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Vers la fin de la même année, quoique sa qualité de noble lui interdît le séjour de Paris jusqu'à la paix, il fut désigné par le district d'Amboise comme un des élèves aux Écoles normales destinées à former des instituteurs pour propager l'instruction. Après avoir, comme Socrate, consulté son génie, Saint-Martin accepta cette mission, dans l'espérance, disait-il, qu'il pourrait, à l'aide de Dieu, en présence de deux mille auditeurs animés de ce qu'il appelait le spiritus mundi, déployer utilement son caractère de spiritualité religieuse, et combattre avec succès le philosophisme matériel et anti-social. Requis de rentrer dans la capitale, il y vint en effet tout à propos pour défendre et développer la cause du sens moral, contre le professeur de la doctrine du sens physique ou de l'analyse de l'entendement humain. La pierre qu'il jeta, ce sont ses termes, au front de l'analyste-philosophe, ne fut point perdue ; et elle retentit encore dans les débats dont le sou venir nous est resté (Correspondance inédite de Saint-Martin avec Kirchberger, 19 mars 1795).

Retourné paisiblement et avec honneur dans son département, il fit partie en 1795 des premières assemblées électorales, mais il ne fut membre d'aucun corps législatif. La paix entre la France et la Suisse rendit plus active avec Berne sa relation, qui lui servit d'intermédiaire pour une autre correspondance de prédilection à Strasbourg, suspendue par les circonstances. C'était aussi, plus que jamais, entre les deux amis, un commerce d'explications pour l'un sur le texte de Jacob Boehme, et d'éclaircissements pour l'autre sur la doctrine de Saint-Martin. Les écrits de notre philosophe en avaient besoin, même ceux où il paraît plus clair, et où les traits de lumière qu'il fait jaillir laissent quelquefois désirer qu'il se montre plus à découvert.

Au milieu d'une révolution au sujet de laquelle il disait, dans son langage spiritualiste, que la France avait été visitée la première et très sévèrement parce qu'elle avait été la plus coupable, il osa émettre des principes bien différents de ceux qui étaient alors professés, quoiqu'il donnât l'exemple de la soumission à l'ordre établi. Dans son Éclair, entre autres, sur l'association humaine, il montre la base lumineuse de l'ordre social dans le régime théocratique comme le seul vraiment légitime. Mais il n'avait nullement en vue de fonder une secte. Ses écrits anonymes étaient toujours ceux du Philosophe Inconnu : il les distribuait à quelques amis, et leur recommandait le secret. Ses motifs, en remontant à Dieu comme principe de l'autorité, étaient simplement de ramener les hommes, depuis la houlette jusqu'au sceptre, à cette unité de principe dont le pâtre et le prince devaient trouver la loi en eux-mêmes, sans avoir besoin de recourir à aucun livre, ni même aux siens.

La vue intérieure et recueillie par laquelle l'homme cherche à opérer en lui la connaissance du principe même des réalités, vue bien supérieure à l'intuition purement rationnelle de Kant, est l'idée qui finit par dominer dans les écrits de l'auteur, dans celui même de la forme la moins grave, sous laquelle il a dérobé sa philosophie, lorsque le sujet pouvait prêter à la satire. Un ton de gaieté, qui lui échappe et qu'il se reproche, était plutôt dans son humeur que dans son tour d'esprit méditatif, et dans son caractère porté à la bonhomie. Il avait lu également les Méditations de Descartes et les ouvrages de Rabelais. Il aimait d'autant plus à visiter les lieux où ils avaient pris naissance, que leur contrée était aussi la sienne. On explique ainsi comment sa gravité avait pu se dérider en composant à la fois Le Ministère de l'Homme-Esprit, ouvrage des plus sérieux comme des plus élevés, et Le Crocodile, poème grotesque des plus bizarres, même après Rabelais : c'est une fiction allégorique, qui met aux prises le bien et le mal, et qui couvre, sous une enveloppe de féerie, des instructions et une critique dont la vérité trop nue aurait pu blesser des corps scientifiques et littéraires. Au milieu de ce roman énigmatique et obscur, se trouvent quatre-vingts pages d'une métaphysique lumineuse et profonde concernant la question de l' influence des signes sur la formation des idées, proposée par l'Institut. La discussion de cette question amène des résultats singuliers, par les notions tirées en partie de l'ordre spirituel auxquelles elle touche, telles que le désir, antérieur ou supérieur à l'idée, etc. ; notions qu'il appuie des plus puissants motifs.

À cette époque, les vues et les sentiments élevés qui lui faisaient admirer son bon philosophe allemand, se répandaient jusque dans les questions de l'ordre naturel qu'il traitait. D'après ses aperçus devenus plus féconds, porté à découvrir, sous la nature temporelle et visible, un monde intérieur et invisible qu'elle devait manifester selon lui par la culture à l'homme intellectuel et moral, il ne pouvait rester étranger à aucune science. Il suivait le progrès des découvertes dans chaque genre de connaissances, et en comparait les données avec celles qu'il avait acquises dans Jacob Boehme et par ses propres réflexions. C'est en fouillant ainsi dans un monde inconnu qu'il composa et produisit L'Esprit des choses, où il s'efforce de soulever un coin du voile, et de jeter quelques lueurs sur une nature qui lui semblait n'avoir été dévoilée, par une sorte d'inspiration, que pour les regards de Boehme. On conçoit, dans cette hypothèse, que les sciences, dont il avait parcouru le cercle, étant alors bien moins avancées qu'aujourd'hui, si l'on excepte ce que la connaissance de l'homme intérieur avait pu lui révéler par la méditation, il a dû rester en arrière dans plusieurs de ses explications qui ne s'accordent pas toujours avec les nouvelles découvertes, indépendamment de ce qu'elles s'éloignent nécessairement des opinions reçues.

Malgré l'étendue de ses connaissances et l'originalité de ses idées qui lui faisait tout ramener à son spiritualisme, on admirait dans Saint-Martin un sens droit et une modestie simple et aimable. Son caractère liant et son esprit communicatif lui eussent acquis sans doute beaucoup de partisans ; mais il ne cherchait point à faire des prosélytes  : il ne voulait que des amis qui fussent disciples, non simplement de ses livres, mais d'eux-mêmes. Il tenait un journal de ses liaisons  ; et, de même que les traductions de son cher philosophe étaient des provisions pour ses vieux jours, il regardait ses nouveaux amis comme des acquisitions, et il se jugeait très riche en rentes d'âmes. À voir son air humble et son extérieur simple, on ne soupçonnait ni la science profonde, ni les lumières extraordinaires, ni les hautes vertus qu'il recelait. Mais la candeur, la paix de ses entretiens, et, l'on ose dire, l'atmosphère de bienfaisance qui semblait se répandre autour de lui, manifestaient l'homme sage et le nouvel homme qu'avaient formé la philosophie et la religion.

Les amis de la morale aimeront à se rappeler une conversation qu'eut M. de Gérando avec notre philosophe sur les spectacles (Archives littéraires, n° III, 1804). Saint-Martin les avait beaucoup aimés. Souvent, pendant les quinze dernières années de sa vie, il s'était mis en route pour jouir de l'émotion que lui promettait la vue d'une action vertueuse mise en scène par Corneille ou Racine. Mais en chemin, la pensée lui venait que ce n'était que l'ombre de la vertu dont il allait acheter la jouissance ; et qu'avec le même argent il pouvait en réaliser l'image. Jamais il n'avait pu, disait-il, résister à cette idée : il montait chez un malheureux, y laissait la valeur de son billet de parterre, et rentrait chez lui, satisfait et bien payé de ce sacrifice.

On peut juger que les espérances d'un homme qui avait une faim si vive des réalités, ne pouvaient que croître avec l'âge. Aussi disait-il qu'entré dans sa soixantaine, en 1803, il avançait, grâce à Dieu, vers les grandes jouissances qui lui étaient annoncées depuis longtemps. Il se félicitait d'avoir connu, quoique tard, l'auteur du Génie du christianisme ; ce qui consolait sa religion de la perte récente de La Harpe. Il avait eu des avertissements d'un ennemi physique, le même que celui qui avait enlevé son père, mais il était loin de s'en affliger ; et la Providence, disait-il, l'avait toujours trop bien soigné pour qu'il eût autre chose que des grâces à lui rendre. La vue d'Aunay, près de Sceaux où il possédait un ami, lui avait toujours offert des beautés naturelles qui élevaient son esprit vers leur modèle, et le faisaient soupirer, comme les vieillards d'Israël, qui, en voyant le nouveau Temple, regrettaient les charmes de l'ancien. Une semblable idée l'avait suivi dans tout le cours de ses années ; et son vœu était de la conserver jusqu'au bout.

Il semblait pressentir sa fin. Un entretien qu'il avait désiré avoir avec un mathématicien profond sur la science des nombres, dont le sens caché l'occupait toujours, eut lieu en effet avec M. de Rossel, par l'entremise de l'auteur de cette notice. Il dit, en finissant : « Je sens que je m'en vais : la Providence peut m'appeler ; je suis prêt. Les germes que j'ai tâché de semer fructifieront ; je pars demain pour la campagne d'un de mes amis : je rends grâces au Ciel de m'avoir accordé la dernière faveur que je demandais. » Il dit alors adieu à M. de Rossel, et nous serra la main.

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