
Notes
- Voir Dire la crise/penser la crise, Travaux du séminaire sur les crises des pratiques symboliques (J. Kristeva dir.), Textuel, Paris VII, S.T.D., n° 19, 1987.
- Sur Baudelaire et Saint-Martin, voir Annie Becq, « L’imagination créatrice et la tradition ésotérique », Enjeux de l’occultisme, R.S.H., 1979-4.
- L.A., p. 21, 22, 24, 29 et 34.
- E.A.H., p. 26 et 49-50. Voir aussi L.A., p. 27 : Saint-Martin, étudiant successivement les sociétés naturelle, civile et politique, précise qu'elles ont été « comme instantanées dans l'origine ».
- L.A., p. 17, 77 ,1 et 5.
- C’est moi qui souligne.
- L.A., p. 77, 76, 10 et 50.
- Paris, Laran, an IX (1800). Rééd. Milan, Sebastiani, s.d., p.15.
Cette métaphore de la crise est fondamentale dans l’ensemble de l’œuvre de Saint-Martin, qui joue de la polysémie d’un terme à la fois médical, esthétique, et politique (1) : « l’époque actuelle », écrit-il, est la crise et la convulsion des puissances humaines expirantes » (L.A. p.17), elle est donc destruction violente, mais cette violence est positive. Encore une fois nous sommes bien loin du « sacrifice » exalté par J. de Maistre, pour qui la seule lecture positive possible de la Révolution est celle qui y découvre une purification morale. Vite effacée, La Révolution ne changera rien aux structures de la société, se contentant de « régénérer » la royauté, la noblesse et le clergé, en ayant permis une de ces « effusions de sang » nécessaires au plan divin. Pour Saint-Martin au contraire la Révolution est une de ces « époques où tout agi[t] simultanément et avec une complète énergie » ; elle « ne se borne point à des démolitions et ne fait pas un pas qu’elle ne bâtisse » (L.A. p.19). Mais bâtit-elle la modernité ?
Rupture, crise, destruction sur laquelle peut s’élaborer « du nouveau », pour citer un poète « musagète » qui avait lu Saint-Martin (2), transformation de la société, mais aussi du rapport de l’individu à soi et aux autres, épanouissement de l’activité désirante, nouvelle énergétique : il s’agit bien là, même si encore une fois le terme n’est jamais prononcé, de certaines des caractéristiques de l’avènement d’une modernité. Loin d’être l’accomplissement de la fin du monde, la Révolution est pour Saint-Martin un commencement, le déploiement possible d’un imaginaire flamboyant, l’avènement annoncé d’une radicale nouveauté. La société première est toujours évoquée, en des termes presque similaires à ceux dont Saint-Martin avait usé dans Des Erreurs et de la vérité, mais, comme les facultés d’Adam, elle n’a jamais été qu’un état virtuel, auquel la Révolution va donner enfin les conditions de sa réalisation :
« La société naturelle n’eût reconnu l’autorité d’aucun maître pris parmi les hommes, et cependant tous ses membres eussent été autant de maîtres par les droits imprescriptibles de leur libre et vertueuse nature ; aussi eussent-ils toujours été prêts à l’action qui est le vrai caractère de la société naturelle » (L.A., p. 47-48).
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Saint-Martin évoque encore une « société fraternelle », où l’homme n’aurait eu « que des mouvements doux à sentir et à répandre », où « pouvant développer sans contrainte les germes de ses plus douces vertus […] il eût été tout entier à la vive jouissance de ces facultés aimantes et expansives ». Ces facultés sont « languissantes et n’offrent plus leur énergie originelle », et demeurent inactives « tant que l’occasion ne nous engage pas à les manifester » : la Révolution est cette occasion. Ce qui avait été laissé dans « l’inaction et la stérilité », ce qui était resté à l’état de « virtualité » et de « fécondité » va se manifester. Comme chez l’homme selon Rousseau — dont Saint-Martin parle comme un « prophète de l’ordre sensible », à « l’âme délicieuse et divine », au style d’un « magisme enchanteur » (3) — les virtualités humaines sont toujours présentes, mais étouffées par les conditions de la vie sociale. La crise révolutionnaire va permettre aux germes de fermenter, d’être fécondés, de se développer, selon une métaphore végétale très présente dans son écriture.
Jean-Jacques
Rousseau (1712–1778) |
En fait donc, il n'a pas existé de société primitive idéale : si Saint-Martin s'y réfère, c'est consciemment, comme Rousseau, comme à un état mythique, où « la pensée supérieure […] eût été comme la racine vivante de l'arbre social », « état primitif, pur et divin, tel que nous sentons qu'il aurait dû être, et vers lequel tendent tous les peuples […], républiques divines, où tous les membres n'auraient eu qu'un seul esprit » (4). Cet état primitif qui « aurait dû être », mais qui n'a pas existé pour l'homme engagé dans l'histoire, doit donc faire l'objet d'une conquête, dont la Révolution constitue le premier moment, le signe inaugural.
Car, il faut le répéter, Saint-Martin ne pense pas qu’un âge d’or va s’installer hic et nunc. La Révolution — « notre surprenante révolution qui peut s’appeler la révolution du genre humain », « ce grand drame qui vient de s’ouvrir et où toutes les nations de l’univers doivent à leur tour remplir un rôle »— annonce « au peuple français, et par la suite à bien d’autres peuples, des jours de lumière et de paix », de « bonheur » :
« Je crois voir dans notre étonnante révolution un dessein marqué de la Providence de nous faire recouvrer à nous, et successivement à bien d’autres peuples le véritable usage de nos facultés ». (5)
Il est intéressant de noter qu’il n’y a pas chez le Philosophe inconnu de description précise d’une configuration utopique, telle qu’on en trouve chez Swedenborg ou Fourier. Sa conception du futur échappe ainsi au double risque de la systématisation et de la précision détaillée, qui menace toute représentation d’une Nouvelle Jérusalem, qu’elle soit céleste ou terrestre. Il évoque seulement, dans une sorte de brume poétique, les conditions générales d’une espérance, d’un désir, le « bonheur que nous devons nous promettre de notre Révolution […] les merveilles que nous annonce la révolution » (6). Ces « merveilles » attendues, qui ne seront atteintes que dans une durée impossible à « calculer », sont par exemple la mise à jour de « la sublime nature de l’homme », l’accession à un « état d’harmonie », où les hommes puissent « jouir de ces sublimes développements et de toutes les félicités dont leur association aurait pu embellir leur existence » (7). Dans l’Avertissement à sa traduction de L’Aurore naissante de Jacob Bœhme, Saint-Martin évoquera « une époque de réconciliation » entre « les sciences naturelles et les sciences divines », et croira possible d’annoncer que :
« les révolutions que tout présage devoir se faire dans l’esprit de l’homme, seront bien plus surprenantes encore, et auront bien d’autres suites que nos révolutions politiques » (8).

Fête
de la Fédération du 14 juillet 1790 au Champ-de-Mars