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L'homme et sa langue : une relation marquée d'impossible L'homme se trouve donc doublement « borné », sujet et de son principe et d'une langue qui lui est étrangère. Or, cette langue, par sa structure même, a pour effet de le couper de la réalité, à laquelle elle se substitue ; le Philosophe inconnu affirmera qu'elle lui voile les régions lumineuses de sa naissance tout en les désignant, en même temps qu'elle suscite en lui le désir de retourner vers l'unité. La langue, en effet, a pour propriété de rendre quelque chose présent au moyen d'un substitut que cette chose n'est pas : le signifiant. Mais en contrepartie, celui-ci sépare de la réalité le sujet qui parle, en en tenant lieu. Certes, l'homme peut désormais maîtriser le monde et s'y situer lui-même en disant « je », mais il n'y a plus accès que par la médiation du signe qui lui interdit toute relation immédiate, fusionnelle : le « monde » d'avant le langage est alors ressenti comme perdu. Tous les mystiques ont d'ailleurs rendu compte du fait que la relation au divin est de l'ordre de l'indicible, si ce n'est à dire ce que Dieu n'est pas. Saint-Martin souligne donc l'impossibilité d'envisager l'être en dehors de son principe. Pour lui, les langues conventionnelles proviennent toutes de la langue primitive dont nous le verrons plus loin elles portent l'empreinte, si bien que même l'athée, en parlant, manifeste malgré lui le principe qu'il voudrait anéantir (T. N., 66). Elles sont la conséquence de la séparation de l'homme d'avec son état premier et son désir primordial, qui est désir de Dieu, perdu comme tel et ne pouvant plus être représenté que par des objets de substitution qui ne le satisferont jamais. Ainsi la notion de désir intervient-elle, chez Saint-Martin, pour souligner la méconnaissance de l'homme quant à son véritable objet, et il n'a de cesse de l'exhorter à se déprendre de voies qui ne sont pas les siennes. Les traces de la langue primitive
Derrière le voile des apparences, au-delà de la confusion des langues, se dissimule la langue primitive, qui n'est donc pas perdue mais seulement obscurcie. Car comment l'homme pourrait-il encore exister s'il perdait son principe ? Aussi Saint-Martin s'élève-t-il contre ceux qui recherchent l'origine des langues dans l'exemple et l'instruction, autrement dit au-dehors de l'homme, dans ses lois particulières, quant elle réside dans le principe qui l'anime (E. V., 460-462). Cette extériorité que soulignent certains observateurs n'est que la conséquence de la prévarication de l'homme et ne relève donc pas de son essence, car « il est condamné à ne rien opérer, même par ses facultés intellectuelles, sans le secours d'une réaction extérieure, qui les mette en jeu et en action » (E. V., 461). Quelles sont donc les traces de la langue primitive au sein des langues conventionnelles, ou plus exactement les « emblèmes expressifs de la loi des êtres » ? L'immutabilité du signe est un premier indice renvoyant à la langue primitive commune à toute une classe d'êtres : au rapport naturel désormais impossible entre les signes et la réalité va se substituer un rapport conventionnel, afin qu'existe une langue commune et partageable par tous ceux qui en font l'apprentissage. Saint-Martin remarque par ailleurs que toutes les langues, même les moins élaborées, sont régies par une grammaire. Or, les relations qu'entretiennent les différentes fonctions grammaticales présentent de troublantes analogies avec les relations qui sont à l'uvre dans le tableau universel (T. N., 473-485). Les trois fonctions fondamentales et nécessaires pour exprimer une idée complète nom ou pronom actif, verbe, nom ou pronom passif ont quelque chose à voir avec le principe ternaire gouvernant les êtres intellectuels agent, action, produit , et elles agissent sur les unités secondaires substantif et adjectif comme l'Intelligence suprême agit sur les êtres. Ces unités accessoires suivent quant à elles les lois régissant la matière. La grammaire sous-tend si fortement les langues humaines qu'elle imprègne même le langage inventé par la personne atteinte de glossolalie. C'est dire qu'elle est à l'image du principe de toute chose.
Cette langue originelle, l'homme va également s'efforcer de l'exprimer dans ses uvres, et Saint-Martin, en des pages remarquables, montrera combien elle imprègne les sciences et les arts, et plus particulièrement la poésie [19]. Ainsi les signes sensibles que nous employons pour manifester nos pensées sont-ils toujours tirés des signes « naturels et supérieurs », mais il s'agit là d'une similitude de forme et non d'essence. Certes, ils manifestent quelque chose de la divine origine de l'homme, mais ils ne sont que des « hiéroglyphes destinés à réactionner l'intelligence et la parole » (T. N., 205). Car si les langues conventionnelles participent du pâtiment de l'homme, elles sont aussi son remède et sa ressource pour sa régénération. |
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[17] Austin, John L., Quand dire, c'est faire, Paris, Le Seuil, 1970. [18] Austin affinera encore ses propos en distinguant les actes de langage illocutoires accomplis en disant quelque chose des actes de langage perlocutoires accomplis par le fait de dire quelque chose. [19] Le lecteur se reportera à ce sujet aux pages 486 à 530 des Erreurs et de la vérité. |
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