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Musique et harmonie chez Saint-Martin (suite)

 

 

Notes :

[20] Cf. Walker, D.-P., La Magie spirituelle et angélique de Ficin à Campanella, Paris, Albin Michel, 1988, chap. I, « Ficin et la musique », p. 19-36.

[21] Le Crocodile, op. cit., chant n° 33, « Suite du cours scientifique du crocodile. Députation des sciences », p. 128.


Livre :

L'Ésotérisme musical en France 1750-1930
Jocelyn Godwin

Ésotérisme et musique se trouvent souvent associés dans l'esprit des musicologues et des curieux de traditions ésotériques. Le livre de Joscelyn Godwin, dont font déjà autorité plusieurs ouvrages en anglais consacrés àl'ésotérisme musical, est original par son propos car il couvre, pour la première fois et de manière quasiment exhaustive, le domaine français étudié au long de deux siècles riches en œuvres et spéculations de toute sorte. Depuis le « piano des couleurs » du père Castel, ou les vues théosophiques de Saint-Martin, jusqu'à une musique « traditionnelle » aux prises avec la modernité de notre XXe siècle, l'auteur étudie les oeuvres, musicales et spéculatives, de Fabre d'Olivet, Charles Fourier, Hoené Wronski, Lacuria, Saint-Yves d'Alveydre, ainsi que de leurs nombreux disciples, pendant une période de deux siècles qui vit l'avènement de l'Illuminisme, du Romantisme, leur évincement par le Modernisme, et la chute de celui-ci. Aujourd'hui, nous prenons de mieux en mieux conscience que trop longtemps la pratique quotidienne de l'art s'est trouvée séparée de la « musique spéculative », en même temps que la théorie s'enfermait dans des systèmes personnels abstraits, souvent proches de la folie. Mais dans le même temps, on reconnaît de plus en plus la musique comme une voie de guérison corporelle, d'intégration psychologique, de réalisation spirituelle. Ce livre, à la fois clair et solidement documenté, aide à comprendre l'importance de l'ésotérisme musical dans notre culture occidentale, et nous offre des raisons d'espérer en la présence du spirituel dans l'art de demain.

Albin Michel, Paris, 1991, 269 pages.

 

 

4 – Vertus et destination de la musique

Melozza da Forli, l'Ange musicienAu-delà des aspects symboliques dont nous n’avons souligné que quelques éléments, Saint-Martin envisage également la musique sous un angle différent, en abordant ses vertus et sa destination. Il souligne l’intérêt que l’homme aurait à utiliser ses propriétés non seulement dans sa quête spirituelle, mais pour remplir la mission à lui échue.

Dans Des erreurs et de la vérité, le Philosophe inconnu intègre ses observations sur la musique dans sa réflexion sur la « langue première et universelle » dont l’homme a perdu l’usage. Il fait de cet art l’une des productions de la langue vraie, qui avait la musique pour mesure et la parole pour signification. Certes, depuis la chute d’Adam, l’homme ne produit plus qu’une « musique artificielle » en comparaison de la « musique principe », mais cet art conserve néanmoins une certaine puissance. Ces principes font écho à l’Essai sur l’origine des langues de Jean-Jacques Rousseau – en particulier au chapitre XII de ce livre –, à la différence que contrairement à cet auteur Saint-Martin ne situe pas cette origine dans un passé lointain mais dans une période anhistorique.

Pour Saint-Martin, la musique possède cette vertu essentielle de permettre à l’homme de briser les barrières temporelles qui l’environnent, pour « que les vertus d'en haut puissent le pénétrer » (EC, p. 171). De même, il veut que Dieu ait fait de l’homme une « lyre divine » (EC, p. 179-180), pour qu’il produise des harmonies bienfaisantes dans toute la Création. Celui qui prend sa lyre ou chante peut mettre en mouvement les « trésors actifs de l’harmonie » et faire rayonner autour de lui ces richesses. En liant de la sorte son moi intime à ces puissances, il peut « communiquer jusqu'à cette région pure et supérieure », pour non seulement « porter son être jusque dans la région divine, mais faire encore descendre cette région divine dans tout son être (EC, p. 175).

De telles idées rappellent celles de Marsile Ficin, qui, à la Renaissance, avait composé des hymnes magiques destinés à capter les vertus des planètes. Par ailleurs, les théories de Saint-Martin sur le rôle de l’air, le support des vibrations musicales, sont proches de celles du philosophe italien [20] : « La musique peut-elle exister sans le son, le son sans l'air, l'air sans l'esprit, l'esprit sans la vie, et la vie sans notre Dieu ? Quelles merveilles et quelles puissances ne sont pas renfermées dans la musique ? » (HD, n° 84.)

Le Philosophe inconnu avance une idée originale en énonçant que l’homme devrait utiliser cet art pour remplir son ministère. Pour lui, l’homme avait été choisi « pour être le chantre de Dieu et pour en célébrer toutes les merveilles ; il avait été choisi pour rectifier tous les accords dissonants qui ne cherchaient qu'à troubler l'harmonie de la vérité » (HD, n° 84). Ainsi l’homme s’égare-t-il lorsqu’il n’utilise la musique que « pour chanter les objets inférieurs ». Saint-Martin juge donc la musique des siècles modernes « faible et impuissante », et il ajoute : « Tu peux nous plaire quelquefois, tu peux même nous agiter ; mais peux-tu nous avancer et nous instruire ? Peux-tu remplir toutes les nuances ? (HD, n° 112). Dans L’Homme de désir, le Philosophe inconnu lance une complainte nostalgique sur les temps lointains où l’homme encore pur possédait sa première science ; ces temps où la nature entière formait les cordes de sa lyre, et où il ne faisait « pas violence, comme aujourd’hui, à cet art sublime, en l’appliquant à la peinture des désordres et des ravages, tandis qu’il tient à l’ordre et à l’harmonie de son origine » (HD, n° 112).

Extrait du Dictionnaire de la musique de RousseauMais pour rendre à la musique sa destination primitive, il faudrait que l’homme en possède la clé. Or cette dernière lui a été enlevée. Dans Le Crocodile, Saint-Martin place dans la bouche de l’animal qui représente l’agent des forces du mal, ces mots étranges : « Je dis à la musique, que je lui donnais la carrière la plus vaste pour peindre tout ce qu'elle voudrait, mais j'y mis deux conditions : la première, que le diapason resterait dans mes archives ; la seconde, que la portée de sa voix et de ses instruments serait limitée à la gamme planétaire connue des nations […][21].

Il reste à l’homme à retrouver cette musique vraie, cette musique principe dont l’harmonie résonne hors du monde temporel délimité par le cercle des planètes. Pour que sa musique puisse se joindre aux harmonies supérieures, « il faut que l'homme y joigne sa parole pure ; car l'air est souillé comme toute cette nature et la parole non épurée le souillerait encore davantage. Aussi, c'est quand cet air est ainsi purifié par la parole pure que la musique peut à son tour attirer la parole vive qui est au-dessus d'elle et qui ne cherche qu'à en faire son organe et son instrument » (EC, p. 176). Cette idée de pureté, Saint-Martin avait été touché de la trouver chez les Chinois, car on dit que leurs musiciens doivent avoir « des mœurs pures et le goût de la sagesse, pour tirer des sons réguliers et parfaits de leurs instruments de musique. (OP, p. 169).

Les quelques points que nous venons de mettre en évidence montrent la richesse du discours d’un théosophe dont le regard est sans cesse porté par une rare capacité à tout rapporter à une philosophie dans laquelle l’homme tient une place centrale. Musique, spectacle ou théâtre, tout est prétexte pour lui à rappeler l’homme vers le principe d’harmonie d’un paradis dont il a perdu les clés. On aurait tort cependant de prendre à la lettre ses idées sur l’harmonie. Louis-Claude de Saint-Martin avertit d’ailleurs lui-même son lecteur dans l’introduction de la Lettre sur l’harmonie, en soulignant qu’il ne faut pas prendre ses théories pour une « vraie science ». Pour lui, une telle science ne consiste d’ailleurs pas « dans de froids raisonnements ou d’ingénieuses dissertations, mais dans les vertueux désirs de l’âme et l’usage de toutes les forces de notre être » (LR, p. 1).

Dominique Clairembaut

 

5 – Documents

- La Lettre sur les rapports de l'harmonie avec les nombres et le Manuscrit d'Alger

- Lettre sur les rapports de l'harmonie avec les nombres, d'après le manuscrit de la BnF (Pfd)

- « La musique », extrait du chapitre VII de Des erreurs et de la vérité (Pdf)

- De l'esprit des choses t. II : « La musique », « Destination de la musique » (Pdf)

 

6 – Liens

Pour compléter cette présentation, vous trouverez des informations intéressantes sur plusieurs sites :

Jean-Philippe Rameau

 Site consacré à Jean-Philippe Rameau
 Lire le Traité de l'harmonie de Rameau sur le site de la BnF, Gallica
 Rameau et Rousseau (site Memo)

Jean-Jacques Rousseau

  Jean-Jacques Rousseau (site Memo)
 Chronologie musicale de Rousseau (site Memo)
 Chronologie de la vie de Rousseau
 Rousseau et la musique (site Memo)
 Télécharger un extrait du Devin du village, opéra de Rousseau donné le 18 octobre 1752 à Fontainebleau devant le roi, et qui remporta un éclatant succès (Mp3).

 

 Lire La Lettre sur la musique française (site de la BnF,Gallica )
 Lire le Dictionnaire sur la musique : tome I - tome II (site Gallica BnF).

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