Saint-Martin - Le Philosophe inconnu – Ier partie – 4
Sa douceur, son amabilité, son procédé modeste et qui ne se découvrait avec effusion que dans l'intimité, ne laissaient pas de recouvrir un grand orgueil naïf. Bien qu'il confessât qu'il n'était qu'un demi-esprit, qu'un demi-élu, et qu'il reconnût ce qui lui manquait en puissance et en véritable magie morale pour combattre des hommes complets en mollesse et en corruption, il se croyait l'émule des plus grands opérateurs apostoliques dans le passé, et il inclinait même à penser tout bas que sur certains points il était allé plus loin qu'aucun d'eux. C'est là une sorte de danger auquel n'échappent pas ces âmes humbles et douces, lorsqu'elles prétendent agir et marcher toutes seules dans les sentiers du divin, et faire œuvre d'apôtre et de pape en ce monde : il se trouve qu'il y a un énorme Léviathan d'orgueil caché et dormant au fond de leur lac tranquille [7]. – Et qu'il ne vienne pas nous dire que ce qu'il sent est plus beau que de l'orgueil, ce n'en est que le plus subtil et le plus spécieux déguisement.
Je ne prétends point flatter ici Saint-Martin et je tiens à le montrer tel que je le conçois et qu'il m'apparaît après une longue connaissance plutôt qu'après une étude bien régulière. S'il se sépare de son siècle par la pureté morale et par une vive pensée de spiritualité divine, il en participe sur d'autres points essentiels de sa doctrine, et il en porte le cachet. Témoin des désordres et du relâchement du haut clergé d'alors, jugeant du sacerdoce par ce qu'il en voit, et ne soupçonnant pas ce que la persécution prochaine peut y régénérer, il est au fond un ennemi, et il se croit d'avance l'héritier et le successeur. Il est hostile et volontiers méprisant à l'Église, et il croit à sa propre petite Église qu'il voit déjà en idée dominante et universelle. Lorsque arrive la Révolution avec ses rigueurs et ses spoliations fatales, persuadé de l'idée que c'est une expiation divine, il a une pitié médiocre pour les personnes. Les horreurs dont il est témoin, et dont il s'estime préservé tout exprès par une sollicitude particulière de la Providence, ne l'émeuvent qu'assez légèrement, et n'interrompent qu'à peine le cours de ce qu'il appelle sa délicieuse carrière spirituelle :
En réfléchissant, dit-il en un endroit, sur les rigueurs de la justice divine qui sont tombées sur le peuple français dans la Révolution, et qui le menacent encore, j'ai éprouvé que c'était un décret de la part de la Providence ; que tout ce que pouvaient faire dans cette circonstance les hommes de désir, c'était d'obtenir par leurs prières que ces fléaux les épargnassent, mais qu'ils ne pouvaient atteindre jusqu'à obtenir de les empêcher de tomber sur les coupables et sur les victimes.
Les hommes de désir, en ceci, me paraissent prendre leur parti des douleurs publiques un peu trop commodément.
Cette hostilité à l'Église établie et déjà persécutée, cet orgueilleux sentiment rival qu'on ne s'attendrait guère à trouver chez un homme de paix et d'humilité, se désarmera un peu vers la fin de sa carrière. Ce qu'il faut lui demander en attendant, avant de pousser plus loin le récit de sa vie et pour nous bien persuader qu'il mérite l'examen et l'attention de tous, ce sont les pensées du cœur, les mouvements puisés dans la sublime logique de l'amour ; car c'est à quoi il était le plus sensible et le plus propre :
J'ai été attendri un jour jusqu'aux larmes, dit-il, à ces paroles d'un prédicateur : Comment Dieu ne serait-il pas absent de nos prières, puisque nous n'y sommes pas présents nous-mêmes ?
Quand j'ai aimé plus que Dieu quelque chose qui n'était pas Dieu, je suis devenu souffrant et malheureux : quand je suis revenu à aimer Dieu plus que toute autre chose, je me suis senti renaître, et le bonheur n'a pas tardé à revenir en moi.
Tout consiste pour l'homme à enrôler tous ses désirs sous le grand étendard ; combien de fois me suis-je dit cela, et combien de fois y ai-je manqué ?
J'aurais peut-être été bien malheureux sur la terre si j'avais eu ce que le monde appelle du pain ; car il ne m'aurait rien manqué. Or, il faut ici-bas qu'il nous manque quelque chose pour que nous y soyons à notre place.
Heureux ceux qui n'écrivent qu'avec leurs larmes !
Quand je n'ai eu à combattre que des erreurs, je me suis senti tout de feu ; quand j'ai eu à combattre des passions, je me suis trouvé tout de glace. J'ai remarqué que lorsqu'on ne discutait que des erreurs, la lumière se montrait de plus en plus ; j'ai remarqué que quand on se battait avec des passions, la fureur et les ténèbres ne faisaient que s'accroître. Telle qu'est la semence, telle est la récolte, et cela dans tous les genres.
Ce sont là des paroles d'or. Quand ses pensées viennent bien, c'est élevé, distingué et fin ; ce n'est point au sens commun qu'il vise, c'est au sens distingué ; c'est celui-là seul qui convient à ses inclinations et à la mesure qui lui a été donnée :
J'ai vu que les hommes étaient étonnés de mourir et qu'ils n'étaient point étonnés de naître : c'est là cependant ce qui mériterait le plus leur surprise et leur admiration.
C'est une chose douloureuse de voir les hommes ne s'apporter réciproquement (dans la société) que le poids et le vide de leurs jours, pendant qu'ils ne devraient tous s'en apporter que les fruits et les fleurs.
Ceux que j'appelle réellement mes amis, je voudrais les voir à toutes les heures et à tous les instants, car ce n'est que par un usage continu de l'amitié qu'elle peut montrer tout ce qu'elle est, et rendre tout ce qu'elle vaut. Ceux qui me nomment quelquefois leur ami et qui n'ont pas ces mêmes idées et ces mêmes désirs sont simplement des amis de surface.
C'est un grand tort aux yeux des hommes que d'être un tableau sans cadre, tant ils sont habitués à voir des cadres sans tableaux.
Je ne veux pas abuser avec Saint-Martin des pensées détachées, sachant qu'il a dit, de celles mêmes qu'il écrivait : « Les pensées détachées ne conviennent qu'aux esprits très faibles ou qu'aux esprits très forts ; mais, pour ceux qui sont entre ces extrêmes, il leur faut des ouvrages suivis qui les nourrissent, les échauffent et les éclairent tout à la fois. » Saint-Martin n'ayant écrit aucun ouvrage qu'un lecteur ordinaire puisse lire de suite, il faut bien en venir aux pensées et aux extraits avec lui pour en donner quelque idée au monde. Lavater, en louant le meilleur ouvrage de Saint-Martin, L'Homme de désir, avouait ingénument qu'il ne l'entendait pas tout entier : « Et dans le vrai, dit Saint-Martin, Lavater eût été fait pour tout entendre, s'il avait eu des guides. Mais, faute de ce secours, il est resté dans le royaume de ses vertus, qui est peut-être plus beau et plus admirable que celui de la science. » Ces guides qu'on ne nomme pas nous manquant comme à Lavater, nous sommes forcés de faire comme lui et, faute de plus de science, de rester, s'il se peut, dans le royaume des vertus. Aimable théosophe du règne de Louis XVI, c'est surtout comme moraliste élevé que nous vous prenons !
Au commencement de la Révolution, Saint-Martin jouissait d'une espèce de célébrité qui avait son côté sombre pour les trois quarts et aussi son côté lumineux ; les uns l'ignoraient encore tout à fait, les autres commençaient à le connaître et à le révérer. Lorsqu'en 1791 l'Assemblée nationale dressa une liste de noms, parmi lesquels on devait choisir un gouverneur au Prince royal, Saint-Martin fut fort étonné de se voir porté sur cette liste ; il y était à côté de Sieyès, de Condorcet, de Bernardin de Saint-Pierre, de Berquin : véritable image de l'amalgame et de la confusion d'idées du siècle. Plus tard, Saint-Martin se ressouvenait d'avoir été proposé à ces fonctions si différentes, un jour qu'il montait sa garde, au printemps de 1794, au pied de la tour du Temple où était renfermé le royal enfant.
Il me reste à bien montrer le rôle philosophique de Saint-Martin au milieu de la Révolution française, l'explication providentielle qu'il en donne, et qui, avec moins d'inclémence et moins d'éloquence aussi, ne fait toutefois qu'annoncer et présager la solution de De Maistre. C'est dans les années qui suivirent la Terreur et dans le triomphe des institutions idéologiques dite de l'an III que Saint-Martin eut son jour et son heure d'utilité publique, et, si l'on peut dire, sa fonction sociale, lorsque âgé de cinquante-deux ans, élève aux Écoles normales, il engagea son duel avec la philosophie régnante dans la personne de Garat, et que l'homme modeste atteignit le brillant sophiste au front. Ce jour-là, sans y avoir songé, il sortit de l'ombre, il tira nettement le glaive et se dessina tout entier. La philosophie du siècle, au plus beau de son installation et de sa victoire, avait reçu son premier coup, la première blessure dont elle mourra. (Fin de la Ier partie)
Sainte-Beuve
Notes (Cliquer sur le n° pour revenir au texte) :
[7] J'en ai eu sous les yeux plus d'un exemple, et le bon Ballanche tout le premier. Au moment de sa mort (12 juin 1847), j'écrivis pour moi seul alors ce qui me revient en ce moment : « Ballanche vient de mourir ; il a eu en partage une douce gloire, et il en a joui. Il me rappelle ce verset de l'Écriture (Matthieu 5, 4) : Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terram ! – Ce n'est pas qu'il n'y eût, par moments, bien de l'ambition et un gros orgueil au fond de ce doux Ballanche : il se croyait par éclairs un révélateur et un précurseur de je ne sais quel dogme futur qui serait plus vrai que tous ceux du passé ; mais le plus souvent le Léviathan dormait au fond du lac comme son doux maître. – Un jour, me parlant de Chateaubriand, Ballanche me disait : « Ne croyez-vous pas, Monsieur, que le règne de « la phrase est passé ? » Il pensait bien, sans le dire, que son propre règne à lui, le règne de l' idée commençait. » – Tout ceci n'est pas hors de propos quand il s'agit de Saint-Martin, dont la douceur et l'humilité sont du même ordre et doivent être sujettes aux mêmes réserves.
© Les textes, documents et illustrations publiés sur ce site sont protégés par un copyright ; leur reproduction, partielle ou intégrale, est interdite.