L'homme | Chronologie | Ses maîtres | Ses œuvres | Amis et disciples | XVIIIe siècle | Études | Livres | Bibliothèque

 

› Les sources occultes du Romantisme,

   llluminisme – Théosophie


     Emile Dermenghen* 

x

 

La critique rationaliste des Encyclopédistes avait bien pu ébranler en beaucoup d'esprits les dogmes du christianisme, elle n'avait pas supprimé au fond du cœur des hommes l'éternel besoin religieux. Rien ne le prouve mieux que la floraison d'illuminisme à la fin de ce XVIIIe siècle sceptique.

 

Le livre de Kiwahito KonnoCette renaissance mystique, trouble, étrangement mêlée, où les plus nobles élévations coudoient les plus grossières superstitions et les plus cyniques charlatanismes, était malgré tout une protestation éclatante contre le matérialisme athée des philosophes. Elle a préparé la renaissance du catholicisme même, comme l'a très bien compris Joseph de Maistre, ainsi que nous l'avons montré naguère. Elle doit enfin compter parmi les sources du romantisme, comme l'établit aujourd'hui Auguste Viatte, qui apporte une moisson impressionnante de documents inédits judicieusement commentés.

« La fin du XVIIIe siècle s'agite, dit-il, dans une atmosphère de merveilleux... Cette époque réputée incrédule mérite seulement l'épithète d'incroyante. »

Ce jugement est peut-être un peu trop tranché. En effet, nous l'avons dit, ce mouvement d'illuminisme est très mêlé. On ne doit pas confondre la mystique très noble et très pure somme toute d'un Saint-Martin, et la théosophie audacieuse mais profondément orthodoxe d'un Joseph de Maistre, avec le néo-paganisme d'un Restif, d'un Quintus Aucler, voire d'un Fabre d'Olivet, encore moins avec les superstitions clinquantes d'un Cagliostro, les manies maçonniques d'un Gustave IV, les utilisations politiques des visions d'une Catherine Théot, d'une Suzette Labrousse, d'une demoiselle Brohon. Le martinisme ne ressemble guère au néo-quiétisme d'un Langallerie et d'un Divonne (amis de Mme de Staël). M. Viatte a bien noté lui-même que le mysticisme des théosophes s'affadit chez les Krudener et les Brohon, se complique de sentimentalité rousseauiste, que la notion du péché, si forte chez les martinistes, décroit, et que la voie est ainsi ouverte à la religion individualiste de l'instinct aveugle qui s'épanouira chez quelques poètes de 1830 et dans les romans d'une George Sand.

Mais, au cours de son analyse des tendances complexes des écrivains qu'il étudie, peut-être les distinctions n'apparaissent-elles pas toujours très nettement. Il a pourtant le juste souci des nuances : « Les encyclopédistes, dit-il, sont parvenus à tuer la croyance ferme et dogmatique, mais non le besoin de croire dont eux-mêmes ne sont pas tous indemnes. Diderot ne songeait-il pas à fonder la religion naturiste que prêchera plus tard en la teintant d'illuminisme, Restif de la Bretonne ? Aussi les chapelles secrètes se multiplient-elles pour suppléer à l'Eglise défaillante. Des jongleurs même et des charlatans jouissent d'une vogue incroyable. Moins de dix ans après la mort de Voltaire, Cagliosto fait tourner la tête à toute l'Europe. » En même temps Pernéty cherche la pierre philosophale, Martinès de Pasqually évoque à Bordeaux, à Lyon et à Paris, des esprits et s'efforce à l'intuition de la divinité. Des hommes d'une aussi grande valeur que Joseph de Maistre se mettent à l'école des doctrines théosophiques. Saint-Martin, le philosophe inconnu, en tire une philosophie parfois très belle et substitue la « voie intime » de la prière aux pratiques magiques ou spirites de ses devanciers.

Martinistes et quiétistes, même protestants, comme Jung-Stilling, ce pape du piétisme allemand au début du XIXe siècle, vénèrent les saints catholiques, surtout les mystiques, comme Catherine de Sienne, Catherine de Gênes, François de Sales, Jean de la Croix, Ruysbroeck, Tauler, Mme Guyon, Fénelon. Tous rêvaient la réunion des églises chrétiennes au sujet de laquelle Joseph de Maistre traçait tout un programme dans son mémoire au duc de Brunswick sur la Franc-Maçonnerie. Mayr allait le matin à la messe, prêchait ensuite au temple, et passait la soirée chez les Frères Moraves, à la loge et à la synagogue; mais tous ne poussaient pas l'éclectisme aussi loin. Le protestant baron de Turckheim écrivait à Willermoz, l'initiateur maçonnique de Joseph de Maistre, qu'il acceptait la plupart des dogmes catholiques et regrettait de voir le protestantisme pencher vers l’arianisme et le rationalisme.

Les illuminés mystiques combattaient nettement les idées révolutionnaires. Il y a en sommé deux tendances dans cet illuminisme souvent si mal compris, comme il y a l'humanisme chrétien et l'humanisme irréligieux : d'une part le martinisme, Joseph de Maistre, Cazotte, Divonne, la Sainte-Alliance; d'autre part Restif, Bonneville, les illuminés bavarois de Weishaupt, le carbonarisme. En marge de ces deux groupes, l'on pourrait placer les farceurs. Le premier en tout cas se tournait plus ou moins directement vers Rome. Si la chose n'apparaît pas aussi clairement à première vue, si une certaine théosophie de cette époque (le mot a malheureusement tout à fait changé de sens, et pour apprécier celui qu'il a aujourd'hui, l'on peut lire le sévère livre de M. René Guenon : Une pseudo-religion, la Théosophie) paraît s'opposer au catholicisme, peut-être faut-il en faire remonter les principales raisons à la querelle du quiétisme au XVIIe siècle.

Les tendances mystiques furent alors expulsées un peu durement, par les adversaires de Fénelon, du sein de l'orthodoxie, comme les protestants de France par la révocation de l'édit de Nantes ; et ce fut en un sens un appauvrissement. Le romantisme essaya en quelque sorte de les réintégrer. Mais la question n'est pas encore complètement résolue. La prochaine thèse de M. Monglond sur le Préromantisme sera aussi des plus intéressantes à cet égard. La seconde thèse de M. Viatte est une suite de lettres fort curieuses de Bredin, un lyonnais ami d'Ampère et de Ballanche, chrétien exalté fortement teinté de Boehmisme, de néo-pythagorisme et de quakerisme. Elles illustrent de façon frappante l'influence de l'illuminisme sur le romantisme français.

Emile Dermenghen

 

Note : * Ce texte a été publié dans la Revue d'histoire de l'Église de France (1929, vol. 15, n° 67, p. 223-225), sous le titre :

« Auguste Viatte. — Les sources occultes du Romantisme, llluminisme Théosophie (1770-1820), tome Ier : Le préromantisme ; tome II : La génération de l'Empire. 7— Paris, Champion, 1928. 2 vol. in-8° de 332-332 pages. — Un ami de Ballanche : Claude-Julien Bredin (1776-185Ï). Correspondance philosophique et littéraire avec Ballanche, publiée et commentée par Auguste Viatte. — Paris, E. de Boccard, 1927. In-8° de 316 pages. »

 

 

© Les textes, documents et illustrations publiés sur ce site sont protégés par un copyright ; leur reproduction, partielle ou intégrale, est interdite.

Sommaire | Nous écrire | Haut de page |

.