cliquer ici pour revenir au sommaire du site Philosophe-inconnu Sommaire < L'homme < Précédente

 

Lettre à un ami sur la Révolution française

[12] Une conviction s'impose à Saint-Martin : la Providence se manifeste à tous les pas que fait la Révolution. Aucune force humaine toute seule n'aurait jamais pu accomplir de si grandes choses en un temps si bref : le renversement du monarque français qui était « au-dessus de tous les Rois de l'Europe » et la destruction du clergé dont les droits étaient hors d'atteinte de ces Rois mêmes (p. 16). De plus, si l'on tient compte du « caractère national » de la France qui est « si éloigné de concevoir et, peut-être, de pouvoir suivre de pareils plans, on est tenté de la comparer à une sorte de féerie et à une opération magique » (p. 13). Ce n'est pas sans raison si la Providence a choisi la France pour la scène de ce drame prodigieux. Puisqu'elle a pour objet ultime de produire « la révolution du genre humain », elle devait commencer par « un grand pays comme la France pour en assurer d'avance le succès » (p. 17). Elle « donnera au peuple français et, par la suite, à bien d'autres peuples, des jours de lumière et de paix » (p. 1).

Ces « jours de lumière et de paix » ne sont pourtant pas l'avènement du véritable règne millénaire ou la fin du monde que croient arriver certains millénaristes contemporains, mais la Révolution lui apparaît comme « une image abrégée du jugement dernier […] où toutes les puissances de la terre et des cieux sont ébranlées, et où les justes et les méchants reçoivent dans un instant leur récompense » (p. 12). Ainsi les opprimés ont repris « comme par un pouvoir surnaturel, tous les droits que l'injustice avait usurpés sur eux » (p. 13).

Qui sont donc ces « méchants » qui commettaient cette « injustice » ? La main vengeresse de la Providence a frappé la noblesse, « cette excroissance monstrueuse parmi des individus égaux par leur nature », certes, mais la noblesse ne possédait que de vains noms et des titres imaginaires. Au contraire, le clergé étant « dans la jouissance de tous ses droits factices et de toutes ses usurpations temporelles », les prêtres sont « les plus coupables et même les seuls auteurs de tous les torts et de tous les crimes des autres ordres » (p. 13). La Providence ne pouvait pas ne pas frapper le clergé qui est la cause indirecte des crimes des rois en abusant des droits qu'il s'est arrogés sur eux. En outre, il a voulu lui-même être la Providence sur les peuples en couvrant «la terre de temples matériels, dont il s'est fait partout la principale idole » (p. 14).

Marche des femmes sur Versailles

Rien n'est donc plus important dans la marche de la Révolution que la destruction du clergé. Aux yeux de Saint-Martin, la question politique ne constitue pas le vrai motif de la Révolution. Ayant des significations particulièrement religieuses, elle se montre comme une guerre divine ou une guerre de religion. Or, il n'y a que deux guerres de religion dans l'histoire humaine : « la guerre des Hébreux, qui a duré pour ainsi dire depuis Moïse jusqu'à Titus, et celle de notre révolution actuelle » (p. 18). Les guerres de l'islamisme, des croisades, de la Ligue, du luthéranisme et du schisme d'Angleterre, quoique se faisant toutes au nom de la religion, n'étaient que des « guerres d'hypocrisie ». Elles n'ont rien bâti. Par contre, la Révolution, bien qu'elle semble effacer le mot de religion, « ne se borne point à des démolitions et elle ne fait pas un pas qu'elle ne bâtisse » (p. 19). Si la Providence a fait disparaître cette religion corrompue par les abus de ses ministres, et si elle a établi ce seul gouvernement sur la terre qui ne compte plus la prière parmi ses éléments, ce n'est pas pour nous vouer à l'anéantissement de toute religion, mais pour « en faire naître une du cœur de l'homme qui sera plus pure et moins mélangée » (p. 78).

Quoi qu'il en soit, ce grand drame ne fait que de s'ouvrir. La Providence ayant nettoyé « son aire avant d'y apporter le bon grain » (p. 78), « l'œuvre est comme faite de sa part, quoiqu'elle ne le soit pas entièrement encore de la nôtre » (p. 74). C'est à nous maintenant d'exercer notre action. La main habile de la Providence a « extirpé le corps étranger et nous éprouvons toutes les suites inévitables d'une douloureuse opération ». C'est nous qui supportons avec patience et avec courage ces douleurs et qui allons avancer vers la santé. Et, enfin, son exhortation à l'action le conduit à écrire cette phrase qui peut être interprétée comme reconnaissance du droit à l'insurrection :

Quand ces puissances humaines violent évidemment les droits de l'homme et que, par leurs extravagantes fureurs, elles se changent en puissances animales et brutes, il n'y a plus alors aucune moralité ni divine ni politique qui interdise à l'homme de les repousser (p. 72).

Combien la différence est grande entre cette phrase et celle de son premier ouvrage ! La voilà :

Je condamne absolument la rébellion, dans le cas même où l'injustice du Chef et du Gouvernement serait à son comble, et où ni l'un ni l'autre ne conserverait aucune trace des pouvoirs qui les constituent [13].

Or, quelle est cette œuvre qui doit être faite de notre part ? Quel est le but ultime de notre action ? C'est d'établir sur nous le règne de Dieu lui-même, qui est le seul monarque et le seul souverain des êtres. C'est de rétablir « la théocratie divine, spirituelle et naturelle » basée sur « les lois de l'immuable vérité et sur les droits de ce fatalisme sacré qui unit Dieu et l'homme par une alliance indissoluble, dans quelque situation qu'il se trouve » (p. 59). Ce sera une société naturelle et fraternelle composée des hommes qui auraient recouvré leurs facultés primitives avant la Chute, avant « l'altération ».

Ce terme de l'histoire s'approche. Dans un édifice originellement composé d'un souterrain, d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, les Français sont montés, grâce à la Révolution, au rez-de-chaussée, étant sortis de ce souterrain où les gouvernements humains nous avaient précipités. Il ne nous reste plus qu'à monter jusqu'au premier (p. 74). Le tableau qu'on pourrait faire dès à présent du bonheur qu'on se promet de la Révolution ne serait donc point un tableau imaginaire (p. 77). « Le bonheur de la terre sera, pour ainsi dire, dans la main de l'homme » (p. 79). Ici, il est difficile de nier que Saint-Martin penche vers le millénarisme. Il est difficile de le voir croire encore que « les grands coups ne seront frappés qu'après notre sixième millénaire » [14].

Toutefois, quelque grande que soit son espérance, il reste toujours chez le théosophe une réticence qu'il n'abandonne à aucun prix. C'est le refus de calculer l'époque où la Providence nous conduira à notre terme. Son attaque contre les prophéties du jour qu'il avait lancée dans Ecce homo n'est pas oubliée. Mais qu'est-ce qui le retient de se livrer à la tentation d'affirmation prophétique ? C'est toujours l'importance de l'action, indispensable pour notre réintégration. Dès que l'époque de l'avènement de l'âge d'or nous sera connue, nous nous plongerons dans l'inaction où nous attendons tout de la Providence. Écoutons ses mots :

 […] époque toutefois que l'œil de l'homme ne peut pas calculer, parce que cette même Providence aime à marcher dans des voies cachées et à ne montrer ses secrets que sous des nuages, pour ménager le faible qui pourrait être ébloui de leur splendeur, pour les dérober à l'impie qui les profanerait et pour maintenir le juste même en surveillance et le préserver de l'engourdissement. (p. 77 ; c'est nous qui soulignons.)

Enfin, c'est justement dans le dessein de nous amener à la voie active que la Providence a produit la Révolution même. Voyons, pour terminer, cette phrase à la première page de la Lettre  :

 […] je crois que [la Providence] a pour but de laver l'esprit de l'homme de toutes les taches dont il se souille journellement dans sa ténébreuse apathie, et dont il n'aurait pas la force de se purifier lui-même, si elle le laissait à ses propres moyens et aux débiles efforts de son infirme volonté. (p.s 1 et 2.)

Suite

Notes :

[12] Les références des citations entre parenthèses dans cette partie désignent toujours les pages de Lettre à un ami
[13] Des erreurs et de la vérité, p. 297. Voir, supra, la note n° 2.
[14] Lettre à K. du 28 août 1792.


© Les textes, documents et illustrations publiés sur ce site sont protégés par un copyright ; leur reproduction, partielle ou intégrale, est interdite.

Précédent | Nous écrire | Haut page | Suite