
Notes
- Pour les aspects généraux et particuliers des théories saint-martiniennes, je me permets de renvoyer à mon ouvrage, Un Illuministe au siècle des Lumières, Louis-Claude de Saint-Martin, Paris, Éditions Dervy. Coll. « Bibliothèque de l’Hermétisme », 2003.
On peut d’emblée faire plusieurs remarques : ce n’est pas, comme dans la tradition chrétienne, dans l’ordre de la connaissance, mais dans l’ordre d’un mauvais usage de l’action — notion qui sera elle aussi primordiale pour Saint-Martin — que s’opère la prévarication, la sortie de la loi. Et c’est Adam lui-même qui est à la source de la « forme corporelle qu’il devait prendre après sa prévarication », qui « opère la création de sa propre prison », car Dieu « transmue aussitôt la forme glorieuse du premier homme en forme de matière », laquelle ne diffère d’ailleurs de la forme glorieuse qu’en ce que cette dernière était « pure et inaltérable », non « sujette à la corruption » (p. 140-144).
Le second résultat de la faute est la perte de la communication directe avec Dieu :
Lorsqu’Adam était dans son premier état de gloire, il n'avait pas besoin de la communication de bons ou de mauvais intellects pour connaître la pensée du Créateur et celle du prince des démons. Il lisait également dans l'une et dans l'autre, étant entièrement pensant. Mais lorsqu'il fut laissé seul à ses propres vertus, puissance et volonté libre, il se rendit, par son orgueil, susceptible de communication ou bonne ou mauvaise, et devint par là ce que nous nommons pensif (p. 150).
On notera l'exceptionnel intérêt, la beauté même, de l'expression du passage de l'homme pensant à l'homme pensif, non sans rapport peut-être à cette plongée dans « l’extase » que nous avons déjà relevée, annonçant la « fascination de l’entendement » des hommes par les esprits pervers, et que Saint-Martin exploitera en parlant du « somnambulisme » humain (1).
Adam reconnaît immédiatement « la grandeur de son crime » mais invoque la possibilité d’une « réconciliation », et rappelle à Dieu : « la promesse immuable qu’il lui avait faite de le seconder dans toutes les circonstance où il en aurait besoin » (p. 152).
La « réparation », selon un processus qui caractérisera l’ensemble de l'histoire mythique de l'homme, suit donc presque immédiatement l’effet de la faute. Lié par son « serment », Dieu, après lui avoir présenté au cours d’un « assoupissement » le « fruit de sa prévarication » auquel Adam va donner « le nom de Houva ou Hommesse qui signifie chair de ma chair, os de mes os, et l’ouvrage de mon opération conçue et exercée par l’œuvre de mes mains souillées » (p. 174) accorde à un Adam repentant « le couronnement de son ouvrage, en renfermant dans la forme de matière créée par Adam un être mineur » (p. 152). Eve, dont on remarquera qu'elle ne porte aucune responsabilité dans la faute première, est née. La postérité adamique, à la fois pensive et pensante, à des degrés divers, continuera l’œuvre de réconciliation, ponctuée néanmoins par de nouvelles chutes, dont la série commence avec Adam et Eve eux-mêmes. Ils exécutent l’ordre divin du « Croissez et multipliez » avec une « si furieuse passion des sens de leur matière » (p. 184) qu’ils retardent la réconciliation, et qu’Adam est à nouveau figuré dans un état « d’entière inaction », de « fort dégoût », d’« abattement considérable » (p. 188), avant que la naissance du quatrième fils, Abel, ne devienne pour eux « une racine de salut ».
La postérité d’Adam, soumise au temps, ne retrouvera néanmoins « qu’une puissance inférieure à celle qu’il possédait », jusqu’au moment où sera opérée :
la réintégration de la matière apparente qui voile et sépare tout être mineur créé de la connaissance parfaite de toutes les oeuvres considérables qu’opère, à chaque instant, le Créateur (p. 256).
L’homme alors seulement retrouvera les pouvoirs d’Adam. Il est dit néanmoins toujours « supérieur à tout autre esprit spirituel, soit émané, soit émancipé » (p. 524). Plus précisément — et Saint-Martin développera largement cette idée :
la parole de l'homme lui donne la supériorité sur tous les habitants du monde divin ; elle est plus forte et plus puissante que la leur, et l'étendue qu’elle peut avoir surpasse encore celle que parcourent les esprits divins (p. 553).
Par ailleurs, la création dans son ensemble se trouve elle aussi affectée par les résultats de la faute adamique. Devenu « terrestre », Adam a entraîné l’univers avec lui dans le processus de matérialisation, et obligé la Divinité à modifier ses plans : « Sa prévarication a opéré un changement si considérable que le Créateur a été forcé de changer l’opération de la création générale et particulière » (p. 170).
D’où l'importance, à peine esquissée chez Martines, de ne pas limiter à l'homme l’action de la « réintégration ». Saint-Martin, qui développera en revanche cet aspect, en particulier dans sa critique du mysticisme, parlera plus volontiers de « régénération » à laquelle doit être associé l'ensemble de l'Univers, à qui seul ce même homme peut rendre l'harmonie perdue. Chez Saint-Martin, l’action de l’homme devra même avoir un effet sur la Divinité, et lui rendre le « repos ».
