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Note

  1. Il s'agit de la prophétesse Catherine Théot

Retourné paisiblement et avec honneur dans son département, il fit partie en 1795 des premières assemblées électorales, mais il ne fut membre d'aucun corps législatif. La paix entre la France et la Suisse rendit plus active avec Berne sa relation, qui lui servit d'intermédiaire pour une autre correspondance de prédilection à Strasbourg, suspendue par les circonstances. C'était aussi, plus que jamais, entre les deux amis, un commerce d'explications pour l'un sur le texte de Jacob Boehme, et d'éclaircissements pour l'autre sur la doctrine de Saint-Martin. Les écrits de notre philosophe en avaient besoin, même ceux où il paraît plus clair, et où les traits de lumière qu'il fait jaillir laissent quelquefois désirer qu'il se montre plus à découvert.

Au milieu d'une révolution au sujet de laquelle il disait, dans son langage spiritualiste, que la France avait été visitée la première et très sévèrement parce qu'elle avait été la plus coupable, il osa émettre des principes bien différents de ceux qui étaient alors professés, quoiqu'il donnât l'exemple de la soumission à l'ordre établi. Dans son Éclair, entre autres, sur l'association humaine, il montre la base lumineuse de l'ordre social dans le régime théocratique comme le seul vraiment légitime. Mais il n'avait nullement en vue de fonder une secte. Ses écrits anonymes étaient toujours ceux du Philosophe Inconnu : il les distribuait à quelques amis, et leur recommandait le secret. Ses motifs, en remontant à Dieu comme principe de l'autorité, étaient simplement de ramener les hommes, depuis la houlette jusqu'au sceptre, à cette unité de principe dont le pâtre et le prince devaient trouver la loi en eux-mêmes, sans avoir besoin de recourir à aucun livre, ni même aux siens.

La vue intérieure et recueillie par laquelle l'homme cherche à opérer en lui la connaissance du principe même des réalités, vue bien supérieure à l'intuition purement rationnelle de Kant, est l'idée qui finit par dominer dans les écrits de l'auteur, dans celui même de la forme la moins grave, sous laquelle il a dérobé sa philosophie, lorsque le sujet pouvait prêter à la satire. Un ton de gaieté, qui lui échappe et qu'il se reproche, était plutôt dans son humeur que dans son tour d'esprit méditatif, et dans son caractère porté à la bonhomie. Il avait lu également les Méditations de Descartes et les ouvrages de Rabelais. Il aimait d'autant plus à visiter les lieux où ils avaient pris naissance, que leur contrée était aussi la sienne. On explique ainsi comment sa gravité avait pu se dérider en composant à la fois Le Ministère de l'Homme-Esprit, ouvrage des plus sérieux comme des plus élevés, et Le Crocodile, poème grotesque des plus bizarres, même après Rabelais : c'est une fiction allégorique, qui met aux prises le bien et le mal, et qui couvre, sous une enveloppe de féerie, des instructions et une critique dont la vérité trop nue aurait pu blesser des corps scientifiques et littéraires. Au milieu de ce roman énigmatique et obscur, se trouvent quatre-vingts pages d'une métaphysique lumineuse et profonde concernant la question de l' influence des signes sur la formation des idées, proposée par l'Institut. La discussion de cette question amène des résultats singuliers, par les notions tirées en partie de l'ordre spirituel auxquelles elle touche, telles que le désir, antérieur ou supérieur à l'idée, etc. ; notions qu'il appuie des plus puissants motifs.

À cette époque, les vues et les sentiments élevés qui lui faisaient admirer son bon philosophe allemand, se répandaient jusque dans les questions de l'ordre naturel qu'il traitait. D'après ses aperçus devenus plus féconds, porté à découvrir, sous la nature temporelle et visible, un monde intérieur et invisible qu'elle devait manifester selon lui par la culture à l'homme intellectuel et moral, il ne pouvait rester étranger à aucune science. Il suivait le progrès des découvertes dans chaque genre de connaissances, et en comparait les données avec celles qu'il avait acquises dans Jacob Boehme et par ses propres réflexions. C'est en fouillant ainsi dans un monde inconnu qu'il composa et produisit L'Esprit des choses, où il s'efforce de soulever un coin du voile, et de jeter quelques lueurs sur une nature qui lui semblait n'avoir été dévoilée, par une sorte d'inspiration, que pour les regards de Boehme. On conçoit, dans cette hypothèse, que les sciences, dont il avait parcouru le cercle, étant alors bien moins avancées qu'aujourd'hui, si l'on excepte ce que la connaissance de l'homme intérieur avait pu lui révéler par la méditation, il a dû rester en arrière dans plusieurs de ses explications qui ne s'accordent pas toujours avec les nouvelles découvertes, indépendamment de ce qu'elles s'éloignent nécessairement des opinions reçues.

Malgré l'étendue de ses connaissances et l'originalité de ses idées qui lui faisait tout ramener à son spiritualisme, on admirait dans Saint-Martin un sens droit et une modestie simple et aimable. Son caractère liant et son esprit communicatif lui eussent acquis sans doute beaucoup de partisans ; mais il ne cherchait point à faire des prosélytes  : il ne voulait que des amis qui fussent disciples, non simplement de ses livres, mais d'eux-mêmes. Il tenait un journal de ses liaisons  ; et, de même que les traductions de son cher philosophe étaient des provisions pour ses vieux jours, il regardait ses nouveaux amis comme des acquisitions, et il se jugeait très riche en rentes d'âmes. À voir son air humble et son extérieur simple, on ne soupçonnait ni la science profonde, ni les lumières extraordinaires, ni les hautes vertus qu'il recelait. Mais la candeur, la paix de ses entretiens, et, l'on ose dire, l'atmosphère de bienfaisance qui semblait se répandre autour de lui, manifestaient l'homme sage et le nouvel homme qu'avaient formé la philosophie et la religion.

Les amis de la morale aimeront à se rappeler une conversation qu'eut M. de Gérando avec notre philosophe sur les spectacles (Archives littéraires, n° III, 1804). Saint-Martin les avait beaucoup aimés. Souvent, pendant les quinze dernières années de sa vie, il s'était mis en route pour jouir de l'émotion que lui promettait la vue d'une action vertueuse mise en scène par Corneille ou Racine. Mais en chemin, la pensée lui venait que ce n'était que l'ombre de la vertu dont il allait acheter la jouissance ; et qu'avec le même argent il pouvait en réaliser l'image. Jamais il n'avait pu, disait-il, résister à cette idée : il montait chez un malheureux, y laissait la valeur de son billet de parterre, et rentrait chez lui, satisfait et bien payé de ce sacrifice.