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Notes :

  1. Une version précédente de cet article a été publiée en 1994 dans le n° 2 de la revue Pantacle.
  2. Sur cette utilisation, voir dans le Zohar : 1.39b, 1.67a, 1.71a, 1.87a, 1.123b, 2.1b, 2.170a, 3.123b.
  3. Sur ce sujet, voir le livre de A. Kaplan, La Méditation et la Bible, Paris, Albin Michel, 1993, p. 179-187. Au moins dix-sept psaumes auraient été écrits dans le but de faire parvenir les adeptes aux plus hauts états de conscience. Ce sont les psaumes 3, 4, 5, 6, 8, 9, 12, 22, 23, 29, 38, 39, 62, 63, 65, 141, 143.
  4. Ces prières figurent dans notre dossier, voyez l'introduction. Sur la prière des six heures et son but, voir Les Conférences des élus coëns de Lyon (1774-1776), par Antoine Faivre, Braine-le-Comte, Baucens, 1975, n° 90 et 91 et 103 à 107.
  5. Les Leçons de Lyon aux élus coëns, publié par Robert Amadou avec la collaboration de Catherine Amadou, Paris, Dervy, 1999, p. 270.
  6. La Magie des élus coëns, catéchismes : maîtres coëns, grands maîtres coëns, chevaliers d'Orient, commandeurs d'Orient, publiés par Robert Amadou, Paris, Cariscript, 1989, p. 83-84.
  7. Voir la lettre de Martines à J.-B. Willermoz du 2 juillet 1768, dans Un thaumaturge au XVIIIe, Martines de Pasqually, tome II, Lyon, Derain-Raclet, 1938, p. 91.
  8. Les Conférences des élus coëns de Lyon (1774-1776), op. cit., p. 64.

Quelques aspects de la prière dans le martinisme

Dominique Clairembault

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1 – La prière chez Martines de Pasqually

La théurgie de Martines est une sainte magie. Son but essentiel est de procurer aux élus coëns la purification du corps, de l'âme et de l'esprit la plus parfaite possible, pour faire d'eux des réceptacles dignes des plus hautes communications spirituelles [1].

Les initiés coëns ainsi purifiés sont alors capables d'entrer en relation avec les êtres angéliques, intermédiaires devenus nécessaires depuis la chute des hommes, pour recevoir la lumière divine. Contrairement à la magie vulgaire, la théurgie de Martines n'utilise aucune arme magique, baguette, épée ; son outil favori, c'est l'encensoir.

Si elle utilise certes les procédés théurgiques habituels de la magie cérémonielle, tracés de cercles et de mots de puissance (hiéroglyphes des noms angéliques), respect des phases de la lune, elle utilise aussi la prière d'une manière non négligeable.

imageQu'elles soient composées par Martines ou tirées de l'Écriture sainte, les invocations tiennent une place très importante dans les pratiques coëns. Dans un rituel aussi essentiel à l'avancement d'un élu coën que celui qui est appelé Prières et travaux pour la réconciliation de l'homme de désir avec son être spirituel, les Psaumes occupent une place de choix. Dans cette cérémonie en effet, le coën utilise les sept premiers psaumes pour ses prosternations aux quatre points cardinaux. Le premier est récité face à l'ouest, le second face au nord, le troisième face au sud, le cinquième et le septième face à l'est, et les quatrième et sixième au centre.

La lecture de ces textes était probablement destinée à aider les initiés à obtenir la purification nécessaire pour atteindre un état de réceptivité spirituelle idéal. Cette technique, Martinès ne l'a pas inventée : elle plonge ses racines dans les pratiques anciennes de l'ésotérisme juif, puisque le Zohar et le Talmud témoignent en plusieurs endroits de cette utilisation [2]. À ce titre, la psalmodie du psaume 118 a toujours été particulièrement recommandée pour maintenir un lien avec le divin. A. Kaplan prétend d'ailleurs que les Psaumes étaient utilisés comme technique de méditation, tels des mantras, pour atteindre des états de conscience élevés [3].

La prière des six heures

Les Psaumes tiennent également une place importante dans les travaux quotidiens des élus coëns. La vie des émules de Martines est en effet ponctuée par la prière des six heures [4]. Chaque élu coën doit s'adonner quotidiennement à ce travail réparti en quatre phases, à raison d'une toutes les six heures. La première prière est dite dès le matin à six heures, la deuxième à midi, la troisième à dix-huit heures, et la dernière à minuit. L'initié récite le psaume 62 pour la prière du matin, le psaume 102 à midi, le psaume 142 à dix-huit heures et le psaume 50 à minuit.

Les autres prières utilisées dans ces travaux sont composées de nombreuses invocations, du saint nom de Jésus, de prières à la Vierge et à l'ange gardien. Le Pater et l'Ave Maria ne sont pas absents de ces pratiques.

La prière de minuit ne termine pas la journée d'un élu coën, celle-ci s'achève par la très belle Prière qu'il faut faire quand on est couché et prêt à s'endormir (voir cette prière en annexe). Par ailleurs, les comptes rendus des « conférences de Lyon » nous apprennent que le dimanche, les élus coëns doivent prier toutes les sept heures [5].

imageLe Catéchisme des Commandeurs d'Orient – c'est-à-dire celui du degré précédant le grade de réau-croix, le dernier de la hiérarchie coën – souligne lui aussi l'importance du rôle de la prière. Il indique qu'avant d'entreprendre ses travaux, l'apprenti réau-croix doit s'être « retiré du tourbillon du monde ; se disposer par la prière, en récitant les sept psaumes qu'il divisera en trois parties pour chaque jour : trois psaumes le matin, les deux autres suivants l'après-midi et les deux autres au soleil couchant [6] ». Ces sept prières sont appelés les « psaumes de pénitence » : ce sont les psaumes 6, 32, 39, 51, 102, 130 et 143. D'une manière générale, Martines recommande à ses disciples de les utiliser à chaque renouvellement de lune.

Il leur conseille également de dire chaque jour l'Office du Saint-Esprit et de réciter chaque jeudi, debout face à l'orient, le Miserere mei, et le De Profondis face contre terre [7]. Par leurs prières, les élus coëns manifestent ainsi la puissance du Verbe. Cette prière « doit être vocale, elle doit être l'expression de la faculté de parole qui constitue l'homme ressemblance divine [8] ». Toute la force de la théurgie élu coën vient de son art invocatoire. Dans une Note sur le Temple, Martines insiste sur ce point en livrant à notre méditation ces quelques mots : « Le secret est dans une boîte en forme d'arche fermée avec des clefs d'ivoire, parce qu'il consiste dans la parole. »

Comme on peut le voir, la vie d'un élu coën n'a rien à envier à celle d'un bénédictin, et c'est probablement cette discipline exigeante qui fit déclarer forfait à nombre de disciples de Martines.