
Notes
- Rappelons que Martines définit le type comme « une figure réelle d’un fait passé, de même que d’un fait qui doit arriver sous peu de temps ». Il est « supérieur à la prophétie », en ce qu’il « annonce un événement infaillible et qui est sous le décret immuable du Créateur » (p.304).
- Voir Un Illuministe au siècle des Lumières, op. cit., en particulier le chapitre « Voiles et prestiges… ».
- Le Nouvel homme, Paris, an 4 de la Liberté, p. 77. Ouvrage désormais désigné par N.H.
- Œuvres posthumes de Louis-Claude de Saint-Martin, Tours, 1807, 2 vol., I, p. 189. Ouvrage désormais désigné par O.P.
- Le Ministère de l’homme-esprit, Paris, an XII, 1802, p. 219-20. Ouvrage désormais désigné par M.H.E.
- Mon Livre vert, texte établi et publié par R. Amadou, Paris, Cariscript, « Documents martinistes » n° 28, 1991, n° 638. Ouvrage désormais désigné par L.V. Le chiffre qui suit indique le numéro de l’article cité.
J’ai dit que la dramaturgie adamique ne donnait pas vraiment lieu chez Martines à un récit suivi : mais ce récit peut du moins, j’ai tenté de le faire, être reconstitué à partir du Traité. Dans ce texte — qui présente d’ailleurs une forme lourdement didactique —, Adam et sa première postérité font figure d’archétype (1) pour une histoire humaine essentiellement conçue comme répétitive, en même temps que de mythe fondateur pour la théurgie maçonnique martinésiste.
Avec Saint-Martin, le problème n’est plus le même, d’abord en raison du changement de destinataire : il ne s’agit plus de la circulation « intime » dans un groupe d’initiés, mais d’ouvrages destinés au public en général, où l’enseignement illuministe va prendre des formes beaucoup plus subtiles, et l’écriture rechercher des effets plus littéraires (2). Mais l’écart provient aussi de ce que, tout en reprenant les éléments et les épisodes principaux du mythe martinésien, Le Philosophe inconnu lui fait subir, parfois sous l’influence de Jacob Bœhme dont il a traduit certaines des œuvres, une réécriture très particulière, et que la figure d’Adam subit dès lors comme un double déplacement. Le plus souvent, ce n’est plus comme personnage individuel qu’Adam apparaît dans des textes où Saint-Martin parle plus volontiers de « l’homme ». Et l’évocation des pouvoirs d’Adam, ceux-là mêmes qu’il n’a pas su mettre en œuvre, et dont la chute a bloqué le développement, font l’objet d’un appel nostalgique qui n’est pas destiné à renvoyer le lecteur vers un passé idéal, mais à le projeter vers un avenir où il deviendra lui-même un Nouvel Adam, voire pourra conquérir des pouvoirs supérieurs à ceux dont disposait l’ancêtre mythique du genre humain. Enfin, dans son souci d’un débat avec la Philosophie des Lumières, Saint-Martin, grand lecteur et commentateur de toutes sortes de textes littéraires, scientifiques, philosophiques, etc… va réinvestir la figure et la destinée adamiques, comme disséminées sous forme plus ou moins allusive dans l’ensemble de ses écrits, dans des débats divers, dont je ne pourrai donner ici qu’un faible aperçu.
Pour mieux comprendre la fonction d’Adam dans la stratégie textuelle de Saint-Martin, il faut d’abord rappeler qu’il a critiqué la notion même de « vérité révélée ». « L’expérience » est pour lui « supérieure à toutes les doctrines » (3), et le recours aux livres ne devrait s’effectuer « qu’après avoir épuisé tout ce que la nature et l’homme peuvent nous apprendre » (4). Ce ne sont plus les Ecritures, même librement interprétées, qui sont au cœur de la réflexion, mais l’homme historique, l’homme contemporain de l’auteur. Ce sont ses « manifestations » et, secondairement celles des choses qui permettent d’accéder, dans un travail herméneutique, à la vérité. Il arrive donc bien sûr que Saint-Martin évoque l’Adam de la tradition biblique : Le premier homme dans son état de gloire y [dans les Ecritures] paraît revêtu d’une entière autorité sur la nature, et particulièrement sur les animaux ; puisque même il lui fut départi le don de leur appliquer les noms essentiels et constitutifs qui leur appartenaient (5).
Mais cette tradition n’est invoquée qu’au titre de « douce » confirmation d’observations et de démonstrations préalables. Ainsi, alors que l’histoire adamique était destinée chez Martines à fournir un modèle explicatif de la destinée de l’homme, Saint-Martin, inversant le processus méthodologique, part des caractéristiques de l’homme pour reconstituer la figure et l’histoire d’Adam. C’est en raison du manque fondamental ressenti par l’homme, en raison de son sentiment d’être en exil sur une terre hostile, c’est parce qu’il a en lui de « violents désirs et un goût vif pour la vérité et l’intelligence » (6), qu’il est « tourmenté par l’inquiétude et le besoin de l’action et du mouvement, et par la gehenne insupportable qui tient tout son être dans une violente contraction » (M.H.E., p. 335) qu’on peut faire l’hypothèse d’une origine glorieuse et puissante. C’est « l’homme intérieur », la psychologie humaine qui explicite par exemple la nature de la faute première : « N’est-ce pas la contemplation de soi-même qui est le mobile universel des humains ? Telle a donc été l’origine primitive du premier égarement » (L.V., 618). Ce sont même les sensations physiques qui offrent le modèle des résultats de la chute :
Lorsque nous tombons de quelque endroit éloigné, la tête tourne si fort pendant la chute, que nous ne nous apercevons de rien. Ce n’est qu’au moment du choc que le sentiment vif de nos maux se fait connaître. Telle a été la marche de la postérité humaine, lors de sa prévarication (L.V., 640).
