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Note

  1. Il s'agit de la prophétesse Catherine Théot

On peut juger que les espérances d'un homme qui avait une faim si vive des réalités, ne pouvaient que croître avec l'âge. Aussi disait-il qu'entré dans sa soixantaine, en 1803, il avançait, grâce à Dieu, vers les grandes jouissances qui lui étaient annoncées depuis longtemps. Il se félicitait d'avoir connu, quoique tard, l'auteur du Génie du christianisme ; ce qui consolait sa religion de la perte récente de La Harpe. Il avait eu des avertissements d'un ennemi physique, le même que celui qui avait enlevé son père, mais il était loin de s'en affliger ; et la Providence, disait-il, l'avait toujours trop bien soigné pour qu'il eût autre chose que des grâces à lui rendre. La vue d'Aunay, près de Sceaux où il possédait un ami, lui avait toujours offert des beautés naturelles qui élevaient son esprit vers leur modèle, et le faisaient soupirer, comme les vieillards d'Israël, qui, en voyant le nouveau Temple, regrettaient les charmes de l'ancien. Une semblable idée l'avait suivi dans tout le cours de ses années ; et son vœu était de la conserver jusqu'au bout.

Il semblait pressentir sa fin. Un entretien qu'il avait désiré avoir avec un mathématicien profond sur la science des nombres, dont le sens caché l'occupait toujours, eut lieu en effet avec M. de Rossel, par l'entremise de l'auteur de cette notice. Il dit, en finissant : « Je sens que je m'en vais : la Providence peut m'appeler ; je suis prêt. Les germes que j'ai tâché de semer fructifieront ; je pars demain pour la campagne d'un de mes amis : je rends grâces au Ciel de m'avoir accordé la dernière faveur que je demandais. » Il dit alors adieu à M. de Rossel, et nous serra la main.

Le jour suivant, en effet, il se rendit à la maison de campagne de M. le comte Lenoir-Laroche, à ce même Aunay qu'il avait tant aimé. Après un léger repas, s'étant retiré dans sa chambre, il eut une attaque d'apoplexie. Quoique sa langue fût embarrassée, il put cependant se faire entendre de ses amis, accourus et réunis auprès de lui. Sentant que tout secours humain devenait inutile, il exhorta tous ceux qui l'entouraient à mettre leur confiance dans la Providence, et à vivre entre eux en frères, dans les sentiments évangéliques. Ensuite il pria Dieu en silence ; et il expira sans agonie et sans douleur, le 14 octobre 1803.

Quoique Saint-Martin fût encore alors assez répandu, ce philosophe était généralement si peu connu dans le monde que les feuilles publiques annonçant son décès le confondirent avec Martines Pasqually, son maître, mort en 1779 à Saint-Domingue. Bien que le disciple ait passé pour le chef d'une doctrine religieuse, ses sentiments, comme on l'a dit, étaient bien loin d'être dictés par des vues particulières ou exclusives. Tous ses discours et ses écrits avaient pour objet au contraire de montrer que la voie de la vérité pouvait s'ouvrir à tous les hommes vraiment chrétiens, par la méditation ; non que Saint-Martin, comme l'a avancé l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, ne crût pas à la légitimité du sacerdoce chrétien, mais il pensait que partout l'institution du Christ pouvait s'opérer par la foi sincère aux pouvoirs et aux mérites du Rédempteur.

Comment un écrivain professant un christianisme aussi indulgent avait-il pu encourir, d'un autre côté, l'animadversion des prétendus apôtres de la tolérance et de la philanthropie ? C'est que sa religion n'était ni politique ni feinte ; c'est que les clartés qui partaient de sa conviction, malgré les nuages dont il semble s'envelop per, offusquaient les lumières du philosophisme. Saint-Martin a beaucoup écrit ; et ses livres développent toujours par degrés, avec plus de force et de netteté, le caractère religieux dont ils portent l'empreinte. Ils ont été de plus commentés, et traduits en partie, mais principalement dans les langues du Nord de l'Europe.

On va voir, par un coup d'œil général sur la doctrine de l'auteur, dont chacun de ses écrits offrira un point de vue particulier, qu'il n'est pas étonnant que des esprits égarés par la passion, ou livrés aux erreurs des sens, n'aient pu l'entendre ni le goûter. Mais il est permis de croire qu'à mesure que les idées morales et les sentiments religieux renaissants se simplifieront en s'épurant par l'influence d'une culture de l'esprit plus étendue, on sentira le besoin d'opposer un spiritualisme éclairé et raisonnable à cette tendance des sciences naturelles vers un matérialisme qui attribue aux organes physiques des facultés et des fonctions, et qui fait, d'agents passifs et aveugles, le principe de l'activité et de l'intelligence.

Les ouvrages de Saint-Martin ont pour but, non seulement d'expliquer la nature par l'homme, mais de ramener toutes nos connaissances au Principe dont l'esprit humain peut devenir le centre. La nature actuelle, déchue et divisée d'avec elle-même et d'avec l'homme, conserve néanmoins dans ses lois, comme l'homme dans plusieurs de ses facultés, une disposition à rentrer dans l'unité originelle. Par ce double rapport, la nature se met en harmonie avec l'homme, de même que l'homme se coordonne à son Principe. Il suit de là que le nosce te ipsum doit embrasser dans l'idée du moi, la notion du moi rationnel et celle du moi spirituel. Cette connaissance n'est donc pas la simple théorie d'un type ou sujet de nos idées, que Platon conclut de la notion d'archétype, tirée elle-même des idées d'unité et d'objet.

Descartes et Leibniz descendent aussi, par une idée commune, de l'abstrait au sensible, mais après s'être élevés du sujet à l'objet, le premier par voie de conception, le second par la voie de l' aperception. Kant, ne dépassant pas la limite du sensible, sépare l'objet abstrait d'avec le sujet, et le laisse dans le rang des notions générales dont sa raison intuitive ne peut rendre compte. Suivant Saint-Martin, l'homme, pris pour sujet, ne conçoit ni n'aperçoit pas simplement l'objet abstrait de sa pensée : il le reçoit, mais d'une autre source que celle des impressions sensibles (voir ci-après, Bibiographie, n° II). De plus, l'homme qui se recueille, et qui fait abnégation, par sa volonté, de toutes les choses extérieures, opère et obtient la connaissance intime du Principe même de la pensée ou de la parole, c'est-à-dire de son Prototype, ou du Verbe, dont il est originairement l'image et le type. L'Être divin se révèle ainsi à l'esprit de l'homme ; et, en même temps, se manifestent les connaissances qui sont en rapport avec nous-mêmes et avec la nature des choses. C'est à cette nature originelle, où l'homme se trouvait en harmonie avec son Principe, qu'il doit tendre, par son œuvre et son désir, en réunissant sa volonté à celle du Réparateur. Alors, l'image divine se reforme, l'âme humaine se régénère, les beautés de l'ordre se découvrent, et la communication entre Dieu et l'homme est rétablie.

On voit, d'après cet aperçu de la doctrine de Saint-Martin, que le spiritualisme, dont la voie lui avait été d'abord ouverte par Pasqually, et ensuite aplanie par Jacob Boehme, n'était plus simplement la science des esprits, mais celle de Dieu. Les mystiques du Moyen Âge et ceux de l'école de Fénelon, en s'unissant par la contemplation à leur Principe suivant la doctrine de leur maître Rusbrock, étaient absorbés en Dieu par l'affection. Ici, c'est une porte plus élevée : ce n'est pas seulement la faculté affective, c'est la faculté intellectuelle, qui connaît en elle son Principe divin, et par lui, le modèle de cette nature que Malebranche voyait non activement en lui- même, mais spéculativement en Dieu, et dont Saint-Martin découvre le type dans son être intérieur par une opération active et spirituelle, qui est le germe de la connaissance. C'est vers ce but que les ouvrages de l'auteur, dans l'ordre de leur composition, paraissent se diriger, en marquant progressivement, par la route qu'il a suivie, celle que l'on peut suivre dans la même carrière. Considéré d'abord comme auteur, et ensuite comme traducteur, l'un n'est encore que la prolongation ou le complément de l'autre, parce que c'est toujours le même esprit.