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Réponse de Louis-Claude de Saint-Martin à Kirchberger

(D'après l'édition : Correspondance inédite de Louis-Claude de Saint-Martin
dit le Philosophe inconnu et Kirchberger, baron de Liebistorf,
membre du Conseil souverain de la République de Berne
,

ouvrage recueilli et publié par L. Schauer et A.lp. Chuquet, Paris, Dentu, 1862)

 

Paris, le 8 juin 1792

Monsieur,

Je ne m'arrêterai point à vous remercier, pour mon propre compte, des choses flatteuses que vous avez la bonté de m'adresser par votre lettre du 22 mai dernier ; je veux m'oublier pour ne m'occuper que de rendre grâce à l'Auteur de toute sagesse, qui a permis que votre belle âme sentit le besoin de s'approcher de cette source de toutes nos félicités. Je vois que vous avez parfaitement saisi le sens de la cause active et intelligente, et celui du mot vertus, et je crois que c'est là le germe radical de toutes les connaissances ; quant aux fruits qui en doivent résulter, ils ne peuvent naître que selon les justes lois de la végétation, à laquelle nous sommes obligés de participer depuis la chute ; et ces fruits ne peuvent se connaître qu'à mesure qu'ils naissent.

Vous paraissez trop instruit pour ignorer que l'âme de l'homme est la terre où ce germe se sème, et où, par conséquent, tous les fruits doivent se manifester. Suivez la comparaison de saint Paul, 1 re aux Corinthiens, ch. 15, sur la végétation spirituelle et corporelle, et vous verrez clairement la vérité de cette parole du Sauveur : « Personne ne peut voir le royaume de Dieu s'il ne naît de nouveau. » Év. Jean, III, 3. Ajoutez-y seulement que cette renaissance dont parle le Sauveur se peut faire de notre vivant, au lieu que saint Paul parlait seulement de la résurrection finale. Cette œuvre est celle à laquelle nous devrions travailler tous, et si elle est laborieuse, elle est aussi remplie de consolation par les secours que nous y recevons lorsque nous nous déterminons bien courageusement à l'entreprendre. Indépendamment du grand jardinier qui sème en nous, il y en a nombre d'autres qui arrosent, qui taillent l'arbre et qui en facilitent l'accroissement, toujours sous les yeux de cette divine sagesse qui ne tend qu'à orner ses jardins, comme tous les autres cultivateurs, mais qui ne peut les orner que de nous parce que nous sommes ses plus belles fleurs

Je comprends bien que c'est sur la nature de ces jardiniers que tombe votre question et votre incertitude de savoir les discerner ; mais n'oublions pas la voie douce des progressions. Commençons par mettre à profit les petits mouvements de vertu, de foi, de prières et d'œuvre qui nous sont donnés ; ceux-là nous en attireront d'autres qui porteront aussi leur lumière avec eux-mêmes, et ainsi de suite jusqu'au complément de la mesure particulière de chaque individu, et nous verrons que la seule raison pour laquelle les hommes ont de l'embarras et de l'inquiétude, c'est qu'ils enjambent toujours les époques de leur végétation ; tandis que s'ils s'occupaient bien prudemment et bien résolument de l'époque et du degré où ils se trouvent, la marche leur paraîtrait naturelle, facile, et ils verraient d'eux-mêmes naître la réponse à côté de leurs questions. Ne soyez donc point surpris, monsieur, que je ne puisse vous envoyer des éclaircissements plus positifs sur un objet qui ne consiste que dans l'exercice ou l'expérience. Je vous tromperais si je vous offrais autre chose, je me tromperais moi-même, et je ferais injure à celui que je me fais gloire de reconnaître hautement parmi les hommes pour le seul maître que nous devions avoir et que nous devions suivre.

Vous désirez savoir, monsieur, quels sont les ouvrages qui sortent de la même plume que celui des Erreurs et de la Vérité ; ce sont jusqu'à présent le Tableau naturel, imprimé en 1782, et L'Homme de désirs , imprimé il y a deux ans. L'édition était en très petit nombre, et il n'en existe plus ; mais j'ai appris qu'un libraire nommé Grabit, rue Mercière, à Lyon, venait d'en faire une réimpression pour son compte. En outre, il y a actuellement sous presse deux ouvrages de la même plume, l'un intitulé Ecce Homo, et ayant pour but de prémunir contre les merveilles et les prophéties du jour, un petit volume in-12 ; l'autre intitulé Le Nouvel Homme, beaucoup plus considérable, et ayant pour but de peindre ce que nous devrions attendre de notre régénération, un volume in-8°. Ce dernier a précisément de grands rapports avec l'objet qui vous intéresse, et sur lequel je vous ai exposé ci-dessus mes idées en abrégé. Les deux ouvrages s'impriment à Paris, à l'imprimerie du Cercle social, rue du Théâtre-Français, n° 4. Je ne suis absolument pour rien dans les frais pécuniaires de cette entreprise, et ne veux être absolument pour rien dans les profits, s'il y en a ; je les laisse tous à celui qui, par ses avances, en est le légitime propriétaire. Ainsi, si votre intention est de vous les procurer, vous saurez où vous adresser.

L' Ecce Homo sera imprimé dans un mois, Le Nouvel Homme ne le sera pas avant deux ou trois. Ce Nouvel Homme est écrit il y a bientôt deux ans. Je ne l'aurais pas écrit, ou je l'aurais écrit autrement, si alors j'avais eu la connaissance que j'ai fait depuis des ouvrages de Jacob Boehme, auteur allemand, dont sûrement vous n'ignorez pas l'existence. Je ne suis plus jeune, étant tout près de ma cinquantième année ; et c'est à cet âge avancé que j'ai commencé à apprendre le peu d'allemand que je possède, uniquement pour lire cet incomparable auteur. Depuis quelques mois, je me suis procuré une traduction anglaise d'une grande partie de ses ouvrages, l'anglais m'étant un peu plus familier.

C'est avec franchise, monsieur, que je reconnais n'être pas digne de dénouer les cordons des souliers de cet homme étonnant, que je regarde comme la plus grande lumière qui ait paru sur la terre après Celui qui est la lumière même. Comme sa langue ne doit pas vous être étrangère, quoiqu'il écrive peu régulièrement, et surtout peu clairement, je vous exhorte, si vous en avez le temps, à vous jeter dans cet abîme de connaissances et de profondes vérités, et vous verrez par là combien l'intérêt que je prends à votre avancement est réel et sincère. Je dois vous prévenir cependant qu'il y a encore deux points de sa doctrine sur lesquels je ne suis point entièrement d'aplomb ; mais je ne prononce pas jusqu'à ce que je sois initié dans la profondeur de ses principes. Il y a une édition allemande de ses œuvres faite à Amsterdam en 1682 ; elle est extrêmement rare. Mais j'ai su l'année dernière, à Strasbourg, que l'on en faisait une à Leipzig, qui doit être finie à présent.

Si vous me faites l'honneur de m'écrire, monsieur, vous pouvez m'adresser vos lettres chez madame la duchesse de Bourbon, à Paris ; mais, je vous prie, supprimez à jamais le titre d'auteur. Il ne me reste de place, monsieur, que pour vous offrir l'hommage de mes sentiments les plus distingués.

Saint-Martin.

 


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