg, où la jeune femme aime se retrouver entourée de ses amis. Saint-Martin y côtoie dom Gerle et Catherine Théot. Il est intrigué par les vertus de cette dernière, mais il ne partage pas « sa doctrine sur sa mission, sur le nouvel évangile » et toutes ces idées qui enthousiasment la duchesse de Bourbon et ses amis (Mon portrait, n° 426). Certes, il voit dans la Révolution la main de la Providence, mais il réprouve les positions extrémistes de Suzette Labrousse et de Catherine Théot. Il écrira bientôt : « Je crois voir dans notre étonnante révolution, un dessein marqué de la Providence de nous faire recouvrer à nous, et successivement à bien d’autres peuples, le véritable usage de nos facultés. » (Lettre à un ami, ou considérations philosophiques et religieuses sur la Révolution française, 1796.)
Cependant, il déplore « le penchant qu’elle a pour tout le merveilleux de l’ordre inférieur, tels que les somnambules et les prophètes du jour ». Et il ajoute : « Je l’ai laissée dans sa mesure après avoir fait ce que j’ai cru de mon devoir pour l’avertir, car l’Ecce homo l’a eue un peu en vue, ainsi que quelques autres personnes livrées au même entraînement [4]. » Bathilde d’Orléans dira plus tard que Saint-Martin cherchait alors à la dissuader d’abandonner ces sciences pour « s’adonner uniquement à la prière, à l’oraison et à la lecture de l’Écriture sainte, en pratiquant les bonnes œuvres [5]».
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