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Notes

  1. Bronislaw Baczko, Lumières de l’Utopie, Paris, Payot, 1978. Voir aussi , du même auteur, Rousseau, solitude et communauté, Paris, Mouton, 1974 , chap. II.
  2. Des Erreurs et de la vérité, ou les hommes rappelés au principe universel de la science […], Edimbourg, 1775, p. 293.
  3. Voir Martines de Pasqually, Traité de la Réintégration des êtres créés dans leurs primitives propriétés, vertus et puissances spirituelles divines, Robert Amadou éd., Paris, Robert Dumas, 1974.
  4. De l’Esprit des choses, ou coup d’œil philosophique sur la nature des êtres et sur l’objet de leur existence […], Paris, Laran-Debrai-Fayolle, an VIII, [1800], I, p. 47.
  5. Notion fondamentale qui s’inscrit en particulier dans le titre de son ouvrage le plus célèbre, L’Homme de désir, Strasbourg, 1790.
  6. Lettre à un ami ou Considérations politiques, philosophiques et religieuses sur la Révolution française, Paris, J. B. Louvet et Migneret, an III [1795], p. 49. Je désignerai cet ouvrage, dont je prépare une édition critique aux éd. Jérôme Millon, par les initiales L.A.
  7. Ecce Homo, Paris, au Cercle social, an IV de la Liberté [1792].
  8. Le Crocodile, ou la guerre du bien et du mal […], Paris, au Cercle social, an VII, [1799].
  9. Les Sources occultes du Romantisme, Illuminisme, Théosophie, 1770-1820, Paris, Champion, 1928, I, p. 153-231.
  10. Le Crocodile, op. cit., seconde édition, Triades-éditions, 1962, p. 20.
  11. L.A., p. 1, 13, 18, 73.

livreC’est à partir de l’œuvre de Louis-Claude de Saint-Martin, dit le Philosophe inconnu, dont les écrits s’échelonnent entre 1775 et 1802, et tout particulièrement de sa Lettre à un ami sur la Révolution française que je vais analyser cet effet particulier de la Révolution. Il ne s’agit plus dans ces textes de dire comment la Révolution confirme, accomplit les prophéties, mais comment elle marque l’aube d’une ère nouvelle, celle d’une apothéose de l’homme. On peut donc tenter, même si le terme même n’y apparaît pas, d’y montrer l’émergence d’une annonce enthousiaste d’une certaine « modernité », annonce dont je définirai les modalités.

Qu’en est-il de la position saint-martinienne avant la Révolution ? Le terme de mythistoire, proposé naguère par Bronislaw Baczko pour définir la démarche rousseauiste (1) pourrait, toute proportion gardée, s’appliquer à la première réflexion saint-martinienne sur le devenir humain. Son premier ouvrage, Des Erreurs et de la vérité (1775), est encore très directement influencé par les théories du théurgiste Martines de Pasqually. Ce n’est pas dans le processus historique, mais dans la nature première de l’homme, lisible encore malgré les effets de la Chute, et restaurable par un travail intérieur, qu’il définit les possibilités pour l’homme déchu de recouvrer sa puissance et sa félicité perdues. La représentation de l’état idéal s’exprime pourtant déjà en termes politiques :

« Dans l’ordre naturel, si chaque homme parvenait au dernier degré de sa puissance, chaque homme alors serait un roi. Or, de même que les rois de la terre ne reconnaissent pas les autres rois pour leurs maîtres et que, par conséquent, ils ne sont point sujets les uns des autres ; de même […] si tous les hommes étaient pleinement réhabilités dans leurs droits, les maîtres et les sujets des hommes ne pourraient pas se trouver parmi des hommes et ils seraient tous souverains dans leur Empire » (2).

la ChuteMais la « réintégration », terme martinésiste (3), s’inscrit alors encore dans une durée qui, pour être celle d’une dramaturgie où ne manquent pas les péripéties, n’est pas véritablement mise en rapport avec le temps historique. Néanmoins, alors que chez Martines ce terme de « réintégration » suppose, à l’aboutissement du devenir, un simple retour à une origine perdue retrouvée à l’identique, chez Saint-Martin, il s’agit plutôt d’une « régénération », laquelle inclut une « progression » par rapport à l’état primitif. L’Adam d’avant la Chute est même, contrairement aux représentations traditionnelles, évoqué par lui non comme un être au sommet de ses possibilités, mais plutôt comme un enfant n’ayant pas encore acquis la phase ultime de son développement. Plutôt que perdues, les potentialités de l’homme n’ont jamais été véritablement développées, son pouvoir jamais véritablement conquis. C’est d’ailleurs au conditionnel que Saint-Martin évoquera, dans De l’Esprit des choses, « l’état primitif de l’homme » : la « tâche de culture » à laquelle était destiné Adam aurait dû faire de lui « l’œil » ou « l’organe » de la divinité « par lequel aurait filtré cet ordre lumineux, supérieur et divin, qui eût rempli tous les individus de l’espèce humaine, et qui, par ses infinies diversités eût formé pour eux et par eux la plus délicieuse harmonie » (4).

Le rôle théorique et pratique de l’évocation d’un état idéal dans la réflexion saint-martinienne est d’être ainsi non l’appel nostalgique d’un bonheur et d’un pouvoir perdus, mais l’aiguillon d’un désir(5), réveillant en l’homme ses facultés d’action.

Mais c’est le choc révolutionnaire qui va inciter Saint-Martin à reprendre ces éléments pour les inscrire dans un scénario terrestre, les faire passer, pour citer les termes mêmes de sa Lettre à un ami […] sur la Révolution française, publiée en 1795, de l’état de « chimère » , de perspective « imaginaire » (6), à celui de réalisation possible. Non qu’il assigne à la Parousie un moment précis : il dénonce, dans Ecce Homo (7) et Le Crocodile (8), les prophètes illusoires, ceux qu’Auguste Viatte, qui fut le premier universitaire à s’intéresser à Saint-Martin, nommait les représentants d’un « Illuminisme des salons et des carrefours » (9) et déplore la fascination des signes chez une foule parisienne si avide de savoir, fut-il frelaté, qu’elle accepte sans critique les pseudo-révélations. C’est que les Parisiens, « qui ont la réputation d'être si éclairés », ont été contaminés par les superstitions de l'Asie et des « pays septentrionaux de l'Europe » (10) : allusion à une maçonnerie dévoyée, influencée par Cagliostro et Swedenborg. Mais la dramaturgie mythique s’inscrit cette fois, selon des modalités complexes, dans le concret de l’Histoire humaine.

Il faut souligner d’emblée une double caractéristique : la Révolution est perçue dans l’évidence d’un scénario providentiel, et se déchiffre comme le signe éminemment positif de l’entrée dans une ère nouvelle. Elle à la fois refondation et annonce d’une création continuée, ouvrant une voie de régénération pour l’homme et l’univers. Le caractère évident de l’action providentielle est perçu à la fois dans la rapidité des événements, et dans le radicalisme des effets produits. Citons simplement quelques passages, quelques expressions particulièrement significatives de la Lettre :

« Je crois voir la Providence se manifester à tous les pas que fait notre étonnante révolution ».

« Quand on la contemple, cette révolution, dans son ensemble et dans la rapidité de son mouvement » […] on est tenté de la comparer à une sorte de féerie et à une opération magique ».

« L’étoile surprenante qui veille sur notre révolution ».

« La marche imposante de notre majestueuse révolution, et les faits éclatants qui la signalent à chaque instant ». (11)