![]() |
Louise-Marie-Thérèse-Batilde, duchesse d'Orléans
La décapitation de Louis XVI
Dominique-Joseph Garat |
Malgré ses origines nobles, le Philosophe inconnu n'a pas trop à souffrir de la Révolution. Au moment où il quitte Strasbourg, son nom figure à côté de ceux de Condorcet et de Bernardin de Saint-Pierre sur la liste des citoyens pressentis pour être l'instituteur du jeune dauphin. À plusieurs reprises, il soutient financièrement l'action des révolutionnaires : le 16 septembre 1792, il verse 200 livres pour les frais de guerre et l'année suivante, le 7 mars, lors du recrutement de 300 000 soldats, il donne 200 livres pour les frais d'équipement. Il aide aussi sa commune en déposant, en juin 1793, 1 260 livres à la ville d'Amboise. Saint-Martin voit dans la Révolution la main de la Providence conduisant l'humanité vers sa régénération. Il livrera bientôt ses réflexions sur cet épisode de l'histoire dans Lettre à un ami, ou Considérations politiques, philosophiques et religieuses sur la Révolution française (5), une brochure publiée en 1795. Le Philosophe inconnu s'échappe parfois de son exil en Touraine pour se rendre chez ses amis parisiens. Il y retrouve sa pupille spirituelle, Mme de Bourbon, duchesse d'Orléans, chez qui il loge fréquemment, soit au palais Bourbon, soit en son château de Petit-Bourg, près de Paris. La duchesse accorde un crédit excessif au merveilleux, aux oracles et au magnétisme. Pour la détourner de toutes ces pratiques, de ces fausses voies qui donnent plus dans l'astral que dans le divin, Saint-Martin avait entrepris d'écrire un livre : Ecce Homo. Dans cet ouvrage, commencé lorsqu'il résidait en Alsace, il souligne que l'homme, étant à la fois une pensée et une parole divines, doit s'efforcer d'être une action de Dieu. Saint-Martin termine ce livre lors de son exil, et le publie en 1792.
La guerre du bien et du mal C'est dans son cabinet de Petit-Bourg, chez la duchesse de Bourbon, que le Philosophe inconnu termine en août 1792 Le Crocodile ou la Guerre du bien et du mal arrivée sous le règne de Louis XV. Ce texte occupe une place à part dans son œuvre. Il s'agit d'un roman « épico-magique » où se mêlent le fantastique, l'occulte, la satire et des éléments de la biographie de l'auteur. L'action se passe pendant la Révolution, et ses personnages comme Sédir, Ourdec, Mme Jof, Eléazar, le Crocodile ou la Société des Indépendants, sont en relation avec les principes de la doctrine martiniste. Saint-Martin ne publiera ce roman qu'en 1799, portant comme mention d'auteur : « œuvre posthume d'un amateur de choses cachées ». Il y insérera le texte qu'il avait préparé pour l'Institut : Essai sur les signes et sur les idées. Tantôt à Paris, tantôt en Touraine où son père le rappelle sans cesse, il continue à traduire les œuvres de Jacob Boehme. Son travail est facilité par la correspondance qu'il entretient depuis mai 1792 avec Kirchberger, baron de Liebistorf de Berne. La mort de son père en janvier 1793 le libère de sa tâche de garde-malade. Cependant, en avril, ses lettres le rendent suspect aux yeux des autorités. À partir de cette époque, il doit limiter ses activités épistolaires et interrompre temporairement sa correspondance avec Charlotte de Boecklin. L'année suivante, le décret interdisant aux nobles de séjourner à Paris le contraint de rester en Touraine. Pendant le triste épisode de la Seconde Terreur, du 5 septembre 1793 au 28 juillet 1794, près de 500 000 Français seront emprisonnés et 40 000 seront décapités. Le 6 avril 1793, la Convention promulgue l'arrestation de la famille Bourbon. L'amie de Saint-Martin, la duchesse d'Orléans, et son frère, Louis Philippe Joseph, duc de Chartres, sont incarcérés à Marseille. Pourtant, l'un et l'autre avaient rallié la Révolution. Le duc, Grand Maître du Grand Orient, avait renoncé à ses titres de noblesse et était devenu Philippe Egalité. Il sera pourtant décapité le 6 novembre 1793. La duchesse sera exilée en Espagne et elle ne retrouvera la liberté qu'en 1796. Tandis que la Seconde Terreur fait rage, Saint-Martin est dans sa maison de campagne de Chandon, près d'Amboise. En août 1794, travaillant comme les citoyens d'Amboise au ramassage de la bruyère, dont les cendres sont utilisés à la fabrication de la poudre pour les militaires, il songe aux bizarreries du destin qui l'ont poussé si loin du monde qu'il avait côtoyé jusqu'alors. L'École normale À la fin de l'année 1794, de nouvelles perspectives s'offrent à lui. Malgré ses cinquante et un ans, il est nommé à l'École normale, institut créé dans le but de former les professeurs de la nouvelle France. Saint-Martin, qui n'est pas homme à se contenter de philosopher dans le confort feutré des salons, est heureux d'entrer dans une « carrière d'où peut dépendre le bonheur de tant de générations ». Il vient s'installer à Paris et loge rue Tournon. Les activités de l'École débutent en janvier 1795. Il s'adonne avec plaisir à sa nouvelle mission et n'hésite pas à critiquer sévèrement la doctrine de Garat, qui, dans la lignée du sensualisme de Condillac, enseigne à l'École une philosophie matérialiste. Saint-Martin connaît là son heure de gloire. En effet, lors des séances du mois de janvier, les deux citoyens s'affrontent dans une joute oratoire qui fera une forte impression sur les quelque deux mille personnes de l'assistance (6). Comme le souligne Jacques Matter, on ne saurait trop signaler, dans l'histoire de notre philosophie, le mérite de cette intervention et « la vive impression vers le spiritualisme qu'en reçut la pensée française ». Hélas, la fermeture de l'École le 19 mai 1796 oblige Saint-Martin à rentrer à Amboise. À peine arrivé, il est nommé membre de l'assemblée des électeurs de son département. S'il accepte modestement cette mission, c'est surtout à dessein de clamer que ce n'est pas par le matérialisme que la société trouvera son équilibre, mais par des voies spirituelles. Pour Saint-Martin, le fondement de l'organisation de la société humaine est lié au principe même de l'origine divine de l'homme, et c'est là même que se situe la clé de son bonheur. Il développera ses idées dans Éclair sur l'association humaine, un livre qu'il publie en 1797. La situation matérielle de Saint-Martin devient difficile. Il vit modestement, refusant souvent l'aide que lui proposent ses amis. Dans une lettre datée du 19 juin 1797, il répond à une question que lui pose le baron de Kirchberger au sujet des rites qu'il a pratiqués dans le passé. Le Philosophe inconnu lui précise que la seule initiation qu'il prêche maintenant « est celle par où nous pouvons entrer dans le cœur de Dieu, et faire entrer le cœur de Dieu en nous, pour y faire un mariage indissoluble, qui nous rend l'ami, le frère et l'épouse de notre divin Réparateur ». Saint-Martin poursuit son travail de traducteur des œuvres de Jacob Boehme, et sur ce point, l'aide du baron de Kirchberger lui est précieuse. Hélas, son ami suisse meurt à la fin de l'année 1797, et sa disparition l'affecte beaucoup (7).
Notes : 5. Texte réédité dans le « Corpus des œuvres de philosophie en langue française » sous le titre général : Controverse avec Garat, précédé d'autres écrits philosophiques, Louis-Claude de Saint-Martin, Fayard, Paris 1990. 6. Leurs interventions seront publiées en 1801 dans le compte rendu des Séances aux Écoles Normales, Tome III, Imprimerie du Cercle Social. Texte réédité dans le « Corpus des œuvres de philosophie en langue française », op. cit . 7. Leurs lettres du 22 mai 1792 au 7 novembre 1797, très instructives au regard de la théosophie, seront publiées plus tard sous le titre Correspondances inédites de Louis-Claude de Saint-Martin, dit le Philosophe Inconnu et Kirchberger, baron de Liebistorf, membre du Conseil souverain de la République de Berne, Dantu, Paris, 1862.
|
||
© Les textes, documents et illustrations publiés sur ce site sont protégés par un copyright ; leur reproduction, partielle ou intégrale, est interdite. |
|||
| | Haut de page | Suite | |