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L'Unité symbolise naturellement Dieu, origine et perfection de tout, qu'il s'agit de rejoindre par un inlassable désir ; le binaire est le nombre de la Chute, de la séparation, mais aussi de la tension ontologique qui maintient en vie l'homme et l'univers. Le ternaire structure ceux-ci et débouche sur le quaternaire qui est le résultat de son action, l'aboutissement des formes de nature triple et la « trace » tant de l'Unité que du dénaire (selon la sempiternelle équation 1 + 2 + 3 + 4 = 10) ; c'est encore la perfection, source du monde des corps et que ceux-ci, constitués à son image, doivent s'efforcer de récupérer.

Comme chez Eckhartshausen et d'autres, le quinaire symbolise également la Chute, le chaos et, corrélativement, la fonction réparatrice du Sauveur ; six évoque analogiquement la création qui se parfait en sept avec l'homme et les fameux « sept esprits » de Dieu qui l'assistent. Nombre de la perfection sur tous les plans, il est repos et libération, pas au même titre toutefois que l'octénaire qui, classiquement rapporté au Christ, symbolise l'accomplissement de toute justice. Le nombre neuf est toujours celui de la circonférence, celui de la création matérielle limitée (effectuation du ternaire), quant au dénaire, il appartient à Dieu dont il reflète la pensée et l'œuvre dans leur développement intégral qui est retour de l'Unité à elle-même.

Saint-Martin insiste par ailleurs sur les différences de perspective à observer dans l'étude des nombres, en fonction des plans distincts sur lesquels ceux-ci opèrent : il y a là — outre un souci de cohérence — l'amorce d'une véritable pédagogie spirituelle fondée sur l'arithmologie, qui mériterait un examen détaillé : il faut non seulement savoir de quel nombre on parle mais à quel niveau on l'envisage et d'où l'on prétend en parler soi-même. Les analogies numérales constituent un itinéraire où les repères ne doivent pas faire défaut à l'homme de désir, qui poursuit un but défini ; elles n'ont de sens plein et véritable que « faites siennes » de l'intérieur, et de simples « calculs » ou manipulations externes ne sauraient avoir cette portée. Ainsi la transposition théosophique de certaines opérations (addition, multiplication que Saint-Martin affectionne, élévation à la puissance) a-t-elle une fonction double : d'une part, révéler le caractère et le niveau ontologique propres de l'être symbolisé par tel nombre (ad intra), d'autre part exprimer sa relation à d'autres êtres, ses réactions ad extra et les rapports qui régissent ses parties constituantes.

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Encore une fois, l'arithmologie a charge de signifier la mesure et les proportions par lesquelles l'Esprit divin se communique en devenant Vie, en donnant sens, orientation et identité (au moins relative) aux échelons cosmiques inférieurs et à l'homme. Ce serait à peine exagérer que de dire que les nombres ont ici leur logique particulière, et que celle-ci image (mais image seulement) celle de Dieu, celle du jaillissement de la création ; pour l'homme situé à l'autre bout de la chaîne, la perspective est analogiquement inversée, ce qui explique la nécessité du « retournement » dont nous avons parlé, de cette réappropriation qui est le signe pour Saint-Martin du véritable « travail » théosophique.

Le traité Des nombres se trouve par ailleurs illustré de tableaux et de figures géométriques parfois assez originaux, qui synthétisent son propos de manière remarquable ; il faudrait pouvoir leur consacrer une étude particulière qui n'a pas sa place ici. Ajoutons simplement que l'auteur maintient, à l'exemple d'Eckartshausen, la supériorité symbolique de la ligne droite sur la courbe et accorde un grand intérêt aux schémas fondamentaux comme le triangle, le carré, l'hexagramme, la croix, le cercle, etc. Si nous ignorons le détail exact des lectures arithmologiques de Saint-Martin, il est néanmoins certain à l'examen que certaines traditions dans ce domaine lui étaient connues, outre celles qui lui venaient de M. de Pasqually ; mais il les a « réinventées » de par l'originalité propre de sa démarche et de sa formation, sans oublier une curiosité d'esprit toujours en éveil, qu'attestent par exemple les éléments de comparaison qu'il emprunte aux mémoires contemporains sur la Chine (qu'évoquait déjà Pasqually dans son Traité de la Réintégration). [...]

Jen-Pierre Brach

(Extrait de : La Symbolique des nombres, PUF, 1993)

> Lire un extrait de : L'art de se connaître soi-même