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Tourlet, Notice historique sur les principaux ouvrages
du Philosophe inconnu
1804

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Joseph de Maistre

Joseph de Maistre
(Karl von Vogel)

Quelques jours plus tard, le 13 brumaire [6 novembre 1803], Le Journal des débats annonçait « M. de Saint-Martin, qui avait fondé en Allemagne une secte religieuse connue sous le nom de Martiniste. Il s'était acquis quelque célébrité pour ses opinions bizarres, son attachement aux rêveries des illuminés et son célèbre livre inintelligible Des erreurs et de la vérité ». Ce chroniqueur était sans doute mal informé, car Saint-Martin était trop modeste pour fonder une quelconque organisation.

Dans son journal, il indique d'ailleurs « Il me semble que je pouvais apprendre et non pas enseigner ; il me semble que j'étais en état d'être disciple et non pas maître. Mais, excepté mon premier éducateur Martinez de Pasqually et mon second éducateur Jacob Böhme, mort il y a 150 ans, je n'ai vu sur la terre que des gens qui voulaient être maîtres et qui n'étaient pas même en état d'être disciples. » (10).

Dans une lettre écrite à son ami Frédéric-Rodophe Salzmann quelques semaines avant sa mort il précisait « ne me regardez point comme maître, je ne le suis point, et surtout pour vous qui êtes persuadé, et qui savez quel est le seul maître auquel nous devons nous adresser » (11).

Son ami Joseph Gilbert fut très affecté par cette disparition. Comme il le disait, « le souvenir des entretiens d'un homme aussi pur empêche de désespérer de l'avenir de l'espèce humaine ; c'est le type que la Providence a offert pour montrer que même au sein d'une impiété systématique, comme celle de l'époque où il vécut, il peut jaillir une voix pure qui ramène les hommes aux sentiments de leur nature véritable » (12). Eu égard à l'amitié unissant Joseph Gilbert à son maître, la famille de Louis-Claude de Saint-Martin lui confia ses manuscrits. Parmi ces textes figuraient des œuvres posthumes.

Avec Nicolas Tournier, petit cousin du Philosophe inconnu, Joseph Gilbert en publiera quelques-unes. D'autres paraîtront ultérieurement, comme Les Nombres, un livre resté à l'état d'ébauche, publié en 1843 par Léon Chauvin, l'héritier de Joseph Gilbert. En 1978, après de patientes recherches, Robert Amadou retrouvera les manuscrits du Philosophe inconnu. Cet ensemble de documents, appelé « Fonds Z », permettra de nouvelles publications, comme Les Instructions sur la Sagesse (1986), Mon livre vert (1991) ou une version du Traité sur la réintégration des êtres de Martinès de Pasqually, d'après l'exemplaire autographe du Philosophe inconnu.

Lire Saint-Martin aujourd'hui

Au XVIIIe et au XIXe siècle, les livres de Louis-Claude de Saint-Martin connaissent un certain succès. Ils sont lus en France, en Allemagne, en Angleterre, et même en Russie. Celui que Joseph de Maistre appelle « le plus instruit, le plus sage et le plus élégant des théosophes » a légué une œuvre profonde, une philosophie s'appuyant sur une cosmogonie et une anthropogonie éclairant le christianisme à travers un ésotérisme profondément mystique.

Certes, la lecture des œuvres du Philosophe inconnu n'est pas toujours facile, car pour ne pas trahir le secret de l'initiation, il a souvent couvert ses propos d'un voile épais. Cet habillage crée de sérieuses difficultés au lecteur peu familier de la doctrine sur laquelle s'appuie son auteur, celle de Martinès de Pasqually. Il est donc important de connaître les grandes lignes du Traité sur la réintégration des êtres – et plus particulièrement de la cosmogonie exposée dans le « Grand Discours de Moïse » (§ 215–250 du Traité, voir ce texte dans la bibliothèque de ce site) – pour en saisir le sens réel.

Précisons que l'étude de ce Traité est rendue plus facile depuis que le lecteur dispose d'une publication agrémentée de nombreuses clés de lecture réalisée par Robert Amadou en 1995 (Diffusion Rosicrucienne). Paradoxalement, certains textes des œuvres posthumes du Philosophe inconnu, comme les petits traités qui ont été récemment réédités sous le titre de Les Voies de la Sagesse , constituent des outils particulièrement utiles pour approfondir le Traité de Martinès de Pasqually. D'un autre côté, il est vrai que pour comprendre la philosophie martiniste, il faut un minimum de culture biblique, et cette dernière, fondement de la culture occidentale, fait hélas défaut à beaucoup de lecteurs.

Prenant à la lettre un aphorisme de Louis-Claude de Saint-Martin indiquant que pour avancer sur la voie spirituelle « ce n'est pas la tête qu'il faut se casser mais le cœur », trop de lecteurs du Philosophe inconnu se complaisent dans une approche sentimentaliste de son œuvre. C'est là méconnaître ce que son auteur a voulu dire. Au contraire, sa vie et son œuvre nous montrent l'indispensable union que le chercheur doit réaliser entre sa tête et son cœur, entre l'étude et la prière. Comme le souligne Jean-Baptiste-Modeste Gence, ce n'est pas seulement par la faculté affective, mais aussi par celle de l'intelligence, que l'homme trouve le Principe divin qui est enfoui au plus profond de son être.

Saint-Martin en découvre le type dans son être intérieur par une opération active et spirituelle, qui est le germe de la connaissance. « C'est vers ce but que les ouvrages de l'auteur, dans l'ordre de leur composition, paraissent se diriger, en marquant progressivement, par la route qu'il a suivie, celle que l'on peut suivre dans la même carrière. » (13)

Dominique Clairembault

 

Notes :

10. Mon portrait historique et philosophique (1789-1803), publié par Robert Amadou, Paris, Juillard 1961, p. 75.

11. Lettre reproduite dans Les Cahiers de Saint-Martin n° 1, 1796, p. 90.

12. Extrait d'une lettre à Lombard du 17 juillet 1839.

13. Notice biographique sur Louis-Claude de Saint-Martin… op. cit, p. 18.

 

 

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