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L'obscurcissement de la langue primitive

La construction de la Tour de Babel, enluminure ext. du Livre d'heures du dc de Bedford, British Library, LondresLe mineur, qui n'avait aucune connaissance du mal, laissa de mauvais intellects s'insinuer en lui. Poussé par les esprits pervers, il revendiqua d'autres privilèges et tenta de forcer sa propre loi en se voulant l'égal de Dieu. En d'autres termes, il désira parler une autre langue que celle qu'il avait reçue. Le Créateur, fidèle à ses décrets, ne l'en empêcha pas, mais l'homme vit se réduire ses faculté originelles, et par conséquent les attributs correspondants, autrement dit la langue primitive. Le privilège d'une communication directe – par lequel il avait pu prévariquer – lui fut aussitôt retiré : de pensant, il devint pensif. L'intimité d'amour entre Dieu et lui exigea dès lors le truchement d'esprits. De plus, ne sachant plus comment s'adresser aux autres êtres spirituels ni les comprendre, l'homme perdit l'empire qu'il avait sur eux.

Sa liberté consiste désormais à choisir d'opérer ou non avec les bons ou les mauvais intellects qui peuvent s'insinuer en lui. Mais leurs pensées, pour être reçues, doivent s'unir aux « couleurs sensibles de la région que nous habitons » (T. N., 347), car l'homme, à présent revêtu d'une forme matérielle et exilé dans les bornes ténébreuses de privation divine, ne peut plus connaître que par le sensible, et doit lui-même utiliser des « objets sensibles pour signes de [ses] idées » (T. N., 248). Aussi Saint-Martin distingue-t-il les « signes analogues, réguliers et achevés » des « signes difformes et irréguliers » que sont les langues ou l'écriture conventionnelles (T. N., 184-185). Les premiers traduisent les pensées justes et vives, les secondes les pensées reçues des hommes ou les pensées fausses et dévoyées des « agents mêmes de l'erreur » (T. N., 186).

Une quête éperdue
et foisonnante :
le Monde primitif
de Court de Gébelin

Antoine Court de Gébelin

Antoine Court de Gébelin est sans doute l'un des plus étonnants représentants de l'école comparatiste qui naît au XVIIIe siècle en même temps qu'un nouvel intérêt pour la langue primitive. Il rédige ainsi plus de 5 000 pages sur le sujet avec son Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne (1773-1782), dont le tome III est consacré à l'histoire naturelle de la parole. Court de Gébelin veut retrouver la langue mère, et pour cela il multiplie les recherches. À l'analyse étymologique du grec, du latin et du français, il joint des études sur les blasons, les jeux, les monnaies, les médailles, l'histoire profane et religieuse. Il reconstruit enfin une grammaire universelle valable pour toutes les langues.

Voir : Un aventurier de la parole perdue : Antoine Court de Gébelin

Le mythe de Babel retrace ce passage de la langue primitive aux langues conventionnelles. Mais pour Saint-Martin, le récit de la Genèse rend compte non pas tant de la multiplicité des langues et de la disparité des idées, que de « l'obscurité et [de] la confusion de l'intelligence de ces peuples » (T. N., 246) qui produisit une altération de la langue primitive commune, lorsqu'au sein de l'unité s'insinua, par l'adultère de la prévarication, la diversité qui fit s'éloigner l'homme de son centre, de son principe et de sa loi. Dès lors, il donna aux choses « des noms qui venaient de lui, et qui n'étant plus analogues à ces mêmes choses, ne pouvaient plus les désigner, comme leurs noms naturels le faisaient sans équivoque » (E. V., 457). En fait, de même que « la matière apparente voile et sépare tout être mineur de la connaissance parfaite de toutes les œuvres considérables qu'opère à chaque instant le Créateur [12] », les langues conventionnelles, par leur structure même, voilent et séparent l'homme d'une origine qu'il nous faudra définir.

Des langues étrangères

Des langues « fausses et opposées » – étrangères à l'homme, parce qu'elles proviennent de la division – apparaissent donc parallèlement aux langues « pures » : à celle qui dispose de 4 lettres va s'adjoindre une langue de 2 lettres [13] ; à celle de 22 lettres, une langue de 5 lettres (T. N., 97). L'homme, qui embrassait d'un coup d'œil toutes les feuilles du Livre, ne va plus pouvoir les lire que l'une après l'autre. Saint-Martin, par cette métaphore, souligne ce que les linguistes vont désigner comme étant une des caractéristiques des langues humaines : la linéarité du message. Il est en effet impossible de dire tous les mots à la fois ; ceux-ci doivent s'égrener l'un après l'autre, dans une chaîne parlée dite syntagmatique, soumise à des règles grammaticales, avec cette conséquence qu'aucun d'eux ne supporte à lui seul le sens, qui, dès lors, ne peut apparaître qu'après-coup, une fois les mots prononcés ou lus. Nous voyons donc déjà – sans pouvoir toutefois nous y attarder – en quoi les langues conventionnelles s'inscrivent dans la temporalité, et par conséquent dans la limite : peut-être y a-t-il entre la langue primitive et les langues conventionnelles la même différence de niveau qu'entre l'émanation et la création, ce qui est immédiat et ce qui est médiat – dont la définition est, rappelons-le : ce qui ne touche à une chose que par une autre.

L'homme possédait des signes analogues aux choses ; il n'a plus à sa disposition que des signes arbitraires. Pour le linguiste Ferdinand de Saussure (1857-1913), le signe n'unit pas une chose à un nom, mais un concept à une image acoustique qui est l'empreinte psychique du son matériel [14]. Il s'agit donc d'une entité psychique à deux faces, le rapport d'un signifié – le concept – à un signifiant – l'image acoustique –, qu'il formalise ainsi : s (signifié) / S (signifiant), la barre manifestant l'opposition – et non plus l'analogie – entre ces deux éléments. Car le signifiant est immotivé, conventionnel par rapport au signifié « avec lequel il n'a aucune attache naturelle dans la réalité [15] ». Le signe arbitraire opère donc un détachement par rapport au monde ; mieux, il s'y substitue, et peut dès lors tenir lieu de la réalité, même en son absence. En conséquence, les langues humaines structurent le monde indépendamment de ce qui peut effectivement s'y passer. Si la langue primitive était le calque invariable d'une réalité invariable, celle-ci se trouve désormais découpée de façon différente selon les cultures. Ainsi l'arabe dispose-t-il de centaines de mots pour désigner le chameau, quand le français n'en a qu'un.

Alphabet hiéroglyphique et primitif, A. Court de Gébelin, Le Monde primitif, 1773

L'homme, dans sa première origine, était sujet de son principe, le terme « sujet » étant à entendre comme « personne soumise à une autorité ». Son libre arbitre ne pouvait donc s'exercer qu'au sein des bornes prescrites. Après la prévarication, cet assujettissement de l'homme à son principe n'est pas levé – même si, oubliant sa divine origine et sa destination première, il se fourvoie en s'éloignant de son centre –, mais il se double d'un assujettissement à la langue extérieure. Le signe linguistique, en effet, ne se caractérise pas seulement par son arbitraire mais aussi par son immutabilité. Comme l'affirme Ferdinand de Saussure, « non seulement un individu serait incapable, s'il le voulait, de modifier en quoi que ce soit le choix qui a été fait, mais la masse elle-même ne peut exercer la souveraineté sur un seul mot ; elle est liée à la langue telle qu'elle est [16]. » Celle-ci préexiste à l'individu, elle le précède et lui survit. Certes, le mineur spirituel était également sujet de la langue primitive, dans la mesure où celle-ci était l'attribut qui lui permettait d'opérer à l'intérieur de sa loi ; mais il la recevait en quelque sorte de l'intérieur, alors qu'il la reçoit désormais de l'extérieur, d'une communauté linguistique qui, pas plus que lui, ne peut se l'approprier.

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[12] Martines de Pasqually, Traité sur la réintégration , op. cit ., p. 172.

[13] Le nombre 4 est l'image de l'action divine opposée aux esprits pervers ; le nombre 2, celle de la puissance perverse servant de réceptacle à tous les fléaux de la justice divine. Cf. Saint-Martin, Louis-Claude de, Les Voies de la Sagesse, « Lois temporelles de la justice divine… », Le Tremblay, Diffusion Rosicrucienne, 2000, p. 120.

[14] Saussure, Ferdinand de, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1980, p. 98.

[15] Ibid., p. 101.

[16] Ibid., p. 102.


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