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Amateur de tout ce qui pouvait lui faire reconnaître une vérité, surtout dans les sciences soumises à des principes exacts, l'étude des mathématiques dont Saint-Martin s'occupait pour y découvrir l'esprit que pouvait receler la connaissance des nombres, occasionna sa liaison avec Lalande ; mais ils étaient trop antipathiques : elle dura peu. Quoiqu'il ne crût pas à son athéisme, il le voyait néanmoins placé de manière à s'enfoncer de plus en plus dans ce système. Notre philosophe s'estimait avoir plus de rapports avec J.-J. Rousseau, qu'il avait étudié. Il pensait, comme lui, que les hommes étaient naturellement bons : mais il entendait, par la nature, celle qu'ils avaient originairement perdue, et qu'ils pouvaient recouvrer par leur intention ; car il les jugeait, dans le monde, plutôt entraînés par l'habitude vicieuse que par la méchanceté. À cet égard, il ressemblait peu à Rousseau, qu'il regardait comme misanthrope par excès de sensibilité et voyant les hommes non tels qu'ils étaient, mais tels qu'il voulait qu'ils fussent.

Quant à lui, au contraire, il aima toujours les hommes, comme meilleurs au fond qu'ils ne paraissaient être ; et les charmes de la bonne société lui faisaient imaginer ce que pouvait valoir une réunion plus parfaite dans ses rapports intimes avec son Principe. Aussi ses occupations, comme ses plaisirs, furent toujours conformes à cette disposition. La musique instrumentale, des promenades champêtres, des conversations amicales, étaient les délassements de son esprit ; et des actes de bienfaisance, ceux de son âme. Il n'avait rien à lui, tant qu'il lui restait quelque chose à donner ; et il recevait toujours en satisfaction plus qu'il ne donnait. Dans ses entretiens, il trouvait aussi toujours à gagner. C'est même à ses liaisons avec des personnages des plus distingués par leur rang (tels que le marquis de Lusignan, le maréchal de r ichelieu, le duc d'Orléans, la duchesse de Bourbon, le chevalier de Bouflers, etc.), qui trouvaient avec raison son spiritualisme trop élevé pour l'esprit du siècle, qu'il dit avoir dû la confirmation et le développement de ses idées sur les grands objets dont il cherchait le Principe, en s'entretenant avec lui-même et avec les personnes les moins prévenues. Il voyagea, dans cette vue, comme Pythagore, pour étudier l'homme et la nature, et pour confronter le témoignage des autres avec le sien. C'était à lui que pouvait plus réellement s'appliquer la devise de Jean-Jacques : Vitam impendere vero . Tout entier à la recherche de la vérité, le but constant de ses études et de ses ouvrages, Saint-Martin quitta enfin le service militaire pour se livrer tout à fait à son objet, et au ministère, en quelque sorte spirituel, auquel il se sentait appelé.

Ce fut à Strasbourg que, par l'organe d'une amie (M me Boecklin), il eut la connaissance des ouvrages du philosophe teutonique Jacob Boehme, regardé en France comme un visionnaire ; et il étudia dans un âge avancé la langue allemande, afin d'entendre et de traduire pour son usage, en français, les ouvrages de cet illuminé célèbre, qui lui découvrirent ce que, dans les documents de son premier maître, il n'avait fait qu'entrevoir. Il le regarda toujours depuis comme la plus grande lumière humaine qui eût paru. Saint-Martin visita l'Angleterre, où il se lia, en 1787, avec l'ambassadeur Barthélemy, et connut William Law, éditeur d'une version anglaise et d'un précis des livres de Jacob Boehme. En 1788, il fit un voyage à Rome avec le prince Alexis Gallitzin, qui dit à M. Fortia d'Urban ce mot remarquable : « Je ne suis véritablement un homme que depuis que j'ai connu M. de Saint-Martin. » De retour de ses excursions en Italie, en Allemagne et en Angleterre, il ne put se défendre d'accepter la croix de Saint-Louis, dont il ne se croyait pas digne, quoiqu'il la dût plus à la noblesse de ses sentiments qu'à ses services.

La Révolution, dans ses diverses phases, trouva Saint-Martin toujours le même, toujours allant droit à son but : Justum et tenacem propositi virum. Élevé par ses principes au-dessus des considérations de la naissance ou de l'opinion, il n'émigra point ; et, tout en ayant horreur des désordres et des excès, soit de l'anarchie, soit du despotisme, il vit les desseins terribles de la Providence dans la Révolution française, et crut voir un grand instrument temporel dans l'homme qui vint plus tard la comprimer. C'est à l'époque de 1793, où l'esprit de famille semblait être, comme la société, en dissolution, que Saint-Martin alla donner ses soins constants et rendre les derniers devoirs à un père infirme et paralytique. En même temps, malgré l'état de gêne que sa modique fortune, dans cette circonstance, lui faisait éprouver, il contri buait, en qualité de citoyen, aux besoins publics de sa commune. De retour dans la capitale, mais compris bientôt dans le décret d'expulsion du 27 germinal an II contre les nobles, il se résigna et quitta Paris.

Pendant que la plupart des hommes s'occupaient des intérêts politiques qui agitaient les nations, il correspondait sur des objets élevés et abstraits, mais importants par leur influence sur la destinée et la nature de l'homme, avec un baron suisse, membre du conseil souverain de Berne (voir « Kirchberger » dans la Biographie universelle). Vivant solitaire, séparé de ses connaissances, au milieu d'une mer de passions orageuses, il se regardait, dans son isolement, comme le Robinson Crusoé de la spiritualité. Cependant, une prétendue conjuration d'une association religieuse, sous le nom de la Mère de Dieu [1], étant alors exposée devant la justice révolutionnaire, il ne fut point à l'abri d'un mandat d'arrêt. Heureusement, le 9 Thermidor survint. Sa correspondance avec le baron suisse, naturaliste et philosophe religieux, qui, porté vers les manifestations extérieures et sensibles, le questionnait sur ces matières, aurait pu le faire suspecter : le philosophe spiritualiste, à la vérité, ramenait toujours son ami au sens moral et intérieur, et le renvoyait à son chérissime Boehme. Ils se lièrent intimement, sans jamais se voir ; et ils s'échangèrent réciproquement leurs portraits. Durant le discrédit total des assignats, le Français accepta du Suisse, mais seulement en dépôt, l'offre d'une somme en numéraire, dont sa philosophie, ou plutôt la foi évangélique, lui avait appris à pouvoir se passer. Tout en estimant la fermeté de Jean-Jacques, il trouvait peu séant dans la bouche d'un homme qui prêchait tant la bienfaisance, d'en arrêter le libre cours en refusant les dons. Saint-Martin, de son côté, offrait généreusement au Suisse, dont la maison de Morat fut pillée lors de l'invasion française, plusieurs pièces d'argenterie qui lui restaient.

Fidèle à ses devoirs publics comme à ceux de l'amitié, il acquittait alors personnellement son service dans la garde nationale. Il nous apprend qu'il montait la sienne, en 1794, au Temple, où était détenu le fils de Louis XVI. On l'avait compris, trois ans auparavant, sur la liste des candidats pour le choix d'un gouverneur du Dauphin. En mai 1794, chargé de dresser l'état de la partie donnée à sa commune des livres provenant des dépôts nationaux, ce qui l'intéressa surtout, c'est qu'il y trouva des richesses spirituelles dans une Vie de la sœur Marguerite du Saint-Sacrement.

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Notes :

[1] Il s'agit de la prophétesse Catherine Théot.


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