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La langue primitive, alphabet du Livre de l'homme
Des signes de la divinité pour lire à nouveau le Livre de l'homme Mais lorsqu'à son tour le mineur spirituel prévarique, la connaissance du Livre ne lui est pas ôtée pour autant, mais seulement voilée, conformément aux lois temporelles de la justice divine. Pour Saint-Martin en effet, le pâtiment de l'homme consiste en une restriction de ses droits originels et non en leur perte : « Le Créateur ne punit les êtres spirituels que par la privation, puisqu'il emploie, pour leur pâtiment spirituel, le même nombre qui, par son opération matérielle, produit et fixe des limites aux actions de l'être mineur, en traçant autour de lui une borne corporelle et sensible [15]. » Le mineur spirituel ayant chuté se trouve donc « privé de la faculté de pouvoir lire aussi facilement [le Livre de l'homme], et il ne peut plus en connaître les feuilles que l'une après l'autre [16] ». Après la prévarication en effet, tout ce qui tient à la substance devient inaccessible à l'homme, qui ne peut désormais appréhender des mondes que les formes. La connaissance qu'il peut avoir des êtres et des choses passe alors nécessairement par les signes sensibles qui constituent les langues conventionnelles et permettent aux idées – qui lui sont depuis extérieures – de se manifester. Or, les langues humaines ont ceci de caractéristique qu'il est impossible de dire tous les mots à la fois ; ceux-ci doivent s'égrener l'un après l'autre. Elles s'inscrivent donc dans la temporalité, et par conséquent dans la limite ; elles sont assujetties au temps quand elles devaient le modifier et le gouverner. Aussi les dix feuilles du Livre ne peuvent-elles plus être connues que l'une après l'autre. L'homme doit désormais soutenir ses efforts pour parvenir à nouveau à les lier toutes ensemble. Des signes que Saint-Martin va qualifier de fixes et de parfaits vont toutefois permettre à l'homme de s'élever à nouveau vers les régions lumineuses de la vérité qu'il doit réintégrer. Ces signes « sont partout à notre portée [17] » : dans les symboles, mais aussi dans « ces faits traditionnels que, dans l'ordre supérieur, l'on appelle communément révélations, et dont la théogonie et la mythologie de tous les peuples, ont presque inondé la terre [18] ». Ils sont à l'image du principe qui en est la source : « […] les signes fixes qui appartiennent à cette idée mère ne sont parfaits que parce que l'idée mère qui les engendre est parfaite elle-même [19]. » Ils sont l'expression sensible des facultés pensantes du principe suprême, avance Saint-Martin au chapitre iii du Tableau naturel. Leur fonction est ainsi définie dans l' Essai sur les signes et sur les idées : ils « représentent sensiblement les vérités cachées, qui forment secrètement le mouvement, l'existence et la vie des choses [20] » ( ESI, 215), autrement dit l'alphabet perdu qui permettra de lire à nouveau le Livre de l'homme.
Les nombres enfin, parce qu'ils sont « la traduction abrégée ou la langue concise des vérités et des lois [21]» – et non le texte lui-même, souligne Saint-Martin –, constituent d'autres signes fixes et parfaits adressés à l'homme par la divinité, pour jalonner son chemin vers la réconciliation. On remarquera tout d'abord que les dix feuilles du Livre de l'homme ne sont pas sans analogie avec les dix nombres premiers. Certes, les nombres sont infinis, mais lorsqu'on opère sur eux une réduction théosophique, on n'obtient jamais que l'un des dix nombres premiers sans lesquels rien ne peut exister, selon le Philosophe inconnu ; les autres ne font que développer jusqu'à l'infini ce qui est déjà contenu en eux. Chacun de ces dix nombres exprime une loi particulière, une loi vraie et simple qui constitue la nature d'une chose. Ces dix lois sont inscrites dans le Livre de l'homme, ainsi que l'affirme Saint-Martin dans Tableau naturel : « L'allégorie du livre de dix feuilles […] offre clairement les différentes propriétés attachées aux dix nombres intellectuels [22]. » De même que tout nombre, aussi grand soit-il, peut être réduit à l'un des dix nombres premiers, « il n'y a pas un être qui n'indique lui-même quelle est sa classe et à laquelle des dix feuilles il appartient », aussi complexe soit-il [23]. Dans une lettre adressée à Kirchberger, le 7 juin 1796, Saint-Martin parle des nombres comme étant « l'expression sensible, visible ou intellectuelle, des diverses propriétés des êtres qui proviennent tous de l'unique essence [24] ». Or, c'est en des termes à peu près semblables qu'il définit la langue « dans le sens le plus rigoureux » : « l'expression manifeste des propriétés données à chaque être par la source qui l'a produit [25]. Ainsi la langue primitive serait-elle en dernière analyse une « langue numérique » [26], dans laquelle le nom donné à une chose constitue la clé permettant d'accéder à son nombre, c'est-à-dire à ses différentes propriétés intrinsèques ; un nom qui révèle non pas une signification, autrement dit la désignation d'une chose par ce nom, mais au-delà, l'essence même de cette chose. Posséder cette langue signifie donc avoir des êtres, des lois et des rapports, une connaissance non pas relative, mais absolue et parfaite ; c'est posséder – dans la deuxième acception de ce verbe, c'est-à-dire connaître parfaitement – le Livre de l'homme. |
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