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L.-C. de Saint-Martin : Le XVIIIe siècle www.philosophe-inconnu.com |
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› Le lait et la parole Marie Frantz |
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Notes : 1. Cf. SAINT-MARTIN, Louis-Claude de, De l’esprit des choses, ou coup d'œil philosophique sur la nature des êtres et sur l'objet de leur existence […], Paris, Laran, Debrai, Fayolle, an VIII [1800], volume II, p. 211. Cet ouvrage sera désormais désigné par l'abréviation EC.
2. SAINT-MARTIN, Louis-Claude, Le Crocodile, ou la guerre du bien et du mal arrivée sous le règne de Louis XV […], Paris, Librairie du Cercle social, an VII [1799], p. 137. La pagination correspond à la réédition (préface de Robert Amadou, analyse de S. Rihouët-Coroze, Paris, Triades-éditions, 1979).
3. SAINT-MARTIN, Louis-Claude, Le Ministère de l'homme-esprit, Paris, Imprimerie de Migneret, an XI [1802], p. 425. Cet ouvrage sera désormais désigné par l'abréviation MHE.
4. Cf. SAINT-MARTIN, Louis-Claude de, De l'esprit des choses, op. cit. Un chapitre de cet ouvrage porte d'ailleurs le titre de « La mère de famille » (p. 66-71). À la lecture des développements qui vont suivre, articulant lait et parole, on pourra s'interroger sur la figure du Christ allaitant.
5. C'est moi qui souligne.
6. JACQUES-LEFÈVRE, Nicole, Louis-Claude de Saint-Martin, le philosophe inconnu (1743-1803), Paris, Dervy, 2003, p. 230. |
De nombreux auteurs se sont passionnés pour l’origine des langues au XVIIIe siècle. Parmi eux, Louis-Claude de Saint-Martin paraît être un chercheur singulier : son intérêt ne s’est pas tant porté sur la langue que sur le rapport de l’homme au langage. La figure maternelle, dont la forme la plus parfaite est celle de Dieu, y occupe une place centrale. La transmission de la langue est en effet dévolue aux femmes depuis la Chute, et plus particulièrement aux bonnes et aux nourrices, selon le Philosophe inconnu. C’est sur ce point que va porter notre réflexion. Nous verrons tout d’abord comment le lait et la parole, qui semblent caractériser le rôle de ces femmes, apparaissent dans l’imaginaire saint-martinien comme relevant du même champ sémantique, celui de la vie, de la circulation et de la fécondité. Puis nous nous demanderons quel sens donner à cette conjonction du lait et de la parole. Si l’homme n’a pas à chercher au-delà de lui-même les lumières nécessaires à son avancement, c’est bien de l’extérieur, du spectacle de la nature, de la compagnie de ses semblables ou de la demande faite à Dieu qu’il doit recevoir l’étincelle qui embrasera son flambeau. Ainsi, dès qu’il paraît au monde, l’enfant se trouve entouré de signes destinés à réactionner en lui le germe des idées. La langue fait bien évidemment partie de cet univers sémiotique dont il ne peut se déprendre. Certes il ne la comprend pas, mais ceux qui l’entourent la parlent et la lui transmettent. Le germe du langage ne trouve donc jamais autant à s’épanouir que par la parole de l’autre, et c’est aux femmes – et plus particulièrement aux bonnes et aux nourrices – que Saint-Martin attribue ce rôle d’éveilleuses :
Cette citation appelle ici deux remarques qui serviront de guides à notre réflexion. Tout d’abord, l’on ne manquera pas de souligner la proxmité sémantique que le Philosophe inconnu établit entre l’apprentissage de la langue et le nourrissage de l’infans, image qu’il poussera jusqu’à la caricature dans Le Crocodile, où des savants sans doute retombés en enfance devront ingurgiter une « bouillie grisâtre » faite des livres tombés en décomposition et administrée par « une quantité de femmes ressemblant à des bonnes et à des nourrices » et venant « toutes avec une cuiller à la main, sans qu’on sût d’où elles venaient, et comment elles avaient fait pour entrer2 ». Pour Saint-Martin, l’apprentissage de la langue s’avère donc indissociable du maternage. Or la figure maternelle la plus accomplie est sans conteste pour lui celle du Créateur, qui se comporte envers les hommes « comme une mère attentive et tendre3 ». Aussi le théosophe n’hésite-t-il pas à voir dans l’image d’une mère entourée de ses enfants « le tableau réduit du premier ordre des choses » (EC I, 66). Il utilisera même à plusieurs reprises l’expression « mère de famille » pour désigner tantôt le cœur de Dieu, tantôt la figure du Christ réparateur4.
L’apprentissage de la langue conventionnelle après la Chute se fait ainsi conformément au modèle divin ; comme l’écrit fort justement Nicole Jacques-Lefèvre, « elle est pensée par le théosophe sur le double mode du germe et de la transmission maternelle, à partir de la reconnaissance du phénomène social6 ». On notera par ailleurs que dans l’imaginaire saint-martinien, le thème de la langue maternelle se trouve fréquemment lié à celui de l’élément liquide, comme le suggère le verbe infuser. Le processus d’acquisition du langage peut se comparer à l’imprégnation d’une terre riche de germes appelés à donner du fruit. Dès sa venue au monde, l’enfant se trouve en effet immergé dans un bain de langue avec lequel il va entrer dans un rapport non pas de simple imitation, mais bien de fécondation.
Note : La suite de cette étude est au format Pdf
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