
Notes
- Joseph de Maistre, Considérations sur la France, Œuvres complètes, I, Lyon, Villé et Perrussel, 1884-1886, p. 5.
- Ap. A. Viatte, Les Sources occultes[…] , op. cit., II, p. 84.
- L.A. p. 12.
- L.A., p. 13, 1, 15 et 6.
- L.A., p. 16, 18, et 41.
- Eclair sur l’association humaine, Paris, au Cercle social, an V, [1797]. Je désigne cet ouvrage par les initiales E.A.H.
- Mon Portrait historique et philosophique (1789-1803), R. Amadou éd., Paris, Julliard, 1961, frag. 308. Je désigne cet ouvrage par l’initiale P.
- L.A., p. 50, 72 et 78.
Mais le providentialisme saint-martinien est tout différent de celui des Contre-révolutionnaires, d'un Joseph de Maistre qui voit une « magie noire » dans cette « révolution toute criminelle » (1), d'un Cazotte qui lui attribue une « puissance satanique », ou d'un Lavater qui évoque à son sujet le « mystère d'iniquité » (2). Si apocalypse il y a, chez Saint-Martin les élus sont très évidemment du côté des Révolutionnaires. Et la référence aux textes prophétiques prend une signification essentiellement métaphorique. La Révolution est comparée, et non assimilée au jugement dernier dont elle est un « abrégé », ce qui met encore l’accent sur la rapidité des changements opérés :
« En considérant la révolution française dès son origine, et au moment où a commencé son explosion, je ne trouve rien à quoi je puisse mieux la comparer qu’à une image abrégée du jugement dernier, où les trompettes expriment les sons imposants qu’une voix supérieure leur fait prononcer ; où toutes les puissances de la terre et des cieux sont ébranlées et où les justes et les méchants reçoivent en un instant leur récompense. […] N’avons-nous pas vu, lorsqu’elle a éclaté […] les opprimés reprendre, comme par un pouvoir surnaturel, tous les droits que l’injustice avaient usurpés sur eux ? » (3
La dénonciation de l’injustice s’élargit même à une critique générale, politique et religieuse, de l’Ancien Régime. Elle touche la noblesse, « cette excroissance monstrueuse parmi des individus égaux par leur nature », et surtout les prêtres « les plus coupables et même […] les seuls auteurs de tous les torts et de tous les crimes des autres ordres ». L’analyse de l’action néfaste du clergé sur la politique monarchique n’a presque rien à envier, dans sa virulence, à celle de Voltaire. Sont ainsi dénoncés « l’ambition des prêtres et leurs sacrilèges malversations », leur « despotique dévastation », leur « règne impérieux sur les consciences », et « l’exaction sur la foi des âmes », commise par de véritables « accapareurs des subsistances de l’âme ». C’est par leur faute que désormais « le nom de religion entraîne toujours avec lui quelque chose de sombre » (4).
Chez de Maistre la Révolution n'est qu'un épisode réversible, où la Terreur apparaît comme la juste punition d'un peuple coupable d'avoir osé porter la main sur les hiérarchies politiques, sociales et religieuses. La Providence y fait œuvre de purification, mais dans le sens d'une confirmation de l'ordre préétabli, dont la restauration est appelée. Saint-Martin au contraire se livre à une critique radicale non seulement des « abus qui avaient infecté l’ancien gouvernement de France dans toutes ses parties » mais du système même de la monarchie, qui concentre « toute une nation dans un seul homme et dans ceux qui peuvent tenir à lui, tandis que c’est à tous les hommes d’un état à s’oublier, pour se dévouer et ne se voir que dans la nation », cette « grande nation » qu’est devenue la France révolutionnaire, « libre et veillant elle-même à ses propres intérêts ». Saint-Martin ira, dans la lignée de Rousseau, qu’il cite avec éloge, jusqu’à la critique du droit de propriété, et affirmera que « qui ne travaille point n’est pas digne de vivre » (5). Il condamnera même dans l’Eclair sur l’Association humaine le système censitaire, remarquant que les théories d'Helvétius, poussées à leur limite, feraient qu’un homme « qui ne posséderait rien ne pourrait jamais devenir membre de la société » (6). Évoquant certains personnages comme Cazotte dont « les têtes [...] ne sont pas en mesure » et qui, croyant « parler au nom du ciel » (7) dénoncent comme crime de lèse-divinité toute atteinte à la souveraineté établie ou aux lois de la propriété, Saint-Martin met ses lecteurs en garde contre les simplifications abusives, et se démarque des erreurs ou de l'hypocrisie de ceux qui se servent de la caution théologique pour justifier leurs théories politiques ou défendre leurs intérêts matériels. Pour Saint-Martin, les grandes lois universelles au niveau desquelles peut fonctionner le déchiffrement analogique de l’Histoire concernent le domaine de l’esprit, et ce n’est que par des « transpositions » hasardeuses — et d’autant plus condamnables qu’elles se mettent au service d’un intérêt particulier — que l’homme « qui ne prend jamais que la figure des choses, et qui la prend toujours à contre sens » (L.A., p. 42-43), les applique à des choses matérielles.
Chez cet adversaire passionné de la peine de mort, et pour qui les « voies douces » sont toujours préférables, on trouve néanmoins une justification non seulement de l’insurrection :
« Quand [les] puissances humaines violent évidemment les droits de l’homme, et que par leurs extravagantes fureurs elles se changent en puissances animales et brutes, il n’y a plus alors aucune moralité ni divine ni politique qui interdise à l’homme de les repousser »,
mais encore de :
« nos fureurs presque inséparables des crises révolutionnaires qui, comme les remèdes violents, ne peuvent ranimer les humeurs salutaires du malade qu’en mettant à découvert toutes les humeurs malfaisantes et corrosives » (8).
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Un comité révolutionnaire sous la Terreur – Eau-forte de C.N. Malapeau – Centre historique des Archives nationales (