En 1866, Adolphe
Franck publie une étude magistrale sur le Philosophe inconnu.
Cet auteur reste méconnu aujourd'hui, alors qu'il fut
à son époque une personnalité éminente. Nous avons donc jugé
intéressant
de retracer brièvement
son parcours.
Le
professeur de philosophie
Adolphe
Franck est né à Liocourt (Meurthe) le 9 octobre
1809. Professeur de philosophie à Douai, Nancy puis Versailles,
il abandonne l'enseignement pour des raisons de santé vers
1840. En 1842, il est nommé conservateur adjoint de la Bibliothèque
impériale, et entre à l'Académie des sciences
morales et politiques, en 1844. Il reprend l'enseignement en 1847
en donnant un cours de philosophie sociale à la Sorbonne.
De 1849 à 1852, il est le suppléant de Barthélemy
Saint-Hilaire dans sa chaire de philosophie grecque et latine.
Enfin, de 1854 à 1856, il est chargé du cours de
droit de la nature et des gens au Collège de France. Il
devient titulaire de cette chaire de 1856 à 1881, et meurt
le 11 avril 1893, laissant une uvre importante.
Penseur distingué, libéral
et indépendant, Adophe Franck a longtemps collaboré au Journal
des débats. Spiritualiste convaincu, il a été très
actif au sein de plusieurs mouvements politiques ou religieux.
Il a fondé et dirigé la Paix sociale, organe
de la Ligue contre l'athéisme. Membre du Conseil supérieur
de l'instruction publique, membre de l'Institut, il a aussi été vice-président
du Consistoire israélite. Il est l'auteur d'une uvre importante
traitant de sujets aussi divers que le droit civil, la politique,
les grands problèmes de la société, de la
religion et de la philosophie, soit au total trente-cinq titres
(voir bibliographie en annexe).
Le
rénovateur des études sur la kabbale
Adolphe Franck est surtout
connu pour sa participation au Dictionnaire des sciences philosophiques (1843-1852)
dont il fut le rédacteur principal. Son livre La Kabbale
ou Philosophie religieuse des Hébreux, publié
en 1843, a fait de lui le rénovateur des études sur
la kabbale. A ce propos, on lira avec profit l'étude publiée
par Charles Mopsik, « Quelques remarques sur Adolphe
Franck, philosophe français et pionnier de l'étude
de la cabale au XIXe » (Pardès,
automne 1994, p. 239-244). Il a rédigé deux « lettres
préfaces » pour des ouvrages de Papus : la première
pour le Traité méthodique de science occulte,
publié en 1891 chez Carré, la seconde pour La
Kabbale, tradition secrète de l'Occident, résumé méthodique,
publié chez le même éditeur l'année
suivante.
Son
livre sur Saint-Martin
C'est
en 1866 qu'il publie l'ouvrage
qui nous intéresse plus particulièrement : La
philosophie mystique en France au XVIIIe siècle,
Saint-Martin et son maître Martinès de Pasqually (Paris,
Germer Baillière, collection « Bibliothèque
de philosophe contemporaine », 228 p.). Cette publication
fait suite à la notice qu'il avait
réalisé sur le Philosophe inconnu pour le Dictionnaire
des sciences philosophiques, (1843). Il s'agit là d'une
des premières études importantes sur la philosophie
de Louis-Claude de Saint-Martin. Elle suit celles
de Louis Moreau, Réflexions sur les idées
de Louis-Claude de Saint-Martin (1850), celle
d'Elme Caro, Du
mysticisme au XVIIIe siècle,
essai sur la vie et la doctrine de Saint-Martin (1852) et
celle de Jacques Matter, Saint-Martin le Philosophe
inconnu, 1862. Même si sur certains points,
notamment en ce qui concerne la biographie du Philosophe inconnu
ou de celle de son maître,
Martinès de Pasqually, le livre d'Adolphe Franck souffre
de quelques défauts, son analyse sur la pensée de
Saint-Martin reste fort instructive.
C'est
en philosophe qu'Adolphe Franck aborde l'œuvre du théosophe d'Amboise
: son livre témoigne
d'une étude sans concession de cette pensée originale.
Analysant l'ensemble de son système qu'il présente
comme « une sorte d'épopée divine en trois
chants, qui auraient pour titres : l'émanation,
la chute, la réintégration »,
il souligne également la valeur de sa démarche philosophique
et de ses découvertes. Sur ce point, il montre combien ses
observations sur l'origine des langues étaient pertinentes.
Il affirme enfin que Saint-Martin, loin de verser dans
un ésotérisme abscons, fut « le Descartes
de la spiritualité », c'est-à-dire le
défenseur de la conscience humaine face aux illusions du
mysticisme et du rationalisme de son temps.
L'une
des originalités
du livre de Franck est d'avoir également contribué à faire
connaître le Traité sur la réintégration de
Martinès de Pasqually. En effet, il en offre un large extrait
en appendice.
Il s'agit là de
la première publication de ce texte, qui ne connaîtra
d'édition complète qu'en 1899. C'est le fils de Jacques
Matter qui lui confia le manuscrit du Traité, alors
inconnu des lecteurs de Saint-Martin.
Même si beaucoup
d'auteurs ont utilisé l'étude d'Adolphe Franck sur
le Philosophe inconnu, peu nombreux sont ceux qui s'y sont référés
explicitement. Ce livre n'a connu qu'une seule publication.
Depuis 1866, il reste introuvable. Nous sommes donc heureux de
pouvoir en offrir une nouvelle édition.
Table
des chapitres :
I Du
mysticisme en général De ses rapports avec
la philosophie et la religion Martinès Pasqually,
son origine, sa vie et sa doctrine.
II Saint-Martin Son enfance Sa
première éducation Sa rencontre avec Martinès
Pasqually Ses succès dans les salons Ses voyages Ses
rapports avec madame de Boecklin.
III Suite de la vie de Saint-Martin Son
retour à Amboise Sa solitude Son désespoir Sa
correspondance avec Kirchberger Le général Gichtel Sur
Marguerite du Saint-Sacrement Conduite de Saint-Martin pendant
la révolution française Son entrée aux écoles
normales Sa mort.
IV Doctrine philosophique
de Saint-Martin Ses premiers ouvrages Sa discussion avec
Garat Sa théorie sur le langage Sa polémique
contre les savants du XVIIIe siècle Sa polémique
contre les prêtres et les théologiens.
V Doctrine politique de Saint-Martin Son
opinion sur l'origine de la société – Sa
polémique
contre J.J. Rousseau Répudiation de la souveraineté du
peuple Lettres sur la révolution française Ce
qu'elle a de commun avec les Considérations sur la
France, de Joseph de Maistre.
VI Doctrine religieuse de
Saint-Martin Théosophie Saint-Martin n'est point
panthéiste Idées de Saint-Martin sur la nature
divine Sur l'origine des êtres Sur la nature de l'homme Doctrine
de la chute de l'homme.
VII Doctrine de la réhabilitation Action
réparatrice du temps Raison de notre exil sur la terre But
de l'institution des sacrifices Vertu purificatrice du sang Sacrifice
du Réparateur Incarnation spirituelle et incarnation
matérielle La mort L'enfer La métempsycose Expiation
finale Réconciliation de Satan avec Dieu Destruction
de la nature et béatitude suprême Conclusion.
Appendice Traité sur
la réintégration des êtres dans leurs premières
propriétés, vertus et puissances spirituelles et
divines, par Martinez Pasqualis.
Dominique Clairembault, novembre
2004