La langue primitive :
de l'altération à la régénération
Marie Frantz
La langue, attribut du mineur spirituel Saint-Martin aborde le problème des langues dès son premier ouvrage, Des erreurs et de la vérité [1], pour l'affiner avec le Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, l'homme et l'univers [2], deux ouvrages fortement imprégnés de la doctrine de Martines de Pasqually [3]. Pour celui-ci, tout être est assujetti à sa loi – ou son principe – et reçoit, pour opérer à l'intérieur des bornes qui lui sont prescrites, des facultés appropriées. L'homme – le mineur spirituel – en a reçu trois : la pensée, la volonté et l'action. Ces facultés, pour se manifester, nécessitent des attributs analogues, qui « ne sont autre chose que la connaissance d'une langue commune à tous les êtres pensants » (E. V., 466). Saint-Martin la qualifie d'« intellectuelle, intérieure et secrète », et elle est l'attribut par excellence de l'homme, « être immatériel et intellectuel » (E. V., 466), c'est-à-dire de l'homme dans sa première origine. Voyons quelles en sont les caractéristiques. La langue primitive est tout d'abord une, véritable et originelle, parce qu'elle est conforme au principe qui la dirige. Obéissant à la loi des êtres, elle ne peut être qu'unique et n'a qu'un seul but : celui qui est prescrit par cette même loi, et dont nous étudierons plus avant la teneur. Il s'agit donc d'une langue commune, intelligible à tous ceux qui appartiennent à la même classe d'êtres. L'homme la partage avec d'autres esprits que Saint-Martin qualifie de « vrais » ; par elle, il peut ainsi communiquer avec ses semblables. Cette langue se caractérise par ailleurs par son adéquation aux choses : elle a « l'avantage d'être à couvert de toute équivoque, et d'avoir toujours la même signification, parce qu'elle tient à la nature des choses, et que la nature des choses est invariable » (E. V., 478). Elle peut donc être comparée à un seul et même calque invariable d'une réalité invariable ; elle n'est ni équivoque ni polysémique. Rendant compte de toutes les choses existantes, elle coïncide avec ces choses, dont elle est une image fidèle, l'exacte copie.
Comme toute langue, la langue primitive se manifeste de deux façons : par la parole, certes, mais aussi par l'écriture, ce qui suppose que l'homme, dans son état premier – état qui l'avait doté d'un corps glorieux et non d'un corps de matière –, possédait le sens de l'ouïe et celui de la vue. C'est ce qu'affirme Saint-Martin dans Des erreurs et de la vérité : « […] l'homme avait des sens par où tout s'opérait comme aujourd'hui, avec cette différence qu'ils n'étaient pas susceptibles de varier dans leurs effets, comme les sens corporels de sa matière […] » (E. V., 470). L'ouïe et la vue sont pour le Philosophe Inconnu les deux seuls sens attachés à des actes intellectuels ; il n'est donc pas étonnant que le mineur spirituel, être immatériel et intellectuel, en ait fait usage. L'écriture de la langue primitive est faite de tout ce que renferme la nature, et seulement elle, car en dehors, il n'y a rien de sensible. Elle s'applique à rendre compte avec exactitude de toutes les choses, tous les êtres qui en constituent les signes, décrivant aussi bien la forme d'un objet que sa couleur et la place qu'il occupe. Autant dire que ses caractères sont infinis, « aussi nombreux que les points de l'horizon » (E. V., 497), et que la nature produisant sans cesse de nouvelles choses, elle est toujours à s'écrire. |
[1] Saint-Martin, Louis-Claude de, Des erreurs et de la vérité, Le Lis, 1979, chapitre VII, p. 452-538. Nous désignerons cet ouvrage par les initiales E. V. [2] Saint-Martin, Louis-Claude de, Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, l'homme et l'univers, Le Tremblay, Diffusion Rosicrucienne, 2001. Nous désignerons cet ouvrage par les initiales T. N. [3] En 1799, en réponse à la question de l'Institut : « Déterminer l'influence des signes sur la formation des idées », Louis-Claude de Saint-Martin écrira un essai sur les signes et sur les idées (dans Controverse avec Garat, Paris, Fayard, 1990, p. 169-238). Ce texte sera intégré dans Le Crocodile, chant 70. Par ailleurs, son ouvrage De l'esprit des choses reprendra nombre de points évoqués dans cet article au sujet de la langue primitive et des langues conventionnelles. [4] Le lecteur qui souhaiterait approfondir ce sujet pourra trouver quelques éléments de réponse dans le Cahier des langues de Louis-Claude de Saint-Martin, publié par Robert Amadou dans la revue Les Cahiers de la tour Saint-Jacques, n° VII, 1961, en particulier l'article « Le verbe auxiliaire être », p. 150-151. |
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