Retour sommaireSommaire > Etudes > l'Annonce du Nouvel Homme  

L'annonce du Nouvel Homme

Octave Béliard

 

Octave Béliard
1876-1951

Octave Béliard, médecin, écrivain et amis de Saint-martin... >> lire la suite.

Le Nouvel Homme, quatre extraits du livre de Saint-Martin sélectionnés par Octave Béliard. >> Lire, Format Pdf.
Bibliographie d'Octave Béliard. >> Lire
Discours prononcé par Octave Béliard en 1946 lors de l'inauguration de maison natale du Philosophe inconnu à Amboise. >> Lire
 
 
 
 

Dans les milieux les plus cultivés, les plus curieux de connaître les œuvres de l'esprit, lorsqu'on prononce aujourd'hui le nom de Louis-Claude de Saint-Martin, il est fort rare qu'on éveille un écho. J'en ai fait souvent l'épreuve ; elle a pu me servir à distinguer parmi ceux qu'on nomme les intellectuels, une étroite famille gardienne d'un certain Graal. Ne pas ignorer ce grand Mystique français est, à mes yeux, en quelque sorte le signe d'une élection. Encore les personnes à qui son nom fait relever la tête n'ont-elles pas toutes accepté de lire, de méditer, de pénétrer son œuvre obscur, étrange, au-dessus du temps, nécessitant pour être compris un renoncement aux méthodes ordinaires de la pensée. Il suffit à des érudits d'avoir noté une biographie et une bibliographie ; de savoir que Saint-Martin fut l'origine discrète d'un vaste courant spiritualiste et qu'il fut peut-être même le premier à prononcer ce mot ; de savoir encore que ce fut lui qui inventa cette devise qu'on croit à tort vidée de sa substance vivante depuis qu'elle est tombée dans le domaine public et inscrite sur les monuments : Liberté, Égalité, Fraternité. (L'idéal, a dit Fichte, est ce qui doit toujours être réalisé, mais, en même temps, ce qui ne peut jamais l'être...) Cependant, n'aurait-il trouvé que cela, un idéal humain, un programme, une direction, trois mots définitifs dont un peuple ne secoue plus l'obsession même quand il n'y accorde point ses actes, cet homme aurait assez fait pour ne point mourir. N'est-il pas mystérieux que son verbe, invoqué dans chaque espérance comme dans chaque déception, soit tellement célèbre, et lui tellement oublié ?

Revue Mesures - 1936

Louis-Claude de Saint-Martin a voulu lui-même cet effacement. Il était, de son vivant, inactuel, inattentif ou opposé aux courants de l'opinion, jaloux d'une solitude d'esprit où ne le rejoignaient qu'un petit nombre d'âmes élues. Il fréquenta pourtant le monde, un certain monde de qualité, que son énigme pouvait séduire. La Révolution qui survint l'incommoda assurément ; plus occupé du sens spirituel des événements que des événements eux-mêmes, il flotta sur elle comme le choisi de Dieu sur les eaux du déluge. Il ne signait point ses livres ou les signait : le Philosophe Inconnu, voulant peut-être que l'on crût qu'ils lui étaient dictés par quelque guide surnaturel. Et de fait, leur obscurité parcourue d'éblouissants éclairs qui révèlent des horizons immenses témoigne un peu partout de ce que le génie comporte de spontané, d'irréfléchi, d'involontaire et d'inégal. Ces livres si peu répandus ont pourtant eu la fortune de trouver les lecteurs qui les devaient aimer et leur influence est visible dans l'œuvre d'écrivains comme Joseph de Maistre, comme le Balzac de la Recherche de l'Absolu et de Louis Lambert. Un spiritualisme libéré des formes culturelles n'a pas cessé d'y puiser son inspiration et l'on peut dire de la philosophie martiniste qu'elle continue à cheminer silencieusement dans un monde apparemment gagné au matérialisme et au mécanisme jusqu'à ne plus pouvoir comprendre, peut-être, la musique intérieure de l'univers. Il en est d'elle, de cette philosophie, comme des rivières souterraines que l'on peut croire perdues mais dont le cours est marqué à la surface du sol par une fraîche traînée de verdure. Mes habitudes de pensée me portent à dire que la rivière émergera et qu'un jour venu, elle servira à apaiser une ardeur que d'autres eaux n'ont pas éteinte.

Philosophie ? ou plutôt, métaphysique ? Le mot ne convient guère. Il appartient au vocabulaire intellectuel et non au spirituel. La métaphysique remue des concepts, c'est-à-dire des créations de l'intelligence, dépendantes de l'intelligence qui les crée. Le dernier effort de l'intelligence ne parvient pas à distinguer Dieu de l'idée de Dieu. Platon lui-même ne s'évade pas de la prison de l'intelligence, quand il fait de la matière une ombre et de l'idée une réalité ; l'existence qu'il attribue à l'idée n'est encore qu'allégorique. La métaphysique est, comme l'anatomie, une analyse de choses froides. Au Mystique, la Révélation — qui est une insulte à la raison — annonce un monde spirituel vivant, dont toutes les parties sont vivantes, dont l'Être qui est essentiellement Vie est l'origine, le centre, le contenant et la fin. Il n'y a pas de preuves de cela, car la preuve appartient à l'ordre rationnel ; mais il faut tout laisser sans explication ou l'expliquer par cela. Et quand on a l'accès d'une certaine forme de méditation, tout devient erreur hormis cela. Le Matériel est l'erreur qui ne subsiste que par notre créance et dont notre vocation est de nous dégager. Nous sommes murés dans l'erreur par une involution que les religions appellent la Faute — faute qu'il peut être permis de croire nécessaire — et l'évolution, à l'inverse, doit nous régénérer, nous remettre en possession de ce monde vivant, où tout est vivant, où les Nombres eux-mêmes sont des êtres vivants, des vertus, des anges si l'on veut.

Octave Béliard ©Nous ne nous en tirerions pas nous-mêmes. Le monde accessible à nos sens est, il est vrai, plein de signes ; il n'est lui-même qu'une écriture, un document, figuré en creux, du monde vivant. Mais nous ne saurions pas le lire. Le mécanisme de notre perception et de notre raisonnement construit la réalité de l'objet matériel, nous sommes arrêtés par lui ; notre étude s'attache à lui comme s'il ne signifiait rien d'autre que lui-même ; nous ne possédons pas son sens spirituel. Ainsi un homme du commun pourrait-il passer toute son existence devant les hiéroglyphes d'une muraille d'Égypte et même être vivement intéressé par la perfection des dessins, les observer méticuleusement, en dresser un état complet, noter combien de fois y est répété un œil, ou une ligne brisée, ou un épervier, ou une grosse mouche ; il croirait donc en posséder la science entière. Et cela jusqu'au moment où un Savant viendrait les lui lire ; à ce moment-là, les yeux, les lignes brisées, les éperviers, les grosses mouches perdraient toute importance autre que celle de signes d'une invocation à Ammon-Ra ou d'un traité de Ramsès II avec les Hittites...

Suite

 

| Retour | Sommaire | Haut de page | Suite |
 

© Les textes, documents et illustrations publiés sur ce site sont protégés par un copyright ; leur reproduction, partielle ou intégrale, est interdite.