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Notes

  1. Voir l’analyse de ce texte par Bronislaw Baczko, Job, mon ami. Promesses du bonheur et fatalité du mal, Paris, Gallimard, 1997, p.  165 et ss.
  2. Traité de la réintégration des êtres créés dans leurs primitives propriétés, vertus et puissance spirituelles divines. Les pages renvoient à l’édition de Robert Amadou, Paris, Robert Dumas, 1974.
  3. Rappelons que c’est « par la continuité de [l’]émanation spirituelle que l’immensité divine est infinie. […] La multitude des habitants de l’immensité divine croît et croîtra sans cesse et à l’infini sans jamais trouver de bornes » (p. 547).

De Martines de Pasqually à Louis-Claude de Saint-Martin : Dramaturgies adamiques

Nicole Jacques-Lefèvre

Avertissement : Cet article a été édité une première fois dans les Cahiers du Groupe d'Études Spirituelles Comparées, n° 11 « La Figure d'Adam », (colloque EPHE, 24-25 mai 2003), Arché-Éditit, 2005. Nous remercions chaleureusement Nicole Jacques-Lefèvre de nous avoir proposé une nouvelle publication de cette étude pour le site philosophe-inconnu.com.

Lorsque Bayle, dans l’article « Adam » de son Dictionnaire historique et critique, s’étonne du « sentiment fort particulier» d’Antoinette Bourignon sur Adam, exemple des «égarements dont notre esprit est capable » (1), et cite avec une délectation évidente sa description du premier homme, lorsque Voltaire, dans l’article « Adam » de son Dictionnaire philosophique, s’en prend au même auteur, ce sont dans les deux cas les rêveries mystico-érotiques sur l’hermaphrodisme du premier homme, et la prétention à des « révélations » procurées par des visions qui sont attaquées. Mais on sait par ailleurs que les spéculations sur l’origine, et en particulier sur les caractéristiques de l’humanité à sa naissance ont été l’une des obsessions du siècle des Lumières, et ont souvent repris, en les laïcisant, les structures de la représentation biblique. Adam devient donc, à côté par exemple de la fameuse statue de Condillac, ou de l’homme originel de Rousseau, l’une de ces fictions épistémologiques qui permettent de penser et de comprendre l’état présent de l’homme, et d’aborder des questionnements philosophiques divers.

Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) et avant lui son premier maître, Martines de Pasqually (mort en 1774), nous présentent un usage ou plutôt des usages d’autant plus intéressants de la figure et de la destinée adamiques que, surtout en ce qui concerne le Philosophe inconnu, ces usages participent à la fois d’un exposé théosophique théorique et pratique, et d’une diversification philosophique qui conduit à une sorte de surdétermination du mythe. J’en donnerai quelques exemples, après avoir résumé brièvement, et le plus clairement possible, les structures initiales de ce mythe, ou les différents moments de ce qu’on peut désigner comme une dramaturgie, tel qu’ils sont exposés, même s’il ne s’agit pas véritablement d’un récit linéaire, dans le Traité de la Réintégration des êtres (2) de Martines. Rappelons que ce texte est un long commentaire, une libre réinterprétation de la Bible, mais qu’il est aussi destiné à introduire aux « opérations » initiatiques d’une maçonnerie théurgique.

 

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D’après le Traité donc, Adam est « émané » (3) par le Créateur  après qu’ait été créé l’univers physique, ce « lieu fixe où [les] esprits pervers avaient à agir, à exercer en privation toute leur malice » (p. 118). Il est désigné comme « mineur » car dernier venu dans le monde divin, mais il est « revêtu » d’une « forme glorieuse ». Sur cette forme, Martines s’explique à la dernière page du Traité :

Tout être émancipé, pour opérer temporellement les volontés du Créateur, se produit une enveloppe corporelle qui sert de voile à son action spirituelle temporelle. Sans cette enveloppe, il ne pourrait rien opérer sur les autres êtres temporels sans les consumer par la faculté innée de l'esprit pur de dissoudre tout ce qu'il approche. Cette enveloppe corporelle glorieuse, dont se revêtent les habitants spirituels du surcéleste et du terrestre, n'est autre chose que la production de leur propre feu. (p. 516.)

Adam est aussi doté d’une « force de commandement » qui doit lui permettre de « dominer sur tous les êtres émanés et émancipés avant lui » (p. 118) dont il devient ainsi le « supérieur » et « l’aîné ». Capable — du moins lorsqu’il reçoit pour cela le « consentement » du Créateur, dont il est le « véritable émule » (p. 120) — de « lire à découvert les pensées et les opérations divines », capable de « connaître », ainsi qu’il l’expérimente lors de trois « opérations » ordonnées par Dieu, « l’ensemble de l’univers et de lui commander », et doté de libre-arbitre, il reçoit de son créateur le « nom auguste d’Homme-Dieu de la terre universelle, parce qu’il devait sortir de lui une postérité [non charnelle] de Dieu » (p. 122) :

La volonté du premier homme ayant été celle du Créateur, à peine la pensée de l'homme aurait-elle opéré, que la pensée spirituelle divine aurait également agi en remplissant immédiatement le fruit de l'opération du mineur par un être aussi parfait que lui. Dieu et l'homme n'auraient fait tous les deux qu'une seule opération ; et c'était dans ce grand oeuvre qu'Adam se serait vu renaître avec une grande satisfaction, puisqu'il aurait été réellement le Créateur d'une postérité de Dieu. (p. 140.)

Beau fantasme d'un engendrement où n'interviendrait pas la différence des sexes... mais où il n’y a pas trace non plus d’un imaginaire de l’androgyne.