
Adam a aussi une fonction coercitive par rapport aux esprits déchus : il doit œuvrer à « servir de bon et de véritable intellect aux mauvais démons », pour les « contenir » et les « combattre ». Il aurait pu même « encore plus les resserrer dans la privation en leur refusant toute communication avec lui », et devait donc « détruire le mal même » (p. 130).
En fait, cet état de gloire, et les effets bénéfiques qui devaient en résulter pour une Création désorganisée par la chute des anges pervers, ne sont évoqués par Martines que dans leurs potentialités. Car le Traité met d’emblée l’accent sur une faille de l’être adamique, dont l’effet se manifeste dès qu’il est laissé à lui-même. « Émancipé […] de l’immensité divine », Adam en effet « réfléchit sur la grande puissance » qui lui a été octroyée, ose la comparer à la « toute-puissance divine » mais, incapable d’« approfondir parfaitement » ces réflexions sur un « état si glorieux » (p. 138), est saisi d’un « trouble ». On notera que cet étrange « trouble » est préalable à la tentation provoquée par le pervers, qui le perçoit immédiatement et ne fait que le mettre à profit, prononçant, revêtu lui aussi d’une forme glorieuse, un « discours » qui tend à persuader Adam que « sa toute-puissance ne diffère en rien de celle du Créateur », au nom duquel il prétend parler, et qui accentue le trouble premier : « A ce discours de l’esprit démoniaque, Adam resta comme dans l’inaction, et sentit naître en lui comme un trouble violent, d’où il tomba dans l’extase » (p. 124).
Retenant cette « impression mauvaise » après être sorti de cette curieuse « extase », Adam rejette alors « entièrement sa propre pensée spirituelle divine », et, inversant la mission dont il était chargé :
opère la pensée démoniaque en faisant une quatrième opération dans laquelle il use de toutes les paroles puissantes que le Créateur lui avaient transmises pour ses trois premières opérations, quoiqu’il eût entièrement rejeté le cérémonial de ces mêmes opérations (p. 124).
On reconnaît là évidemment un modèle proposé dans le cadre d’une théurgie maçonnique, dont Saint-Martin ne conservera pas les figures, alors que, je reviendrai sur cette notion qui me semble importante, il prolongera, dans le cadre d’une anthropologie marquée par la notion de « désir », cette notion de faille ontologique.
Le second temps de l’activité adamique est présenté par Martines à la fois comme une répétition de la faute des esprits pervers dans la volonté de s’approprier la puissance de Dieu par la « création d’êtres spirituels », mais aussi comme l’aggravation de cette faute, au moins dans ses effets : Adam a en lui « un acte de création de postérité de forme spirituelle », un « Verbe puissant » (p. 180) qui, s’il l’avait opéré en accord avec la pensée divine, aurait donné naissance à « un être aussi parfait que lui » (p. 140). Il va donc faire ce que, bloqués dans leur intention par l’action divine « les esprits pervers n’avaient pas eu le temps de faire » : un « acte de création » (p. 132), que la Divinité ne pourra empêcher parce que, Martines le répète à plusieurs reprises, il ne peut « pénétrer » ni « concevoir » : l’action et l’opération de même que tout événement quelconque qui doivent survenir à un être spirituel mineur, si cet être ne l’a premièrement conçu lui-même dans sa pensée (p. 577).
Mais « l’orgueil » (p. 140) a succédé au trouble, et Adam, dont la pensée est alors incapable d’imaginer, au sens fort qu’a cette faculté chez nos deux illuministes, la forme qu’il va susciter, ne fait qu’imiter l’action créatrice, en espérant avoir le « même succès » et se trouve « extrêmement surpris » — et l’on retiendra cette image, après celle d’un Adam « troublé », d’un Adam « surpris » :
lorsqu’au lieu d’une forme glorieuse, il ne retira de son opération qu’une forme ténébreuse et toute opposée à la sienne. Il ne créa en effet qu’une forme de matière (p. 140).
