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Musique et harmonie chez Saint-Martin (suite)

 

 

Notes :

[16] Cf. sur ce point Jacques-Lefèvre, Nicole : « Louis-Claude de Saint-Martin et Jean-Jacques Rousseau », Dix-Huitième siècle, 1971 ; « Saint-Martin et Rousseau », appendice III de Lettre à un ami ou Considérations politiques philosophiques et religieuses sur la révolution française, Grenoble, Jérôme Millon, 2005.

[17] Cf. STAROBINSKI, Jean, « Présentation » de l’Essai sur l’origine des langues, ROUSSEAU Jean-Jacques, Paris, Gallimard, 1990 « Folio essais », p. 9-54.

[18] Elle reprend de nombreux éléments du septième chapitre de ce livre. Elle en suit à peu près le plan et utilise les mêmes arguments.

[19] « Lettre sur les rapports de l’harmonie avec les nombres », Livre vert, manuscrit de la Bibliothèque nationale de France, FM4 1282. La pagination est celle du manuscrit de la BnF.

 

 

2 – Musique et nombres

Nous ignorons si Saint-Martin avait lu les divers traités sur l’harmonie qui circulaient à son époque. Connaissait-il le Nouveau système de musique théorique où l'on découvre le principe de toutes les règles nécessaires à la pratique ; pour servir d'Introduction au Traité de l'Harmonie,  publié par Jean-Philippe Rameau en 1726 ? Sachant qu’il était un lecteur attentif de Jean-Jacques Rousseau [16], il est fort probable qu’il ait pris connaissance de la controverse qui opposa ce dernier à Rameau. Ce musicien jugeait en effet sévèrement les textes publiés par le philosophe dans l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences nécessaires des arts et des métiers de Diderot et d’Alembert (1751-1776). Même si le Philosophe inconnu ne fait pas référence à Jean-Jacques Rousseau dans ses écrits sur la musique, son influence y transparaît en bien des points. Ces traces fugitives laissent penser qu’il connaissait son Essai sur l’origine des langues où il est parlé de la mélodie et de l’imitation musicale. Quoi qu’il en soit, il faut rappeler que le XVIIIe siècle est riche en réflexions et controverses sur l’harmonie. Après la « querelle des Bouffons » où s’affrontèrent Rameau et Rousseau, la querelle des Gluckistes et des Piccinistes faisait rage à l’époque même où paraissait Des erreurs et de la vérité [17]

La réflexion de Saint-Martin sur ce sujet s’inscrit essentiellement dans deux registres. Le premier, s’appuyant sur une arithmosophie enracinée dans la cosmogonie martiniste, analyse les aspects symboliques de la musique. Le second souligne les vertus et les destinations de cet art, en en présentant les pouvoirs subtils, voire magiques. Ces deux points de vue parsèment les écrits du Philosophe inconnu d’une manière plus ou moins organisée. Les aspects symboliques dominent dans ses premiers écrits, Des erreurs et de la vérité ou la Lettre sur l’harmonie qui, bien que non datée appartient probablement à cette période [18]. Les écrits plus tardifs, L’Homme de désir ou De l’esprit des choses, évoquent plutôt et les vertus et propriétés de la musique.

3 – Aspects symboliques

Pour Saint-Martin, la musique se prête à merveille pour peindre l’état du monde depuis son principe d’harmonie originel jusqu'à son état actuel de désordre et de dissonance. Elle nous montre en effet « les deux lois de force et de résistance, ou d'action et de réaction qui régissent l'univers matériel et l'univers spirituel […] » (EC, p. 170). Elle présente aussi « l'image de la division universelle que le crime primitif a opérée entre les puissances régulières et les puissances irrégulières » (EC, p. 171).

Comme on le voit, et c’est l’une des caractéristiques essentielles de son analyse, Saint-Martin tente de faire coïncider les principes de son système cosmogonique avec ceux de l’harmonie musicale. Sa démonstration repose sur une vision du monde qui trouve son origine dans les enseignements de son premier maître, Martinès de Pasqually. Ses arguments, dans lesquels l’arithmosophie occupe une place importante, ne peuvent s’entendre réellement que par ceux qui ont une connaissance de la doctrine des Élus-coëns. Notons que le rapport établi par le Philosophe inconnu entre l’harmonie et les nombres semble l’éloigner des idées de Rousseau pour le rapprocher de celles de Rameau.

Dans sa Lettre sur l’harmonie et les nombres, tout comme dans Des erreurs et de la vérité, Saint-Martin développe son argumentation à partir d’une réflexion sur l’accord parfait, qu’il présente comme étant l’image de la Création, avant que son harmonie ne fusse détruite par la dissonance d’une double chute, celle des premiers anges, suivie de celle d’Adam. Le sujet de l’accord parfait est pour lui l’occasion de mettre en évidence un principe essentiel : le rapport intime de  l’unité divine avec le nombre quatre. L’accord parfait « porte le nombre 1, en ce qu'il est le seul et unique, qu’il est entièrement rempli de lui-même et qu'il est inaltérable dans sa valeur intrinsèque comme l'unité » (LR, p. 2) [19]. Saint-Martin précise qu’il « est composé de quatre sons qui renferment entre eux trois intervalles » (LR, p. 2). Dans Des erreurs, il énonce que les « trois premiers sons qui le composent sont séparés par deux intervalles de tierce » (EV, p. 508) –tierces qui « se trouvent surmontées d’un intervalle de quarte dont le son qui le termine se nomme Octave » (EV, p. 509).

D'après le manuscrit Les Nombres, de Saint-MartinPour lui, ce quaternaire, agent principal de l’accord, est l’image de « la Cause active et intelligente » (EV, p. 509), le Christ qui préside et domine tous les êtres corporisés. On retrouve là un schéma souvent utilisé dans les rituels des Élus-coëns : deux triangles réunis de manière à former une étoile à six branches, enfermés dans un cercle que domine une croix. Cette croix, symbole du quaternaire, est pour Saint-Martin celle de la « double puissance » du Christ, qu’il associe par conséquent au nombre huit. Ainsi, pour le théosophe, l’octave représente le principe supérieur de l’harmonie et de la Création universelle. Le nombre huit de l’octave est « l’alpha et l’oméga ; ce qui nous indique l’universelle puissance du huitenaire dans la Création » (LR, p. 4).

La dissonance apportée par la Chute va briser cette harmonie primordiale, et la Création va passer sous la domination du nombre sept. L’accord de septième est pour le Philosophe inconnu celui de la dissonance, et le retour à l’harmonie ne pourra se produire que par le passage à l’accord parfait, grâce auquel les êtres peuvent trouver leur repos « dans l’unité qui est leur source » (EC, p. 171). C’est le passage par l’octave, que Saint-Martin associe au Christ, le « réparateur », qui conditionne un retour possible à l’équilibre : « l’oreille ne se trouve pas en repos sur le septième de ces sons, mais seulement lorsqu’elle est parvenue jusqu’au huitième » (LR, p. 5).

En dehors des aspects techniques de l’harmonie, le Philosophe inconnu s’interroge également sur la fascination qu’exercent musique et spectacle sur l’homme. Dans De l’esprit des choses, il présente cet attrait comme une sorte de réminiscence de la véritable destination de la musique.  Plus ces spectacles « tiennent de l'ordre merveilleux et sur-temporel et plus ils le charment ; c'est-à-dire que, plus ils tiennent à cet état d'admiration qui le sort du temps ; et l'approche de sa région primitive, active et pleine de prodiges et plus il se trouve dans son élément naturel » (EC, p. 182). Les spectacles mettent en action sous les yeux de l’homme les principes de la Création et des forces antagonistes qui la meuvent. Si la musique y tient la première place, c’est parce que dans l’ordre de la Création, le Verbe a précédé la lumière, « le son précède la lumière » (EC, p. 180).

 Suite

RAMEAU, Jean-Philippe : Traité de l'harmonie réduite à ses principes naturels – Paris, Ballard, 1722

« Haendel est partisan résolu du Traité ; Bach, le dieu du contrepoint, se déclare contre, mais l'explique à ses élèves ; Martini cite et discute, dans son Histoire de la Musique, les principes du celebre scrittore et correspond avec lui ; Marpurg s'en inspire ; Walter le mentionne dans le Musicalisches Lexicon qui est la première en date des biographies de musiciens. En Angleterre, le Traité est traduit et étudié. Fétis pense qu'il est à l'origine du Testamen d'Euler et du Système de Tartini. En somme, on peut dire que toute l'Europe musicale l'a connu, suivi, exploité et que rien ne s'y est plus fait, dans le domaine de l'harmonie, sans passer par lui ou en se passant de lui ».
Paul Berthier, Réflexions sur la vie et l'art de Jean-Philippe Rameau (1683-1764) , Paris, A. et J.  Picard & Cie, 1957.

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