[1] GODWIN,
Joscelyn, L’Ésotérisme
musical en France1750-1950, Paris, Albin Michel,
1991, p. 30-35.
[2] « Louis-Claude
de Saint-Martin, le Philosophe inconnu, Lettre sur l’harmonie,
mise à jour et publiée pour la première fois
avec une introduction par AMADOU, suivie d’un commentaire et
notes musicologiques de Jacques REBOTIER et d’un commentaire
théosophique de l’éditeur », Renaissance
traditionnelle, n° 32, octobre 1977, p. 247-269. Le texte
de Jacques Rebotier occupe les pages 267 à 269. Quant au « commentaire
théosophique » annoncé, il ne paraîtra
jamais.
[3] SAINT-MARTIN,
Louis-Claude de, Mon portrait historique et philosophique
(1789-1803), publié par Robert Amadou, Paris, Julliard,
1961, n° 156, p. 103.
[4] AMADOU, Robert, « Calendrier
de la vie et des écrits de Louis-Claude de Saint-Martin », L’Initiation,
n° 2, avril-juin 1964, p. 78.
[5] Mon portrait, op.
cit., n° 69, p. 74.
[6] Correspondance
inédite de Louis-Claude de Saint-Martin, dit le Philosophe
inconnu et Kirchberger, baron de Liebistorf, membre du Conseil
souverain de la république de Berne, ouvrage
recueilli et publié par L. SCHAUER et A. CHUQUET,
Paris, Dentu, 1860, lettre du 2 fructidor, an III, p. 223.
Le passage de la lettre de Kirchberger figure à la
page 219 du même ouvrage.
[7] AMADOU, Robert, Trésor
martiniste, « La succession de feu Louis-Claude
de Saint-Martin (1803), avec une note sur les frères
Calmet », Paris, Villain et Belhomme, Éditions
Traditionnelles, 1969, p. 175.
[8] TOURLET, René,
notice publiée dans LeMoniteur en
1803 et réimprimée depuis dans les Archives
littéraires de l’Europe,Mercure de France, tome
I, Paris, Henrichs, janvier-mars 1804, p. 320-336.
[9] GODWIN, Joscelyn, op.
cit., p. 30.
[10] SAINT-MARTIN,
Louis-Claude de, Des erreurs et de la vérité, ou
les Hommes rappelés au principe universel de la science, Édimbourg
[Lyon], par un Ph…. Inc...., [Jean-André Périsse-Duluc],
1775, fin du chapitre VI, p. 507-525.
[11] SAINT-MARTIN,
Louis-Claude de, L’Homme de désir, par
l'auteur de Des erreurs et de la vérité, Lyon, J. Sulpice
Grabit, 1790 : n° 84, p. 140 ; n° 112, p. 177 ; n° 180,
p. 262 et n° 191, p. 276.
[12] SAINT-MARTIN,
Louis-Claude de, Le Ministère de l’homme-esprit,
Migneret, Paris, an XI [1802], p. 402-403.
[13] SAINT-MARTIN,
Louis-Claude de, Le Crocodile, ou la Guerre du bien et
du mal arrivée sous le règne de Louis XV, Librairie
du Cercle Social, Paris, an VII, chants 33, p. 128 et 41, p. 170.
[14] SAINT-MARTIN,
Louis-Claude de, De l’esprit des chosesou
Coup d'œil philosophique sur la nature des êtres et sur l'objet
de leur existence, par le Philosophe Inconnu, Paris, Laran-Debrai-Fayolle,
an VIII [1800], tome I, p. 170-179.
[15] REBOTIER, Jacques, op.
cit., p. 247-269.
« La musique est le seul fil d'Ariane qui
soit donné sensiblement et généralement à tous
les hommes, pour les conduire dans le labyrinthe ; les autres
fils ne sont réservés qu'à des individus et à des élus
particuliers ou généraux ; il suit de là que
nul homme n'est excusable de ne pas ouvrir les yeux à la vérité. »
Cette phrase qui ouvre l’un des textes que
Saint-Martin a consacré à la musique dans De l’esprit
des choses nous montre l’importance qu’il accordait à cet
art. Pourtant, ce thème n’a guère suscité d’analyses
chez les commentateurs de son oeuvre. En dehors de Joscelyn Godwin
qui y consacre quelques pages dans son livre sur L’Ésotérisme
musical en France1750-1950 [1] et des commentaires musicologiques
de Jacques Rebotier sur la Lettre sur l’harmonie et les nombres [2],
publiés en 1977, il n’existe pas d’étude
exhaustive sur ce sujet. Nous n’avons pas la prétention
de combler ici cette lacune, mais nous souhaitons souligner un aspect
original de la pensée du Philosophe inconnu.
1 – Saint-Martinvioloniste
Louis-Claude de Saint-Martin ne s’est pas contenté d’être
un théoricien en cet art : il fut lui-même musicien à ses
heures.
« Dans ma jeunesse étant à la campagne chez ma tante
avec un musicien nommé Quentin, qu’elle m’avait donné pour
maître de violon, je m’avisai de vouloir composer une symphonie,
quoique je n’eusse de la vie appris la composition. Ce ne pouvait être
qu’un assemblage de fautes, et en effet ce n’était pas autre
chose. Le musicien Quentin à qui je la montrai et qui était bon
compositeur ne put pas en lire deux mesures sans la jeter là. Je voulais
cependant qu’il me rendit compte des fautes qu’il y trouvait, tandis
que pour rendre ce compte il aurait fallu commencer par étudier six mois
de suite, avant de connaître les bases et les principes sur lesquels il
devait s’appuyer [3]. »
Cette étude, il l’entreprit pourtant
sérieusement à l’âge de quatorze ans. Robert
Amadou rapporte en effet que « sur la feuille des dépenses
de l’élève Louis-Claude de Saint-Martin, au collège
de Pont-Le-Voy pour l’année 1757-1758, figure l’achat « d’un
violon et la boiete » [4]. Il semble cependant que le théosophe
d’Amboise n’ait jamais été un virtuose. Il
le dit d’ailleurs lui-même :
« Ma
faiblesse physique a été telle et surtout celle des nerfs
que, quoique j’ai joué passablement du violon comme un
amateur, mes doigts n’ont jamais pu vibrer assez fort pour faire
une cadence [5]. »
Pourtant, Saint-Martin continua à pratiquer
cet instrument pendant bien des années. Sa réponse à une
lettre de Nicolas-Antoine Kirchberger — lettre datée du
29 juillet 1793, évoquant les plaisirs que lui procurent les
mélodies jouées par sa fille au clavecin — en témoigne.
En effet, le Philosophe inconnu y précise :
« Si
le sort permet que nous nous voyions jamais, je serais peut-être
assez audacieux que de lui offrir de l’accompagner avec mon violon.
Car je m’en suis mêlé dans ma jeunesse et quoique
ce qui m’en reste soit bien peu de choses, je me traîne
cependant encore un peu dans l’occasion [6]. »
Ajoutons
qu’on retrouva cet instrument dans ses effets personnels après
sa mort. L’inventaire effectué dans le petit appartement
qu’il occupait au numéro 668 de la rue Saint-Florentin à Paris,
précise qu’il possédait « un violon
avec son archet dans sa boîte en bois doublée de serge
verte [7] ». Du reste, l’un des premiers biographes
du théosophe ne précise-t-il pas que « la
musique et les promenades champêtres furent les délassements
favoris de Mr St. Martin [8] » ?
Au-delà de ces anecdotes, ce qu’il nous
intéresse de mettre en évidence ici n’est pas tant
les talents d’instrumentiste du Philosophe inconnu que le regard
qu’il porte sur l’harmonie. En effet, comme le souligne
Joscelyn Godwin, Saint-Martin est « le seul théosophe
du XVIIIe siècle qui s’appliqua à des questions
musicales [9] ».
Dès son premier ouvrage, Des
erreurs et de la vérité [10] (1775), il accorde
une large place à la musique. Dans ses livres suivants, ce thème
reste certes marginal : L’Homme de désir [11]
s’y attarde quelque peu, Le Ministère de l’homme-esprit [12]
l’effleure dans sa troisième partie, tout comme les chants
33 et 41 du Crocodile [13].
Le livre dans lequel Saint-Martin
développe le plus ce thème, après son premier
ouvrage, est De l’esprit des choses [14], où il
consacre deux textes à la musique. Enfin, il existe un texte
peu connu — il ne fut publié pour la première fois
qu’en 1977 — : la Lettre sur les rapports de l’harmonie
avec les nombres [15]. Il s’agit là de l’un
des textes les plus intéressants que le Philosophe inconnu ait
consacré à cet art. Nous évoquerons plus loin
ses origines et en donnerons une transcription intégrale.
Abréviations utilisées
pour les textes de Saint-Martin :
EV, Des erreurs et de la vérité,
OP, Œuvres posthumes,
EC, De l’esprit des choses,
HD, L’Homme de désir,
LR, Lettre sur les rapports de l’harmonie et les nombres.
ROUSSEAU
Jean-Jacques : Essai sur l'origine des langues où il est
parlé de la mélodie et de l'imitation musicale, suivi de
Lettres sur la musique française et examen de deux principes
avancés par M. Rameau.
La
pensée esthétique de Rousseau fait de la musique
son modèle privilégié et, pour la comprendre,
retourne à sa matrice : les langues. Les trois
textes proposés ici délimitent leur cible : l'esthétique
classique et son représentant illustre, Rameau. Mais
au-delà du débat polémique, ils engagent
une philosophie tout entière. Parler, chanter y sont
analysés en fonction d'enjeux moraux et politiques.
Homme du besoin ou homme du désir, harmonie ou mélodie,
alphabets ou hiéroglyphes ? Questions de priorité,
questions d'origine auxquelles Rousseau s'attelle et dont les
réponses dessinent une grande philosophie qui voit dans
la musique le prototype d'un langage en deçà des
langues et dans la représentation des états d'âme,
dans l'accès à l'intimité psychique, la
fin que devrait se proposer tout artiste.