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Musique et harmonie chez Saint-Martin (suite)
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4 – Vertus et destination de la musique
Dans Des erreurs et de la vérité, le Philosophe inconnu intègre ses observations sur la musique dans sa réflexion sur la « langue première et universelle » dont l’homme a perdu l’usage. Il fait de cet art l’une des productions de la langue vraie, qui avait la musique pour mesure et la parole pour signification. Certes, depuis la chute d’Adam, l’homme ne produit plus qu’une « musique artificielle » en comparaison de la « musique principe », mais cet art conserve néanmoins une certaine puissance. Ces principes font écho à l’Essai sur l’origine des langues de Jean-Jacques Rousseau – en particulier au chapitre XII de ce livre –, à la différence que contrairement à cet auteur Saint-Martin ne situe pas cette origine dans un passé lointain mais dans une période anhistorique. Pour Saint-Martin, la musique possède cette vertu essentielle de permettre à l’homme de briser les barrières temporelles qui l’environnent, pour « que les vertus d'en haut puissent le pénétrer » (EC, p. 171). De même, il veut que Dieu ait fait de l’homme une « lyre divine » (EC, p. 179-180), pour qu’il produise des harmonies bienfaisantes dans toute la Création. Celui qui prend sa lyre ou chante peut mettre en mouvement les « trésors actifs de l’harmonie » et faire rayonner autour de lui ces richesses. En liant de la sorte son moi intime à ces puissances, il peut « communiquer jusqu'à cette région pure et supérieure », pour non seulement « porter son être jusque dans la région divine, mais faire encore descendre cette région divine dans tout son être (EC, p. 175). De telles idées rappellent celles de Marsile Ficin, qui, à la Renaissance, avait composé des hymnes magiques destinés à capter les vertus des planètes. Par ailleurs, les théories de Saint-Martin sur le rôle de l’air, le support des vibrations musicales, sont proches de celles du philosophe italien [20] : « La musique peut-elle exister sans le son, le son sans l'air, l'air sans l'esprit, l'esprit sans la vie, et la vie sans notre Dieu ? Quelles merveilles et quelles puissances ne sont pas renfermées dans la musique ? » (HD, n° 84.) Le Philosophe inconnu avance une idée originale en énonçant que l’homme devrait utiliser cet art pour remplir son ministère. Pour lui, l’homme avait été choisi « pour être le chantre de Dieu et pour en célébrer toutes les merveilles ; il avait été choisi pour rectifier tous les accords dissonants qui ne cherchaient qu'à troubler l'harmonie de la vérité » (HD, n° 84). Ainsi l’homme s’égare-t-il lorsqu’il n’utilise la musique que « pour chanter les objets inférieurs ». Saint-Martin juge donc la musique des siècles modernes « faible et impuissante », et il ajoute : « Tu peux nous plaire quelquefois, tu peux même nous agiter ; mais peux-tu nous avancer et nous instruire ? Peux-tu remplir toutes les nuances ? (HD, n° 112). Dans L’Homme de désir, le Philosophe inconnu lance une complainte nostalgique sur les temps lointains où l’homme encore pur possédait sa première science ; ces temps où la nature entière formait les cordes de sa lyre, et où il ne faisait « pas violence, comme aujourd’hui, à cet art sublime, en l’appliquant à la peinture des désordres et des ravages, tandis qu’il tient à l’ordre et à l’harmonie de son origine » (HD, n° 112).
Il reste à l’homme à retrouver cette musique vraie, cette musique principe dont l’harmonie résonne hors du monde temporel délimité par le cercle des planètes. Pour que sa musique puisse se joindre aux harmonies supérieures, « il faut que l'homme y joigne sa parole pure ; car l'air est souillé comme toute cette nature et la parole non épurée le souillerait encore davantage. Aussi, c'est quand cet air est ainsi purifié par la parole pure que la musique peut à son tour attirer la parole vive qui est au-dessus d'elle et qui ne cherche qu'à en faire son organe et son instrument » (EC, p. 176). Cette idée de pureté, Saint-Martin avait été touché de la trouver chez les Chinois, car on dit que leurs musiciens doivent avoir « des mœurs pures et le goût de la sagesse, pour tirer des sons réguliers et parfaits de leurs instruments de musique. (OP, p. 169). Les quelques points que nous venons de mettre
en évidence montrent la
richesse du discours d’un théosophe dont le regard est sans
cesse porté par une rare capacité à tout rapporter à une
philosophie dans laquelle l’homme tient une place centrale. Musique,
spectacle ou théâtre, tout est prétexte pour lui à rappeler
l’homme vers le principe d’harmonie d’un paradis dont il
a perdu les clés. On aurait tort cependant de prendre à la
lettre ses idées sur l’harmonie. Louis-Claude de Saint-Martin
avertit d’ailleurs lui-même son lecteur dans l’introduction
de la Lettre
sur l’harmonie, en soulignant qu’il ne faut pas prendre
ses théories pour une « vraie science ». Pour
lui, une telle science ne consiste d’ailleurs pas « dans
de froids raisonnements ou d’ingénieuses dissertations, mais
dans les vertueux désirs de l’âme et l’usage de
toutes les forces de notre être » (LR, p. 1). Dominique Clairembaut
5 – Documents - La Lettre sur les rapports de l'harmonie avec les nombres et le Manuscrit d'Alger - Lettre sur les rapports de l'harmonie avec les nombres, d'après le manuscrit de la BnF (Pfd) - « La musique », extrait du chapitre VII de Des erreurs et de la vérité (Pdf) - De l'esprit des choses t. II : « La musique », « Destination de la musique » (Pdf)
6 – Liens
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