
Notes
- Arlette Farge, Dire et mal dire. L'opinion publique au XVIIe siècle, Paris, Seuil, 1992, p. 93 et 106.
- Bien que l’attitude mentale et le déchiffrement même répondent à des modalités très différentes de celles de la Renaissance devant les prodiges, voir Jean Céard, La Nature et les prodiges. L’insolite au XVIe siècle, en France, Genève, Droz, Travaux d’humanisme et de Renaissance n° CLVIII, 1977.
- A. Farge, op. cit., p. 108. Voir aussi Jacques Vidal, Miracles et convulsions jansénistes au XVIIIe siècle. Le mal et sa connaissance, Paris, PUF, 1987, et Catherine Maire, De la cause de Dieu à la cause de la Nation. Le jansénisme au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1998.
- Voir Jacques Halbronn, Le Texte prophétique en France. Formation et fortune, vol. III, thèse dactylographiée, sous la direction de Jean Céard, Université Paris X - Nanterre, 1999. Qu’il s’agisse de Nicolas de Cues, de Nostradamus ou du prophétisme protestant, les prédictions concernaient d’ailleurs plutôt les premières décennies du XVIIIe siècle. Voir aussi Jochen Schlobach, « Le genre prophétique pendant la Révolution », et Erica Joy Manucci, « La Révolution comme apocalypse positive et comme apocalypse négative », dans Michel Vovelle (dir.), L’Image de la Révolution française, Pergamon press, 1989, vol. III, p. 1998-2004 et 2046-2054.
- Ap. J. Halbronn, op. cit., II, p. 706 et 753-759.
- J. Schlobach, art. cit., p. 2000.
- P. Pontard, Journal prophétique, 1791-93, 4 vol., I, 1 et 42, ap. J. Schlobach, art. cit., p. 2000-2001.
1789 : Interprétations eschatologiques
de la Révolution française
Nicole Jacques-Lefèvre
Avertissement
: Cet article a été édité une
première fois dans Daniela Gallingani, Claude Leroy, André Magnan et
Baldine Saint Girons (Éds.) Colloque interdisciplinaire Révolutions
du moderne, (Université Paris X-Nanterre, 6-9 déc 2000), éd. Paris-Méditerrannée,
2004, p. 271-281).
Dans son ouvrage sur l’opinion publique au XVIIIe siècle, Arlette Farge (1) évoque « l’atmosphère contrastée » d’une période historique où :
« aucun journal, chronique, gazetin de police ni même aucune nouvelle à la main n’oublie de noter ces mille facettes de la réalité venues surprendre un public gourmand de mystères à éclaircir, de découvertes à faire et de “lieux” insolites et improbables où poser sa raison et ses rêves ».
Familière des domaines de l’illuminisme et de la sorcellerie, je ne peux que souscrire à cette lecture, et m’intéresser à cette forme très particulière du rapport à l’histoire de ceux qui, au XVIIIe siècle, en sont dépossédés, et vivent dans un monde vide d'informations réelles, mais riche de rumeurs, où « tout sert », pour citer encore Arlette Farge, « de nouvelle ou de spectacle », un monde habité par l’attente et l’interprétation des signes (2). Les ouvrages de Jacques Vidal et Catherine Maire ont rappelé le rôle philosophique, politique et symbolique des prophéties des convulsionnaires ou, plus généralement, des jansénistes figuristes. Les « feuilles volantes » des Nouvelles ecclésiastiques qui s’en font l’écho dénoncent les dégradations que font subir à la religion et à la société toute entière les divers représentants du pouvoir, et invoquent souvent l’apocalypse « comme une imminente péripétie qui fera sombrer le monde avant son retour à Dieu » (3). Vers la fin du siècle, une parole multiforme circule, dans les lieux divers où tente de s’exprimer « l’opinion ». Dans les nombreuses brochures qui relatent catastrophes, nouvelles invraisemblables et « histoires curieuses », se développe comme une poétique spontanée du mystérieux et de l'extraordinaire, une poétique de l’inquiétude, où les figures de l’autorité sont souvent mises à mal, et comme en attente d’un événement-avènement.
Dans
ce contexte, il n’est guère étonnant qu’on s’intéresse à nouveau à un
certain nombre de prophéties, ou de « pseudo-prophéties »,
annonçant le XVIIIe siècle comme le « temps ultime » (4), et
qu’au moment où éclate la Révolution, ces textes soient réinterprétés,
réactualisés. C’est le cas par exemple d’un texte de Jurieu intitulé Accomplissement
des prophéties, ou la délivrance prochaine de l’Église (1686-87),
où la France était désignée comme lieu de la révolte religieuse, mais
aussi politique, à venir. De fausses prophéties sont fabriquées, mais
on réédite aussi, en les réécrivant, en les manipulant, certains textes
anciens. J’en donnerai un seul exemple, celui des Prophéties
perpétuelles de
Moult, dont le nom est lui-même issu d’une erreur : il s’agit
en fait d’un napolitain prénommé Joseph, « moult renommé ».
En 1804, un auteur anonyme, rééditant le texte en même temps que ses
propres Prédictions
générales, particulières et climatiques pour l’an XII […] commentera :
« je puis assurer le lecteur que toute la Révolution y était annoncée
entièrement ».
On connaît aussi les anecdotes ayant circulé autour
de personnages comme Cazotte ou Cagliostro, enfin l’existence, pendant
la Révolution, de prétendues « prophétesses » comme Suzette
Labrousse ou Catherine Théot, et l’usage qui fut fait contre Robespierre
et son culte de l’Être suprême des prétendues prophéties de cette
dernière. Je noterai ici simplement que le rapport Vadier, du nom du
président du Comité de Sûreté Générale, indiquait parmi les pièces
à convictions saisies chez la marquise de Chastenois, disciple de Catherine
Théot « les prophéties de Maistre Michel Nostradamus où l’on remarque
qu’on a noté par des onglets toutes les rêveries qui peuvent s’appliquer
à la révolution actuelle » (5).
Il est généralement admis qu’il y eut alors une sorte de « mainmise sur le genre prophétique par la pensée contre-révolutionnaire » (6), dont les Considérations sur la Révolution française et les Soirées de Saint-Pétersbourg de Joseph de Maistre constituèrent l’exemple le plus brillant, mais un millénarisme révolutionnaire s’exprima néanmoins. Ainsi l’évêque constitutionnel Pierre Pontard, disciple de Suzanne Labrousse, et fondateur du Journal prophétique, chercha-t-il dans l’Apocalypse ou les prophéties d’Isaïe la preuve d’une volonté divine à l’œuvre dans des événements interprétés comme le « prélude » d’une « régénération universelle » (7).
L’idée de régénération apparaît d’ailleurs chez des auteurs divers, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, comme un lieu d’échange entre un millénarisme d’essence religieuse, à coloration apocalyptique, et la culture politique des Lumières ; lieu, et parfois dans le même texte (8), d’un double phénomène de laïcisation et de resémantisation illuministe. Mais le millénarisme illuministe ou piétiste prend généralement une forme individuelle et même intime : comme le rappelle Pierrre Deghaye à propos de Zinzendorf, « le Règne est une réalité subjective, qui n’a de sens que pour l’homme intérieur caché au fond du cœur ». Lors même que se dessine une objectivation, la Parousie ne s’inscrit que dans un espace secret : invisible aux yeux du monde, elle ne concerne qu’un petit nombre d’élus. L’événement révolutionnaire va néanmoins permettre chez certains auteurs une véritable inscription dans l’Histoire collective d’une conception eschatologique illuministe, où le terme de régénération donnera lieu à des spéculations dans des registres variés.
À propos de Saint-Martin et de la Révolution
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Lettre
à un ami ou Considérations politiques, philosophiques et religieuses
sur la Révolution française, texte présenté et annoté
par par Nicole Jacques-Lefèvre, éd. Jérôme Millon.