Sommaire < L'homme <
Précédente
3 – La déception, et l'espoir renaissant
Thermidor, ainsi que la victoire de Fleurus contre les Autrichiens qui le précéda (26 juin 1794) et l'échec des « infernales machinations des ennemis de la Révolution » pendant son séjour à Paris durant la première moitié de 1795 [15], persuadèrent davantage Saint-Martin de la puissance admirable de « notre étoile qui délivra la France comme par un coup de baguette magique du danger » ( M.P. n° 537). Si la Providence laisse produire les dangers qui menacent l'édifice de la Révolution, c'est pour jeter un « voile » sur « son œuvre ». Mais « quand les obstacles et les désordres arrivent jusqu'auprès de son œuvre, c'est alors qu'elle agit et qu'elle montre à la fois ses intentions et sa puissance » ( M.P. n° 559). Rien ne pouvait lui insuffler un doute au sujet du caractère providentiel de la Révolution.
L'insuccès de l'École normale, créée le 30 octobre 1794 et fermée le 19 mai 1795, dont le Philosophe Inconnu se mit au nombre des élèves, rendit également témoignage de la surveillance de la Providence. Dès le commencement, l'École lui apparaissait comme ayant un dessein sinistre. Il y voyait « l'ennemi de tout bien » manœuvrer pour semer « des obstacles » « dans cette carrière qui va s'ouvrir » par suite de la Révolution (lettre à K. du 19 novembre 1794). En fin de compte, son but était « d'établir l'athéisme et la doctrine de la matière dans toute la République » ( M.P. n° 537). Ce qui lui permit de surmonter sa répugnance pour y participer, c'est l'idée que la Providence lui destinait « l'occasion de travailler pour elle contre l'esprit de l'ennemi » ( M.P. n° 521). En effet, elle ne manqua pas de faire avorter le plan de l'École. Saint-Martin sentit avoir rempli sa mission en jetant « une pierre dans le front d'un des Goliaths » de l'École au cours du débat avec le professeur Garat (lettre à K. du 19 mars 1795). « Ma séance avec Garat, dit-il, citant les paroles de ses camarades, avait été le coup de grâce de l'École » ( M.P. n° 537).

Effectivement, il se croyait alors plus que jamais appelé par Dieu à hâter l'évènement du règne divin en combattant « les ennemis » de Dieu. Dans une lettre du 1er juin 1795, son correspondant Kirchberger lui donne un avertissement sur la prolifération de l'athéisme en Allemagne, avancée par le fameux rationaliste Friedrich Nicolaï de Berlin, chef d'une « coalition monstrueuse » des adversaires de la religion chrétienne [16]. En lui répondant, Saint-Martin reconnaît l'importance des « écrits et de la conduite » pour empêcher le développement de ces « doctrines infernales » qui cherchaient à s'étendre depuis soixante ans en France (lettre à K. du 18 juin 1795). Et, chose remarquable, le Philosophe Inconnu engage Kirchberger à traduire la Lettre à un ami en allemand dans le but de « concourir en quelque chose au bien que vous voudriez procurer à vos contrées germaniques » (ibid). Sa réserve ésotérique qui régnait dans ces premiers ouvrages se voit ici en quelque sorte dissipée par un rôle de prophète qu'il s'attribue lui-même. Le but de cette affiliation dirigée par Nicolaï est le même que celui de l'École normale, soit de propager la philosophie rationaliste et athée. Comme c'est le cas de l'École, la Providence finira par faire échouer le dessein de Nicolaï ; Saint-Martin croyait que sa Lettre à un ami y contribuerait à nouveau d'une manière ou d'une autre.
Toutefois, ainsi qu'il s'y attendait vaguement d'ailleurs [17], la Lettre passa inaperçue au public. Kirchberger, tout en la comblant plus que personne de louanges, rejeta la proposition de la traduire, en considération des dangers de plans politique et religieux dont elle pourrait le menacer dans sa patrie [18].
C'est à cette époque-là qu'il se glisse des nuances dans les écrits de Saint-Martin sur la Révolution. D'abord dans sa lettre du 15 juillet 1795, il se plaint des embarras pécuniaires des Français qui vivent « au jour le jour », professant pour autant sa conviction que « cette révolution est menée par la Providence et qu'ainsi elle ne peut manquer d'arriver à son terme ». Mais il ajoute cette phrase à la fin de la lettre : « Néanmoins, cela n'est pas plus commode pour ceux qui se trouvent sur son chemin. » (Lettre à K. du 15 juillet 1795.) Visiblement, il commence à s'impatienter de la lenteur de la marche de la Révolution. L'œuvre est comme faite de la part de la Providence, mais elle ne semble pas en voie d'être effectuée par les hommes. Aucune des espérances qu'il exprimait dans la Lettre à un ami ne se voit réalisée. La déception mêlée à l'indignation va s'emparer de lui.
La Révolution avait pour objet de donner aux hommes une « leçon » sur la justice divine, sur la vraie source de la puissance humaine, etc.
Mais, hélas, combien y en aura-t-il qui profiteront de la leçon ? Combien n'y en aura-t-il pas au contraire qui, dès le lendemain que l'épreuve sera passée, oublieront le service que la main suprême avait voulu leur rendre par là et se replongeront de nouveau dans le fleuve d'oubli, ou dans le torrent ! […]. Malheur, malheur à ceux qui laisseront passer sans profit la grande leçon qu'on nous donne ! Elle tendait à nous rapprocher de Dieu, et les malheureux hommes ne font et ne feront que s'en éloigner davantage ! ( M.P. n° 594.)
Son deuxième opuscule politique, Éclair sur l'association humaine [19], paru en 1797, trahit à certains égards ce changement de son attitude. Ce qu'il y a de plus grave dans ce changement, c'est la reconnaissance des éléments humains dans cette œuvre providentielle qu'est la Révolution. Il l'exprime pour la première fois d'un ton tranchant : « Quoique je persiste à y voir la main de la Providence quant au fond, je ne persiste pas moins à y voir la main de l'homme, quant à la forme et aux fureurs atroces et révoltantes qui ont déshonoré ce grand événement » [20]. Sa principale accusation contre les révolutionnaires porte naturellement sur la mort des innocents sous la Terreur. Cet aspect qui contredirait sa vénération pour le « décret de la Providence » dans la Révolution l'accablait depuis quelques années. La solution qui lui est venue en 1796 est la même que celle de Joseph de Maistre [21]. Voyons ce passage dans son Portrait :
Au sujet des effroyables tribulations qui ont affligé la France pendant la Révolution, on m'a fait quelquefois des objections sur le sort de tant de personnes qui ont eu l'air d'être comme abandonnées de la Providence. […]. Moi-même, j'ai été embarrassé un moment de résoudre cette question. Mais comme j'ai cru à la main de la Providence dans notre Révolution, je puis bien croire également qu'il est peut-être nécessaire qu'il y ait des victimes d'expiation pour consolider l'édifice ; […]. ( M.P. n° 679.)
Toutefois, dans l'Éclair , il ne se sert point de cette notion de « victime d'expiation » pour légitimer le tourment des innocents en le prenant pour effet des rigueurs célestes. Il dénonce « toutes ces boucheries » avec véhémence :
Nous blâmons beaucoup les nations sauvages qui immolent des victimes humaines à leurs idoles ; nous blâmons les Juifs qui en ont fait autant des leurs […].
Eh bien ! Nous, qui nous croyons si forts au-dessus des autres peuples en ce genre, voyons combien nous avons offert de victimes humaines dans la Révolution, aux mots de nation, de sûreté de l'État, etc. […]. Non, nous ne différons pas des autres nations ; nous sommes enveloppés des mêmes ténèbres, et nous avons fait nos preuves que nous sommes capables des mêmes crimes, nous n'en avons presque pas varié le mode et les nuances [22].
De plus, il adopte une position nette contre la peine de mort, position qui était déjà prise dans son premier ouvrage [23].
[…] Dès qu'ils [les législateurs humains] n'ont pas le pouvoir de lui rendre la vie, ils devraient sentir qu'ils n'avaient pas celui de la lui ôter par eux-mêmes, parce que cette peine n'est plus une punition, mais une destruction qui devient inutile au coupable et qui n'est guère plus profitable aux méchants qui en sont les témoins [24].
Notes :
[15] Dans
l'article n° 537 de son Portrait, il fait mention de l'insurrection à Paris
du 1er prairial (20 mai) et de l'arrestation de Collot d'Herbois, Barène
et Billaud-Varenne du 12 ventôse (2 mars).
[16] Friedrich
Nicolaï (1733-1811), éditeur d'Allgemeine Deutsche Bibliothek,
condamne Saint-Martin comme protagoniste d'un obscurantisme cryptojésuite.
Voir E. Benz, Les Sources mystiques de la philosophie allemande,
Paris, Vrin, 1968, p. 74 et 88.
[17] Voir
ce passage dans ladite lettre : « quoique même je
doive m'attendre à des huées plutôt qu'à des applaudissements […]. »
[18] Lettre
de Kirchberger à Saint-Martin du 7 novembre 1795.
[19] Éclair
sur l'association humaine, Paris, 1797. Notre édition est
celle prise dans Des nombres. Œuvre posthume suivie de l' Éclair
sur l'association humaine, publlié par L. Schauer, Paris,
1861.
[20] Ibid, p.
28.
[21] Cf. Joseph
de Maistre, Considérations sur la France, Œuvres complètes,
Lyon, 1881, t. I , p. 38 et suiv.
[22] Éclair,
p. 41.
[23] Cf. Des
erreurs, p. 342 et suiv., et aussi Lettre à un ami,
p. 76.
[24] Éclair,
p. 36 et 37.
© Les textes, documents et illustrations publiés sur ce site sont protégés par un copyright ; leur reproduction, partielle ou intégrale, est interdite.
Précédent | Nous écrire | Haut
page | Suite ![]()