Causeries du lundi
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Charles-Augustin Sainte-Beuve

1854

D'après le texte de la 3e édition publiée par Garnier Frères en 1870


Saint-Martin - Le Philosophe inconnu – Ier partie

Lundi, 19 juin 1854

Voici un homme des plus singuliers dans la littérature et la philosophie du dix-huitième siècle ; il a publié ses ouvrages sans nom d'auteur ou sous le seul titre de Philosophe inconnu, d'Amateur des choses sacrées ; ses livres ont été peu lus, mais sa personne et sa parole ont été fort goûtées de quelques-uns ; il a eu son influence vers la fin : pour nous aujourd'hui il a surtout une signification de contraste, d'opposition, de protestation dans le courant d'idées alors régnantes. Son rôle longtemps silencieux, ç'a été d'être spiritualiste et adorateur du divin au milieu du débordement des doctrines naturalistes ou matérielles. En face du monde encyclopédique, il s'est lui-même défini le défenseur officieux de la Providence. Il est jusqu'à un certain point le précurseur de De Maistre, mais dans un esprit et avec un souffle assez différent. En un mot, M. de Saint-Martin mérite une étude ou du moins une première connaissance, même de la part des profanes comme nous qui n'aspirent point à pénétrer dans ce qu'il a d'obscur, d'occulte et de réservé, dit-on, aux seuls initiés. Nous le prendrons un peu comme nous avons pris en notre temps M. Ballanche, c'est-à-dire comme une noble nature, une douce et belle âme qui a de sublimes perspectives dans le vague, des éclairs d'illumination dans le nuage ; qui excelle à pressentir sans jamais rien préciser, et sait atteindre en ses bons moments à des aperçus d'élévation et de sagesse.

On a beaucoup écrit de nos jours pour déterminer la doctrine et le caractère de Saint-Martin. Un de nos anciens amis, M. Guttinguer, avait donné autrefois une fleur de Pensées choisies, tirées surtout des derniers ouvrages du philosophe : c'est une manière commode, mais un peu trompeuse, d'attirer vers Saint-Martin, qui de près est bien plus compliqué que ne l'annonçait ce choix aimable. M. Moreau, de la bibliothèque Mazarine, apportant sur ce sujet une critique exacte et bienveillante, a depuis considéré Saint-Martin dans le fond même et le principe de ses doctrines, et s'est attaché à montrer comment il avait servi la vérité à son heure, et en quoi aussi il y avait manqué, en quoi c'était un chrétien peu orthodoxe, un hérésiarque qui en rappelle quelques-uns du temps d'Origène [1].

Plus récemment, dans un travail philosophique non moins intéressant et des plus complets, où il a puisé aux meilleures sources biographiques, M. Caro a repris à fond et a exposé l'ensemble de cette existence et de cette doctrine singulière en son temps [2]. En pressant les idées de son auteur, il les a rapprochées des systèmes qui y ont le plus de rapport dans le passé. Sans prétendre m'engager si avant, je profiterai de tout cela, et surtout d'un manuscrit autographe de Saint-Martin, que je ne crains pas d'appeler son meilleur ouvrage. Ce manuscrit intitulé Mon portrait historique et philosophique, et qui des mains de la famille a passé dans celles de M. Taschereau, à qui j'en dois communication, se compose d'une suite de pensées et de souvenirs tracés par Saint-Martin dans les dernières années, et ne s'arrête que peu avant sa mort. Ce sont ses mémoires à bâtons rompus, ses confessions :

Je ne me suis laissé aller, dit-il, à composer de pièces et d'idées détachées ce recueil historique, moral et philosophique, que pour ne pas perdre les petits traits épars de mon existence ; ils n'auraient pas mérité la peine d'en faire un ouvrage en règle, et je ne donne à ce petit travail que des minutes très rares et très passagères, croyant devoir mon temps à des occupations plus importantes. Le vrai avantage qu'il me procurera, c'est de pouvoir de temps à autre me montrer à moi-même tel que j'ai été, tel que j'aurais voulu être, et tel que je l'aurais pu si j'eusse été secondé.

Imprimé en grande partie dans le premier volume des Œuvres posthumes de Saint-Martin (1807), ce manuscrit renferme pourtant de nombreux articles encore inédits, la plupart concernant des personnes alors vivantes ; l'éditeur, par cette raison, avait dû les supprimer. Aujourd'hui, ce n'est plus que de l'histoire. En le lisant de suite, on peut se faire une idée très juste de l'homme, de ses sentiments, de ses délicatesses, de ses scrupules ou de ses ravissements de pensées, de ses petitesses aussi. Le dirai-je ? Saint-Martin, connu et abordé de la sorte, cesse tout à fait d'être dangereux ; il n'est plus même très imposant, mais il devient presque toujours plus touchant et plus aimable.

Il naquit dans le doux pays de Touraine, à Amboise, sur le Grand-Marché, le 18 janvier 1743, d'une famille noble : « Je suis le quatrième rejeton du soldat aux gardes, le plus ancien connu de la famille ; depuis cette tige jusqu'à moi, nous avons toujours été fils uniques pendant les quatre générations ; il est probable que ces quatre générations n'iront pas plus loin que moi. » Et en effet Saint-Martin ne se maria jamais. En écrivant ce premier détail de famille, il attachait une certaine idée au chiffre de quatre  ; il croit avoir eu plusieurs exemples de ce qu'il appelle les rapports quaternaires, qui ont eu de l'importance pour lui et qui ont marqué dans sa vie d'intelligence : il avait ainsi sa théorie particulière et sa religion des nombres. Il sent bien que de tels rapprochements peuvent paraître à d'autres superstitieux ou futiles, et il ajoute qu'il ne les note par écrit que pour lui seul.

Il fit ses études au collège de Pont-Levoy et montra des goûts assez littéraires qui ne demandaient qu'à être cultivés. Il avait le corps débile bien que sain, une organisation chaste, tendre et aisément timorée. Son père, d'ailleurs respectable et attentif, ne le comprit pas et le contraignit ; lui qui sera si ami de la vérité, il lui arriva, tout enfant, de mentir quelquefois à son père par crainte. Il avait le sentiment filial très profond, très développé :

Le respect filial a été dès mon enfance, disait-il, un sentiment sacré pour moi. J'ai approfondi ce sentiment dans mon âge avancé, il n'a fait que se fortifier par là. Aussi je le dis hautement, quelques souffrances que nous éprouvions de la part de nos père et mère, songeons que sans eux nous n'aurions pas le pouvoir de les subir et de les souffrir, et alors nous verrons s'anéantir pour nous le droit de nous en plaindre ; songeons enfin que sans eux nous n'aurions pas le bonheur d'être admis à discerner le juste de l'injuste ; et, si nous avons occasion d'exercer à leur égard ce discernement, demeurons toujours dans le respect envers eux pour ce beau présent que nous avons reçu par leur organe et qui nous a rendus leurs juges.

Les premières lectures firent sur lui une impression profonde : « C'est à l'ouvrage d'Abbadie intitulé L'Art de se connaître soi-même, que je dois mon détachement des choses de ce monde. Je le lisais dans mon enfance au collège avec délices, et il me semblait que même alors je l'entendais ; ce qui ne doit pas infiniment surprendre puisque c'est plutôt un ouvrage de sentiment que de profondeur de réflexion. » À dix-huit ans, au milieu des confusions philosophiques que les livres lui offraient, il lui arriva de dire : «  Il y a un Dieu, j'ai une âme, il ne me faut rien de plus pour être sage. – Et c'est sur cette base-là, ajoute-t-il, qu'a été élevé ensuite tout mon édifice. » Ce fut à la campagne, à la maison d'Athée qui lui venait de sa mère, qu'il éprouva une autre vive impression de lecture ; il vient de parler des jeux de son enfance :

J'y ai joui aussi bien vivement, nous dit-il, dans mon adolescence, en lisant un jour dans une prairie à l'âge de dix-huit ans les Principes du droit naturel de Burlamaqui. J'éprouvai alors une sensation vive et universelle dans tout mon être que j'ai regardée depuis comme l'introduction à toutes les initiations qui m'attendaient.

Burlamaqui, en découvrant à Saint-Martin les bases naturelles de la raison et de la justice dans l'homme, pourrait toutefois s'étonner d'avoir été un initiateur dans le sens particulier dont il s'agit ici. Il m'est impossible de ne pas noter en passant cette disposition de Saint-Martin à tirer de toutes choses signe, indice et présage. Comme il lui arriva plus tard de vendre cette maison d'Athée qui était du côté de Beauvais-sur-Cher, il lui semble voir là dedans un rapport avec sa destinée qui a été de rompre avec les athées : un pur jeu de mots ! Il est ainsi disposé à voir partout des échos, des figures, des emblèmes ; c'est un penchant naturellement superstitieux et qui le mènera à ses crédulités futures [3].

Il avait perdu sa mère, mais il trouva dans une belle-mère une tendresse inaccoutumée :

J'ai une belle-mère à qui je dois peut-être tout mon bonheur, puisque c'est elle qui m'a donné les premiers éléments de cette éducation douce, attentive et pieuse qui m'a fait aimer de Dieu et des hommes… Ma pensée était libre après d'elle et l'eût toujours été si nous n'avions eu que nous pour témoins ; mais il y en avait un dont nous étions obligés de nous cacher comme si nous avions voulu faire du mal.

L'amitié plus terrestre et plus positive de son père et de sa sœur arrêtait les élans naïfs de Saint-Martin ; il se sentait comprimé en leur présence et n'osait s'ouvrir à eux de sa vocation et de ses pensées. Ce qu'il sentit là dans la famille, il le sentira bientôt à plus forte raison devant tout son siècle. Ce ne fut que dans les dernières années de sa vie qu'il s'enhardit peu à peu et se dilata.

Quand on a dit de Saint-Martin qu'il était spiritualiste, on n'a pas dit assez ; il était de la race du petit nombre de ceux qui sont nés pour les choses divines ; en des temps plus soumis, il eût marché dans les voies de l'auteur de l'Imitation. Il disait : « Tous les hommes peuvent m'être utiles, il n'y en a aucun qui puisse me suffire ; il me faut Dieu. » Son second besoin était de communiquer ce qu'il croyait si bien posséder, et de tout diviniser autour de lui. Il se sentait pour cela une force infinie d'émanation et d'onction dans l'intimité. Sa destinée divine, comme il l'appelle, lui semblait douce et belle si on l'eût laissé faire ; mais les obstacles ici-bas n'ont jamais manqué.

 

Suite

Notes (Cliquer sur le n° pour revenir au texte) :

[1] MOREAU, L., Réflexions sur les idées de Louis-Claude de Saint-Martin, le théosophe, suivies de fragments d'une correspondance inédite entre Saint-Martin et Kirchberger, Paris, Jacques Lecoffre, 1850.

[2] CARO, Elme-Marie, Essai sur la vie et la doctrine de Saint-Martin le Philosophe inconnu, Paris, Hachette, 1852.

[3] Ainsi, encore, il a lu dans un Discours sur les ordres sacrés, de Godeau, évêque de Vence, que la première division des temples, celle qui contenait l'autel, s'appelait Bêma : « Ce nom de Bêma, dit-il aussitôt, sonne trop bien à mon oreille par ses rapports avec mon chérissime Boehm, pour que je ne m'expose pas au ridicule d'en faire la remarque. » Si ce n'est qu'une rencontre fortuite et une assonance qu'il prend plaisir à noter à la façon des poètes et rimeurs, il n'y a rien à dire, mais je crains qu'il n'y ait vu des sens profonds. Et s'il a rêvé sur ces choses de première vue et où sa rêverie nous saute aux yeux, comment n'aurait-il pas rêvé ailleurs ?


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