cliquer ici pour revenir au sommaire du site Philosophe-inconnu Sommaire < Etudes < Prière < Précédente

 
Suite - 2/3

2 – La prière chez Louis-Claude de Saint-Martin

 

Extrait de l'Annonciation, Filippino Lippi, San Gimignano Museo communale  
S'il est probable que Saint-Martin avait un penchant naturel pour la prière, il est vraisemblable que cette tendance a été développée par son travail d'élu coën. En effet, cette préoccupation apparaît dès ses premiers pas sur la voie coën, et son Livre rouge, le carnet dans lequel le jeune initié consigne ses réflexions, en témoigne en plusieurs endroits : « Purge ton corps, et ensuite présente-toi à la prière; le reste ira tout seul, c'est là tout le secret [9]. »
 

Un autre texte datant de l'époque où Saint-Martin est un élu coën actif met en évidence cet intérêt : « La prière est la véritable nourriture de l'âme, c'est là qu'elle met principalement en action toutes ses facultés, c'est de là aussi qu'elle retire ses plus grandes forces et toute l'évidence de la lumière. L'état de l'âme dans la prière est un combat dans lequel elle se dépouille de tout ce qui lui est étranger, pour se renouveler dans toute la pureté, la clarté, et la sublimité de sa nature [10]. »

Pour le Philosophe inconnu, la prière est le moyen le plus efficace mis à la disposition de celui qui veut avancer sur le sentier de l'initiation, et il précise : « Le secret de notre avancement consiste dans la prière, le secret de la prière dans la préparation, le secret de la préparation dans une conduite pure, le secret d'une conduite pure dans la crainte de Dieu, le secret de la crainte de Dieu dans son amour. Ainsi l'amour est le principe et le foyer de tous les secrets » [11].

La prière constitue donc un élement fondamental de la mystique de Louis-Claude de Saint-Martin, et les textes dans lesquels il s'est exprimé sur ce sujet sont très nombreux. Parmi eux, signalons Fragments d'un traité sur l'admiration et La Prière, deux petits traités sur la pratique spirituelle. Ceux-ci ne figurent pas dans les œuvres publiées par le Philosophe inconnu lui-même. Nous les connaissons grâce à son petit-cousin, Nicolas Tournyer, qui les intégra aux Œuvres posthumes éditées quatre ans après sa mort [12].

 
Dans ces textes, Saint-Martin souligne que la prière possède un aspect fondamental : elle est « comme la consommation », l'expérimentation des vérités que la connaissance et l'étude ne font que montrer. Elle est participation à la connaissance, elle fait glisser dans « ce magisme divin qui est la vie secrète de tous les êtres ». Cette participation au mystère de la Création, Saint-Martin l'appelle l'« admiration ». Il en fait une nourriture essentielle, car, nous dit-il, « l'âme de l'homme ne peut vivre que d'admiration ». En incitant les hommes à cette pratique, le Philosophe inconnu croit que c'est leur rendre un grand service « que de fixer leurs regards sur un trésor abondant qui est sous leur main, qui peut procurer des lumières à leur intelligence et des jouissances à leur être essentiel : en un mot sur l'admiration ». Cette « admiration », c'est la prière de contemplation, celle qui nous fait participer aux mystères divins.
Extrait de l'Agneau mystique de Jan Van Eyck, Gand, cathédrale Saint-Bavon
 

Si la prière donnait lieu à de longues invocations avec Martines, celle de Saint-Martin se préoccupe peu des mots, elle est silence de l'être face à la présence de l'Être. C'est le cœur qui doit parler dans cette communion et non la tête. Nul besoin de « ces prières que nous sommes obligés d'étayer de tous côtés, en les puisant dans des formules ou dans de puériles et scrupuleuses habitudes [13] ». Le travail d'adoration que le Philosophe inconnu préconise consiste en un abandon de la volonté humaine pour laisser circuler la volonté divine. Ouvrir son cœur pour y laisser entrer celui qui ne demande qu'à entrer dans son sanctuaire, le cœur de l'homme. Dans cette communion, ce n'est plus l'homme qui prie Dieu, mais Dieu qui prie en l'homme.

Le disciple ne parvient toutefois à cette communion totale qu'après une certaine préparation. « Cette œuvre est si importante que tu dois te garder de la désirer avant que tes substances soient assez pures et assez fortes pour la supporter [14] », car le pur ne se mélange pas à l'impur. Aussi Saint-Martin donne-t-il ce conseil à celui qui veut connaître cette lumière ineffable : « Purifie-toi, demande, reçois, agis, toute l'œuvre est dans ces quatre temps [15]. » La prière constitue donc la clé fondamentale du cheminement mystique, voire de l'initiation, celle qui, selon Martines et Saint-Martin, régénérera le mineur quaternaire. Elle est le moyen par lequel l'homme peut atteindre les sphères supérieures dont les sphères visibles ne sont que d'imparfaites images.

Nous avons vu que chez Martines, la prière semblait être essentiellement vocale, alors que Saint-Martin met l'accent sur son côté silencieux. Notons cependant que ce dernier attribue à ces deux manières de procéder des vertus à la fois différentes et complémentaires. La prière mentale a une force à la fois défensive et attractive dans le bien, alors que la prière vocale ajoute à ces mêmes qualités la puissance de terrasser l'ennemi, ce qui la rend supérieure. Le Philosophe inconnu conseille la prière muette pour réchauffer le cœur, lorsque celui-ci est sec et vide de Dieu. Mais dès que le cœur est plein de cette présence, c'est la prière verbale qu'il conseille, car elle est alors Verbe [16]. Pour lui, la prière est un acte, et c'est l'acte le plus pur dont l'homme soit capable. La pensée de l'homme unie à celle de Dieu par la volonté se manifeste alors en action, et à l'imitation de Dieu cette action est Verbe.

Saint-Martin nous a laissé un beau témoignage sur la prière avec un recueil d'oraisons probablement composé vers la fin de sa vie : Dix prières [17]. Ce texte témoigne que cette pratique resta une constante dans la vie intérieure du Philosophe Inconnu. Aussi l'avons-nous placé en annexe à cette étude.

[9] Carnet d'un jeune élu cohen, publié par Robert Amadou dans la revue Atlantis, n° 330, 1984, n° 245, 1968. Voir aussi dans ce même texte les numéros 5, 10, 93, 141, 173, 211, 245, 247, 288, 413, 417, 487, 542, 559 et 675, tous relatifs à la prière.

[10] « Suite d'instructions sur un autre plan », dans Présence de Louis-Claude de Saint-Martin, textes inédits publiés par Robert Amadou, Tours, Société ligérienne de philosophie, 1986, p. 91.

[11] Mon livre vert, Paris, Cariscript, 1991, n° 178, p. 40.

[12] Louis-Claude de Saint-Martin, Œuvres posthumes, tome II, Tours, Letourmy, 1807. Ces textes ont été réédités en 2001 par Diffusion Rosicrucienne, sous le titre Le Temple du cœur.

[13] Œuvres posthumes, op. cit., p. 233. Sur le genre de demandes qu'il faut faire dans ces prières, voir aussi Mon livre vert, n° 814, p. 187.

[14] Œuvres posthumes, op. cit., p. 251.

[15] L'Homme de désir, Monaco, Éditions du Rocher, 1979, p. 35 (cette phrase se trouvait déjà, quoique sous une forme légèrement différente, dans le Livre rouge, n° 542). Relevons au passage l'aspect quaternaire de cette œuvre.

[16] Sur ces deux modes d'expression de la prière, voir Mon livre vert, op. cit., n° 185, p. 41-42 et n° 667, p. 142-143.

[17] Robert Amadou a également publié ces textes avec une introduction particulièrement intéressante intitulée : « Prier avec Saint-Martin ». Voir Louis-Claude de Saint-Martin, Dix prières, Paris, Cariscript, 1987. Vous trouverez ces prières sur ce site dans la section Bibliothèque.


© Les textes, documents et illustrations publiés sur ce site sont protégés par un copyright ; leur reproduction, partielle ou intégrale, est interdite.

Précédent | Haut page | Etudes