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Plus cette croyance s'affermit, plus les témoignages de son attachement à la Révolution apparurent fréquemment dans ses écrits. En octobre 1793, il pria Kirchberger de substituer le mot « citoyen » à la vieille dénomination de « monsieur » sur l'adresse de ses lettres, en ajoutant : « Je suis jaloux de m'y confirmer. » Il n'est pas étonnant de le voir hostile à l'aristocratie à laquelle il appartenait. Cette aversion pour la classe privilégiée s'éleva à l'improviste lors de sa visite à Petit-Bourg le 1er août 1793 :
[…] à quelque distance du château il me prit subitement une telle horreur des palais que je me suis bien promis de n'y faire jamais ma demeure habituelle […]. Cette impression d'horreur contre les palais est telle que je les regarde comme une des plus grandes preuves de la dégradation de tous nos principes : non seulement ils sont une insulte à la misère du pauvre, non seulement ils consomment en vain d'immenses terrains qui pourraient être employés plus utilement, mais ils emploient encore faussement nos facultés et nos talents qui ne devraient se développer dans l'architecture comme dans tous les autres arts que pour tout ce qui pourrait concourir à honorer Dieu et non pas l'homme. ( M.P. n° 424.)
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Le
château de
Petit-Bourg Situé à Evry dans l'Essonne, ce château fut construit par Mme de Montespan, sur un domaine que lui avait offert le roi Louis XIV. Le duc d'Orléans l'offrit à la duchesse de Bourbon. Cette dernière y menait grand train, tenant à avoir un ordinaire abondant et délicat, de nombreux domestiques, et conservant à demeure un orchestre. Elle hébergeait volontiers les mages et les prophètes de son temps. Cette prestigieuse demeure a été détruite par un incendie en 1944. |
Ce château lui apparut comme un symbole de l'exploitation de la noblesse qu'il finirait par considérer comme « une gangrène qui ne subsiste qu'en dévorant ce qui l'environne » (M.P. n° 449). Nous toucherons plus loin sa réaction à la destruction de la noblesse, mais maintenant nous allons jeter un coup d'œil sur une rencontre qu'il fit à Petit-Bourg pendant son séjour dans l'été 1793.
Citons d'abord ses mots :
J'ai eu occasion de voir à Petit-Bourg une vieille fille nommée C. qui m'intéressait par ses vertus et par la forte attraction qu'il y avait dans son esprit, mais qui ne me persuadait nullement par sa doctrine sur sa mission, sur le nouvel évangile, sur le règne non commencé, sur la nullité du passé, sur la non mortalité, etc., toutes choses que ses disciples adoptaient avec le plus grand enthousiasme. ( M.P. n° 426.)
Il s'agit ici sans doute de Catherine Théot, célèbre prophétesse, surtout connue des historiens de la Révolution [3]. Depuis 1792, il s'était formé autour de cette « mère de Dieu » un groupe d'adeptes qui voyaient dans la Révolution des signes précurseurs du commencement du millénium. Croyant au caractère providentiel de la Révolution, elle annonçait le prochain avènement du règne divin où le peuple français, élu de Dieu, jouerait un rôle spécial. Elle éveillait l'intérêt des habitués de Petit-Bourg, particulièrement celui de dom Gerle, ex-chartreux, député aux États généraux, puis membre de l'Assemblée constituante. Il s'était déjà montré comme défenseur enthousiaste d'une autre prophétesse, Suzette Labrousse [4], qui jouissait d'une plus grande réputation en 1790 que Théot en 1793-1794. Labrousse avait fait l'objet d'une admiration de la duchesse de Bourbon et de Pierre Pontard qui, évêque de la Dordogne et lui aussi favori de la duchesse, publia ses prophéties dans le Journal prophétique.
Suzette Labrousse comme Catherine Théot faisait partie des torrents de millénarisme qui inondaient la fin du XVIIIe siècle. Sans parler du Moyen Âge qui donna naissance à un Joachim de Flore ou de l'Angleterre révolutionnaire au XVIIe siècle où se développèrent des vagues de Levellers, Ranters et Quakers, les temps chaotiques sont aptes à favoriser l'épanouissement du sentiment eschatologique [5]. La duchesse de Bourbon, sœur de Philippe Égalité, accueillit chaleureusement cette croyance que la Révolution mènerait le genre humain à l'âge d'or. Son château de Petit-Bourg était non seulement un rendez-vous d'illuminés, mais aussi un foyer du millénarisme de cette époque. Outre Labrousse et Théot, on y trouve Gombault, ami de tous les illuminés de Paris, et aussi un des principaux membres de la secte swedenborgienne des « Illuminés d'Avignon ». Fondée en 1765 par Antoine Pernety (1716-1796), cette secte avait multiplié, depuis les années soixante-dix, les prédictions concernant la fin du monde. Nicolas Bergasse [6], radicaliste qui regardait le mesmérisme comme remède à la société dégénérée, qualifié pour rétablir l'harmonie primitive, était également protégé de la duchesse.
Sur l'opinion à l'égard de ces millénaristes dont il fit connaissance autour de la duchesse de Bourbon, Saint-Martin faisait les mêmes réserves que sur Catherine Théot. Tout en admettant leurs principes, il prenait ses précautions contre leur crédibilité et s'abstenait d'adopter la croyance en l'imminence du règne divin. Déjà, en 1792, il avait publié Ecce homo [7], dont le but est de détourner la duchesse et son entourage du penchant « pour tout le merveilleux de l'ordre inférieur, tels que les somnambules et les prophètes du jour » (lettre à K. du 28 septembre 1792. C'est nous qui soulignons).
Je suis persuadé, déclara-t-il le 6 mars 1793 à Kirchberger, que les grands coups ne seront frappés qu'après notre sixième millénaire, c'est-à-dire après les deux mille ans de notre ère actuelle.
Nous verrons plus loin sa croyance à l'égard du millénarisme légèrement nuancée dans le déroulement de la Révolution qui suivit, mais c'est à l'année 94, à l'apogée de la Terreur, qu'il nous faut passer maintenant.
Notes :
[3] Catherine Théot
(1716-1794). Sur elle, voir Clarke Garett, Respectable Folly, Millenarians
and the French Revolution in France and England,
Baltimore & London, 1975, p. 77-96.
[4] Suzette Labrousse (1747-1821).
Cf. ibid. p. 30-77. (Note du webmaster : sur Catherine Théot et Suzette Labrousse,
voir Paul Vulliaud, Suzette Labrousse, prophétesse
de la Révolution, avec un avant-propos de François Secret, Milan,
Archè, 1988.)
[5] Sur
le panorama des millénaristes
avant et après la Révolution en Europe, voir Antoine Faivre, L'Ésotérisme
au XVIIIe siècle en France et en Allemagne, Paris, Seghers, 1973,
p. 97-100, et Auguste Viatte, Les Sources occultes du romantisme, t.
I, p. 232 et ss.
[6] Nicolas Bergasse (1750-1832).
Sur lui, voir R. Darnton, Mesmerism and the End of the Enlightenment in
France , New York, 1976 (2e éd.).
[7] Cet ouvrage fut publié aux Éditions
du Cercle Social. Un des principaux personnages
de ce Cercle Social est Nicolas de Bonneville, ami
de Saint-Martin et mesmériste radical comme Bergasse. Sur Bonneville,
voir Auguste Viatte, op. cit., p. 261-269.
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