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Louis-Claude de Saint-Martin

au milieu des troubles révolutionnaires

Kiwahito Konno



En 1768, alors officier qui commençait à se consacrer à l'étude des enseignements de Martines, Saint-Martin eut un songe extraordinaire. Il s'y rapporte dans son Portrait après l'éclatement de la Révolution :

[…] La nuit, je vis un gros animal renversé par terre du haut des airs par un grand coup de fouet ; je vis ensuite un autel que je pris pour être chrétien et sur lequel je vis quantité de personnes passer et repasser avec précipitation, et comme voulant le fouler aux pieds. Je me réveillai avec beaucoup d'affliction de ce que je venais de voir ; et la suite de ma vie m'a appris combien d'événements qui me sont arrivés depuis ont l'air d'être la confirmation de ce malheureux songe. […] C'était l'annonce du renversement de l'Église. (M.P* n° 172.)

Nous avons signalé le manque de visions ou de révélations surnaturelles chez le théosophe [1]. Ce songe prescient, toutefois, fait grave exception à cette assertion, tant la Révolution française eut une signification exceptionnelle pour Saint-Martin. Elle n'est pas un simple incident politique qui mérite d'avoir l'attention de l'ex-avocat, mais un événement religieux sans pareil qui ébranla le fond de sa pensée. La Révolution fait l'objet d'une mention directe dans plus de cinquante articles de son Portrait contenant un peu plus de mille articles. En nous servant de ce dernier et de la correspondance avec Kirchberger, nous allons maintenant envisager l'évolution de ses attitudes envers la Révolution.

Espoir croissant

  Quand la Révolution éclata, Saint-Martin se trouvait à Strasbourg, absorbé par la lecture de Jacob Boehme. Nous ne pouvons pas trouver dans son Portrait sa première réaction au bouleversement après 1789. Homme de paix par nature, il aurait eu de la répugnance pour les violences et les combats sanglants, c'est ce qu'on peut imaginer avec certitude. De plus, comme, dans son premier ouvrage publié en 1775, il avait condamné sans réserve toute insubordination et toute révolte [2], la Révolution aurait eu difficilement un caractère positif chez le théosophe.

À cause de la maladie de son père, il partit de Strasbourg pour Amboise dans l'été 1791. Le massacre du Champ-de-Mars du 17 juillet eut lieu pendant que Saint-Martin séjournait à Paris. Cependant, ce premier trouble dans son voisinage se révéla comme un cas exceptionnel, parce qu'il était généralement entouré de la paix pendant ces premières années de la Révolution. « Jusqu'à ce moment , écrivit-il le 25 juillet 1792, je n'ai été témoin d'aucun des désastres qui ont désolé ma patrie dans cette circonstance […]. J'ai traversé en outre trois fois presque tout le royaume pendant ces temps de trouble, et la paix s'est trouvée partout où j'étais ». Il eut même « la présomption de croire que dans tous les lieux que j'habiterais, il n'arriverait jamais de bien grands troubles, ni de bien grands malheurs ». (M.P. n° 288.)

Il commençait à se croire protégé par la main divine, et cette conviction s'affermirait excessivement dans la journée du 10 août 1792. Après avoir terminé l'ébauche du Crocodile au château de Petit-Bourg [3] appartenant à la duchesse de Bourbon, il arriva à Paris le 8 août pour des causes familiales. Citons la relation de cette journée sanglante qui témoigne de sa sérénité – sérénité non sans exaltation :

[…] Tout fut en armes dans Paris. À dix heures, je voulus sortir pour aller voir quelqu'un qui était logé rue Montmartre proche les diligences ; j'étais logé Hôtel de Bourbon, rue Faubourg Saint-Honoré. Tous les gens de la maison pleuraient, se mettaient presque à mes pieds pour m'empêcher de sortir. Mais je leur dis que j'étais venu pour un devoir sacré, et qu'il fallait le remplir quelque chose qui pût arriver. Je sors, et vais fort tranquillement jusque vers la moitié de mon chemin par le boulevard. Alors, je vois déboucher subitement des colonnes du peuple de plusieurs rues et criant : Aux armes, aux armes, tout le monde, on s'égorge aux Tuileries. Je n'eus pas, grâce à Dieu, la plus petite émotion pour mon propre compte. […] Je fus calme, et il ne m'arriva rien […]. (M.P. n° 298.)

Le 10 août où « La Révolution a fait un grand pas » (M.P. n° 669) deviendrait le jour mémorable aussi pour son propre sort, auquel il se référerait à plusieurs reprises dans sa vie. La protection de la Providence sur lui fut alors incontestablement prouvée. Il se sentit traité « en enfant gâté » (M.P. n° 409) et se crut en quelque sorte « élu » de Dieu.

Pourtant, ce n'est pas à dire que le sort de Saint-Martin n'ait point été endommagé par la marche de la Révolution. Outre le dépérissement de fortune, les circonstances s'aggravèrent de plus en plus pour le théosophe d'origine noble. Les objets qui le préoccupaient le plus purent éveiller les soupçons des autorités ; toutes les lettres étaient décachetées au Comité de surveillance ; celle de Kirchberger l'obligea à s'y présenter pour s'en rendre compte (lettre à K. du 2 mai 1793). Il fut forcé de mettre des voiles sur l'échange des idées théosophiques avec le Bernois ; étant donné que leur sujet devait être « obscur pour ceux qui ne connaissent pas ce genre d'études, et ce qui est obscur pourrait être vu comme suspect » (lettre à K. du 14 mai 1794). Ces inconvénients causés par la censure le privèrent même du plaisir de recevoir les lettres de sa « chérissime B [Boecklin] », lequel compensait en partie sa douleur de la séparation d'avec Strasbourg, son « paradis » (cf. lettre à K. du 21 juillet 1793).

Déjà, on avait recommandé à Saint-Martin de se réfugier à l'étranger pour fuir la terreur de la Révolution. Mais il continuait à décliner ces instances, notamment celle de Mme de Rosenberg qui se proposa de l'emmener avec elle à Venise (M.P. n° 288). Ce qui le retenait en France, c'était sa conviction devenant de plus en plus ferme que la Providence intervenait dans la tournure de ce grand événement. « Je n'ai jamais douté, écrivit-il à Kirchberger le 6 janvier 1794, que la Providence ne se mêlât de notre Révolution et qu'il n'était pas possible qu'elle reculât. Je crois plus que jamais que les choses iront à leur terme et auront une finale bien importante pour le genre humain ». Intéressé aux choses terrestres, il ne pouvait pas manquer d'observer ce drame historique, mis en scène par la Providence même. C'est parce qu'il était « plus à portée de contempler en philosophe le grand tableau de notre étonnante Révolution » qu'il restait à Paris (lettre à K. de décembre 1793).

Suite

Notes :

[*] Abréviations utilisées dans cet article : M.P. = Mon portrait historique et philosophique (1789-1803), publié par Robert Amadou, Paris, Juillard, 1961 ; K. = Correspondace inédite de Louis-Claude de Saint-Martin dit le Philosophe inconnu et Kirchberger, baron de Liebistrof, ouvrage recueilli et publié par L. Schauer et Alp. Chuquet, Paris, Dentu, 1862.
[1] L'auteur fait ici référence à des éléments qui figurent dans la première partie de son mémoire.
[2] Voir ce passage dans Des erreurs  : « Je condamne absolument la rébellion, dans le cas même où l'injustice du Chef et du Gouvernement serait à son comble, et où ni l'un ni l'autre ne conserverait aucune trace des pouvoirs qui les constituent ; […]. ». Des erreurs et de la vérité, p. 297.
[3] Le château se situait sur la rive gauche de la Seine, à deux kilomètres en aval de Corbeil, dans la banlieue de Paris.


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