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Par précaution naturellement, Saint-Martin ne laissait pas connaître son avis explicite sur le régime de Robespierre ni dans son Portrait, ni dans sa correspondance à cette époque d'épreuves. Son aversion pour la Terreur ne se manifeste que dans ses écrits après la chute de Robespierre. Il faudrait nous méfier, mais il est toujours hors de doute que Saint-Martin avait en horreur la tyrannie sanglante, loin d'y donner son approbation sans réserve.

Voici l'article de son Portrait juste après Thermidor : « Tu ne veux pas être loué, disais-je souvent à Dieu dans mes prières pendant l'effroyable régime où la France a passé sous la tyrannique férule de Robespierre.»  Il y ajoute ces mots pour exprimer son émerveillement devant l'action immédiate de la main de Dieu : « Je ne m'attendais pas que la Providence se vengerait si tôt. » ( M.P. n° 465.)

Dans une si sévère situation sous la Terreur, il est naturel de le voir s'attendre à pire :

  Un jour avant celui où la nouvelle de la chute de Robespierre nous arriva à Amboise, je me sentis pressé d'un besoin de prier auquel je me laissai aller. Je repassais dans mon esprit les horreurs du règne où nous étions et dont je pouvais à tout moment éprouver personnellement les cruels effets. Je me résignais en conséquence à l'arrestation, à la fusillade, à la noyade ; et je disais à Dieu que partout là je me trouverais bien parce que je sentais et je croyais que j'y serais avec lui. Quand j'appris la nouvelle du lendemain, je tombai de surprise et d'admiration pour l'amour de ce Dieu envers moi ; car je vis qu'il avait pris de bon œil ce sacrifice que je lui avais fait, tandis que lors même que je le lui offrais, il savait bien qu'il ne m'en coûterait rien. (M.P. n° 542.)

En fait, l'arrestation de Saint-Martin ne fut jamais une vaine imagination inventée par son inquiétude. La célèbre affaire de Catherine Théot était sur le point de porter atteinte au sort du Philosophie Inconnu. Voici les circonstances de l'affaire [8].

Dès le début de 1793, la police parisienne avait porté l'attention sur Théot et ses disciples qui se réunissaient à sa maison de la rue de la Contrescarpe. À cette heure où tout conciliabule était suspect, les réunions énigmatiques chez la vieille visionnaire ne pouvaient pas se dérober aux soupçons des autorités. Après une perquisition de son domicile et quelques interrogatoires de Théot, le dossier fut transmis au Comité de sûreté générale qui se lança le 28 floréal an II (17 mai 1794) à l'arrestation de Théot et d'une quinzaine de ses disciples, parmi lesquels fut compté dom Gerle.

L'attention du Comité fut désormais attirée sur d'autres personnages associés avec la prophétesse, et son interrogatoire commença à avoir pour objet des membres du cercle de Petit-Bourg [9]. Gombault, « l'ami Gombault », avec qui Saint-Martin entretenait des relations intimes [10], avait été arrêté le 20 floréal, quelques jours avant l'arrestation de Théot. Quant à Saint-Martin, un des anciens à Petit-Bourg, il ne se trouvait pas alors à Paris. Par suite du décret du 24 germinal (16 avril) éloignant les nobles de Paris, il était parti de son « purgatoire » pour son « enfer » d'Amboise. Il n'eut pas tout à fait tort de voir dans ce décret une protection divine ( M.P. n° 464).

Théot et ses adeptes furent compromis dès le 15 juin dans un problème politique issu de l'antagonisme entre Robespierre et ses adversaires, entre le Comité de salut public et le Comité de sûreté générale. Le président de celui-ci, Marc-Guillaume-Alexis Vadier, athéiste entêté, avait l'intention de profiter de cette nouvelle religion autour de la visionnaire pour donner un coup à la politique d'apaisement religieux de Robespierre.

    Le 27 prairial (15 juin), à la Convention, Vadier présenta un rapport sur les dévots de la Contrescarpe. Il prétendit que cette secte, dirigée par Théot qui se nommait « Mère de Dieu » ou « Nouvelle Ève », infectait toute la France y compris l'armée et qu'en réalité elle prenait part à la grande conspiration des ennemis de la Révolution. Bien que le nom de Robespierre n'y soit pas mentionné, Vadier fit tacitement allusion dans ce rapport à la politique religieuse de son adversaire, notamment au culte de l'Être Suprême, dont la fête avait été célébrée une semaine auparavant.
Marc-Guillaume-Alexis Vadier

Estimer quel effet le rapport de Vadier produisit sur la chute de Robespierre le mois suivant n'est pas notre propos. Quoi qu'il en soit, une nouvelle vague d'arrestations se déclencha après cette date. Par l'aveu de Gerle, les autorités s'étaient procuré des indications précises sur les personnes qui fréquentaient le Petit-Bourg. Enfin, le 2 thermidor (20 juillet), le Comité de sûreté générale donna l'ordre d'incarcérer à Paris six habitués de Petit-Bourg, dont Pierre Pontard et, hélas, Saint-Martin. Trois arrestations furent effectuées aussitôt dans la capitale mais, avant que ce mandat d'arrêt ne menace notre théosophe, il se produisit la crise de Thermidor.

À cette session historique du 9 thermidor, Vadier n'hésita pas cette fois à rattacher le tyran et la vieille prophétesse, et il proclama qu'on avait découvert une lettre de Théot adressée à Robespierre. Cette lettre lui annonce, selon Vadier, que sa mission était prédite dans Ézéchiel, et lui propose une constitution surnaturelle [11].

La lettre en question aurait été sans doute de l'invention de Vadier et l'on ne devrait pas surestimer l'effet de ce discours sur le vote de la Convention pour l'arrestation de Robespierre qui suivit. En tout état de cause, le régime de Terreur prit fin en cette journée du 27 juillet 1794. Le vrai objectif détruit, la poursuite des « Illuminés » poussée par le Comité de sûreté générale se termina. Saint-Martin l'échappa belle…

Écoutons sa parole :

[…] je ne puis nier la surveillance particulière de la Providence à mon égard dans ces temps désastreux ; car, premièrement, j'avais mille causes de suspicion et d'arrestation d'après ma situation civile, pécuniaire, littéraire, sociale, etc., et, pourtant, j'en ai été quitte pour un mandat d'arrêt qui, même, ne m'est jamais parvenu et que je n'ai appris qu'un mois après la chute de Rob. qui l'avait lancé et qui fut renversé avant de le pouvoir faire exécuter. (Lettre à K. du 30 avril 1797.)

Pour Saint-Martin, il n'est aucun événement qui prouve, mieux que la chute de Robespierre, la protection vigilante sur la Révolution comme sur son propre sort. Il était convaincu que cette « fameuse catastrophe de Robespierre et de son parti arrivée du 9 au 10 thermidor l'an II est une époque qui contribuera beaucoup à l'avancement de la Révolution » (M.P. n° 491). Son espérance à l'égard du terme auquel la Providence conduirait la France et le genre humain allait atteindre son point culminant. Il commença à avoir le désir de livrer au public « ces réflexions à la fois politiques, philosophiques et religieuses » fondées sur cette espérance caressée depuis quelques années. Il avait été pressé de réaliser ce plan par Gombault, mis en liberté aussitôt après Thermidor, et par Bonneville, membre du Cercle social qui avait déjà publié Ecce homo et Le Nouvel Homme. La liberté de la parole et de la presse respectée après l'effondrement de la Terreur facilitera ce projet. Avant de regagner la capitale en tant qu'élève de l'École normale à la fin de 1794, Saint-Martin acheva cet opuscule d'environ quatre-vingts pages qui fut publié l'année suivante sous le titre de Lettre à un ami ou Considérations politiques, philosophiques et religieuses sur la Révolution française.

Nous allons maintenant nous pencher sur la conception de la Révolution dans la Lettre, en suspendant notre analyse chronologique.

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Notes :

[8] Sur l'affaire Théot, voir Michel Eude, « Point de vue sur l'affaire Catherine Théot », Annales historiques de la Révolution française, n° 41, 1969, p. 606-629, et G. Lenotre, Robespierre et la « Mère de Dieu », Paris, 1926.
[9] La propriétaire du château, la duchesse de Bourbon, était détenue à Marseille depuis le mois de mai 1793, et cela sans aucun rapport avec l'affaire Théot.
[10] Cf. M.P. n° 435, 464, 466, 491.
[11] Cf. G. Lenotre, op. cit., p. 272.


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